‹ Théodicée chrétienne; ou, Comparison de la notion chrétienne avec la notion rationaliste de DieuChapitre 33 sur 58 · ORIGINE DU DOGME DE I.A TRINITÉ · texte numérisé non relu

ORIGINE DU DOGME DE I.A TRINITÉ

pas compris que cette parfaite simplicité est en même temps la fécondité par excellence, la fécondité infinie. Ne disons donc plus de Dieu seulement qu'il est; ajoutons qu'il est intelligence , qu'il est amour; qu'il est Père, Fils et Saint- Esprit.

HÉnisiES ANTITRINITAIRKS.

Deux développements de la doctrine révélée ; le développe* ment catholique et le développement hérétique. — Mou* vement de fusion de l'orientalisme et de l'hellénisme avec le christianisme ; de là le gnosticisme et les hérésies antitiinitaires. — Le juif Philon ; son système et son influence sur les sectes antitrinitaires. — Le sabellianisme ; caractère et tendances de cette hérésie. — Arius ; son caractère et sa doctrine. — Saint Athanasc ; idée de la controverse dont ce grand homme fut le principal auteur; le concile de Nicée ; nouvelle preuve de la perpétuité et de Timmutabilité du dogme catholique. — Macédonius et sa secte ; le concile de Constantinople. — Formule complète de la foi chrétienne touchant la Trinité ; harmonie de cette formule avec l'enseignement des Écritures. — L'Église, en combattant les hérésies antitrinitaires, a servi la cause de la raison et de l'humanité ^

En présence du dogme de la Trinité enseigné dans rÉcriture et professé par TÉglise, la raison peut se poser bien des questions. Elle peut rechercher la nature de ces trois personnes manifestées par la révélation divine. Ces trois personnes sont-elles réellement subsistantes, avec une véritable et réelle personnalité? Ou bien ne sont-

* Auteurs à consulter : i° saint Athanase , Orationes quatuor in Arianos ; 2" saint Hilaire de Poitiers , de Trinitate ; 3* les historiens Socraie , Sozomène , Théodoret; 4» Fleury, fflst. fie r Église, t. II, III, IV; 5° Mœhler, Athanase et l'Église de son temps, traduit de l'allemand ; 6** M. Staudenmayer, Die Lehre von der Idée, in vcrbindung mit einer Èntwiklungs-Geschiclite der Idrcnlchre und der Lehre pon gptt lichen Logns; Die christ liche Dogmatik , II. B

HÊRÊ5t£S ANTITliniTAIRES. 267

elles que trois aspects divers, trois faces diffë* restes d'une même divinité? Dans ce dernier cas, la distinction ne serait pas fondée dans la nature divine; elle n'existerait que dans notre esprit. Si Ton admet trois personnes réelles et distinctes, exbte-t*il entre elles quelque subordination, ou une parfaite égalité ?

Ces questions furent posées par la raison hu*^ maine dès la plus haute antiquité , dès le corn* mencement du if siècle, dès la fin du i'^. Deux moyens se présentaient pour les résoudre : se pénétrer profondément de Tesprit des Écritures et des traditions sacrées, du génie même du christianisme ; et , sans s'embarrasser des goûts ou des répugnances de la raison, déduire des prémisses révélées les conséquences nécessaires qu'elles renferment. Ce parti était le seul sage, le ^ul conséquent ; en lui restant invariablement fidèle, rÉglise catholique trouva cette méthode qui la conduisit aux formules les plus propres à exprimer le dogme dans toute sa pureté et dans toute son étendue.

Mais dans TÉglise il y avait alors, comme toujours, des hommes qui n'avaient jamais su se remplir du véritable esprit chrétien. Disciples de doctrines étrangères autant que de TÉvangile, ils voulurent concilier et fondre ensemble des principes qui se repoussaient; et, pour réaliser ces unions impossibles, ils ne craignirent pas d'altérer et de nier même le dogme chrétien. A

268 DOIÎZIÈIfE LEÇON.

côté donc du développement régulier de la doctrine chrétienne par les saints docteurs, il y eut un autre développement irrégulier, forcé, et qui toujours aboutit à la destruction de ce qu'il voulait expliquer. Cependant, ces erreurs ou ces témérités de la raison servirent puissamment au développement normal de la doctrine révélée. I^ choc des intelligences fit jaillir la lumière; rÉglise fut forcée de mettre dans son langage et dans ses symboles une précision propre à déconcerter les tergiversations de la mauvaise foi , les fausses subtilités , les interprétations arbitraires. Ainsi, par une sage disposition de la Providence, le mal est souvent Toccasion d\m plus grand bien.

Je me propose aujourd'hui. Messieurs, de mettre devant vos yeux ces luttes mémorables, où éclatèrent à la fois tant de vertu et de génie, tant de passions et de misères ; ces luttes où il s'agissait des plus grands intérêts de la raison, de la civilisation, de rhumanité. Mon but est de vous exposer d'abord ces grandes hérésies antitrinitaires, (|ui ont agité le monde pendant trois siècles. Vous reconnaîtrez en elles des idées ennemies, des éléments étrangers, qui devaient opérer promptement la dissolution du christianisme, s'ils eussent triomphé. Vous pourrez constater l'identité de la doctrine de l'Église avec celle des Écritures, la perpétuité, l'immutabilité du dogme et la légitimité des formules consacrées.

HÉRÉSIES ANTITRINITAIRËS. 269

Enfin, dans les combats qu'elle livrera pour son dogme, rÉglise vous apparaîtra comme la prolectrice des vrais intérêts de Thomme et de la société.

L'hypothèse aujourd'hui si accréditée, qui veut expliquer le dogme chrétien par une combinaison des doctrines orientales et helléniques, hypothèse dont nous avons déjà démontré la fausseté par les faits et l'histoire, recevra ici une dernière et éclatante réfutation. La combinaison qu^on invoque a eu lieu véritablement. Qu'a-t-elle produit? le dogme catholique? Non : c'est son contraire, le dogme hérétique, qui est sorti de cet alliage. Vous allez vous en convaincre par le simple exposé des faits.

Outre cette grande fusion des doctrines orientales et helléniques qui donna naissance à l'éclectisme et au syncrétisme alexandrins, il y eut, au milieu même du christianisme, un mouvement analogue , et qui avait pour but non plus seulement la fusion de l'orientalisme et de l'hellénisme entre eux, mais leur combinaison avec le christianisme lui-même. De là le gnosticisme et les hérésies autitrinitaires. Comme le gnosticisme s'attachait principalement à corrompre les dogmes de l'unité divine et de la création, et n'attaquait celui de la Trinité que d'une manière indirecte, nous ne nous occuperons pas aujourd'hui de cette secte, et nous nous renfermerons dans Texamen des hérésies spéciales sur la Trinité.

Je dois d'abord signaler la source des doctrines antitrinitaires. Elle se trouve sans doate dans les traditions orientales et les système^ grecs ; mais le plus souvent ces doctrines n'agirent pas par elles-mêmes et directement sur les sectes chrétiennes. Il j avait entre rorientalisme^ rhellénisme et ces sectes un intermédiaire important à connaître; car nous trouvons en lui bien plus explicitement que chez Platon et les Orientaux les principes qui vont se produire au grand jour et diviser les chrétiens.

Cet intermédiaire fut le juif Philon qui vivait au premier siècle de Tère chrétienne. Philon voulut unir le mosaisme aux traditions de TO* rient et aux systèmes de la Grèce ; et il apporta dans cette entreprise une connaissance parfaite des doctrines qu'il voulait rapprocher. H fut véritablement le premier syncrétiste; et parce qu'il retraçait dans ses écrits les traditions et les dogmes de la loi ancienne, quoique en les altérant, il exerça une influence décisive sur les sectes des premiers siècles.

Je crois nécessaire, pour la clarté de cet exposé^ de vous donner d'abord une idée générale du système de Philon .~ Mais je dois vous avertir qu'un système, où les opinions les plus disparates, quelquefois même les plus contradictoires, se trouvent réunies, ne peut pas prétenter un tout harmonique. 11 ne &ut donc pM chercher dans Philon une unité rigooreuie ;

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DÎ ft'élomier de voir des doctrines^ souvent très-* opposées entre elles ^ prendre leur origine dans les écrits de ce philosophe ^

Un des points principaux de la doctrine du juif helléniste d'Alexandrie est la négation de tout rapport direct entre Dieu , la pureté et hk sainteté même, et le monde plein de souillure^ et d'imperfections. Dieu n'exerce aucune action directe sur le monde; il y a entre eux un ahime que rien ne peut combler. Dieu est Tétre caché et tout à fait inaccessible.

Cette doctrine , il est inutile de vous le faire r^anarquer, est entièrement opposée aux ensen gnements des Écritures que Philon cependant prenait pour guides , et qu'il regardait comme inspirées. Mais si elle est en désaccord avec le judaïsme véritable , elle est en parfaite harmonie avec les vieilles traditions de TÉgypte et de rinde ; et vous n'avez pas oublié Brahma j Tetra caché, insaisissable , enveloppé de ses ténèbres divines.

Après avoir ainsi nié tout rapport immédiat entre Dieu et le monde ^ Philon veut expliquer l'origine des choses. Alors il imagine une série de forces divines émanées de Dieu , distinctes de lui| mais toujours subordonnées et dépendantes.,

* Pariai les ouvrages de Philon , il faut surtout oonsulter : De mundi Çreatione; de Confusione Ungiuiriim; de Somniis; fie Jffigratione Abraiu»; dû Cherubwi; Quod Deus sii imnm^

272 l>OUZlfeMË LEÇON.

Ces forces, organes et serviteurs de Dieu, instruments dont il se sert pour former Tunivers, sont les idées y le monde intelligible , et alors Philon parle le langage de Platon. Mais il se sépare de ce philosophe, en faisant de ces idées des paroles de Dieu, des paroles vivantes, subsistantes et personnelles , des êtres réels. Il donne aussi à ces forces le nom d'anges. Les anges i*emplissent le lieu divin , l'espace sacré. Ici , Philon renouvelle toutes les rêveries chaldaïques et persanes.

Les anges sont aussi nombreux que les étoiles du ciel, aussi multiples que les puissances du Dieu suprême. Cependant Philon sent la nécessité de réduii*e à certaines divisions générales ce nombi-e indéfmi. Mais, hésitant dans cette détermination , il compte quelquefois six puissances suprêmes qui émanent du Dieu très-haut; ailleurs il en restreint le nombre tantôt à trois, tantôt à deux; enfm, il réduit toutes ces puissances à une puissance générale, le Verbe de Dieu.

Le Verbe, idée suprême qui contient en soi toutes les autres idées, est une substance qui sert à Dieu d'organe pour opérer la création du monde. Ce Verbe, et toutes les puissances qu'il contient et qui en dérivent , distingués de Dieu , puisqu'ils sont créés , et cependant essentiellement unis à lui, ne peuvent être considérés que comme une émanation de Dieu. Ces émanations

IIÊRÉSUS AiNriTRlNlTAlHËS. 273

sont soumises à une loi de décroissance progressive. « Philon , dil Ritler, professe ouvertenient la croyance à Témanation , quoiqu'il n'ait pas toujours su Fexposer d'une manière conséquente. Les principaux traits de la doctrine de rémanation deviennent saillants, lorsque Philon représente Dieu comme une lumière qui ne s'éclaire pas seulement elle-même, mais qui répand des milliers de rayons , qui doivent former ensemble le monde supra-sensible de ses puissances; ou lorsqu'il compare l'action par laquelle Dieu devient cause du monde , à la manière dont le feu répand la chaleur et la neige le froid... Le système de Philon est aussi dominé par Tidéc (|ue les puissances, en tanl qu'elles émanent de Dieu , sont au-dessous de Dieu même , et que là commence une échelle descendante de l'existence. C'est ce qui est énoncé très-nettement par le nom que Philon emploie ordinairement pour représenter l'idée du verbe, lorsqu'il croit y reconnaître tantôt l'image de Dieu, tantôt même l'ombre de Dieu. Il ne s'en tient pas à ce commencement de dégradation ; de même que Dieu est le modèle du Verbe, de même le Verbe est le prototype des autres chojftes dont l'homme fait partie \ ^) /

On peut résumer la doctrine de Philon en

* Rilter, Histoire de la Pluhsoijhic ancienne ^ Irad. de rallemand, t. IV, p. 370.

274 DOLZlIlME LKÇON.

trois chefs principaux, qu'il n'est pas aisé, il est vrai , de concilier entre eux : la négation de toute action immédiate de Dieu sur le monde; la production , par voie d'émanation , d'un Verbe inférieur au Dieu suprême, et médiateur entre Dieu et le monde ; la formation du monde d'après la loi d'une décroissance et d'une altération continues de l'essence divine. Combien toutes ces vues s'éloignent du sens profond et de la pureté de la tradition mosaïque!

Il faut cependant reconnaître que Philon, tout en altérant profondément la notion du Verbe , en enseigne d'une manière nette la personnalité. Devait-il cette connaissance à la tradition judaïque, ou u ses communications avec les chrétiens? c'est un point que nous ne déciderons pas*.

J'aborde maintenant l'exposé des hérésies antitrinitaires; il nous sera aisé de constater l'influence décisive que Philon exerça sur elles.

Dès le II* siècle, le dogme de la Trinité avait été attaqué par le Phrygien Praxéas , si éloquemment réfuté par ïertuUien. Noëtus d'Ephèse avait aussi formé une petite secte qui niait la distinction des personnes divines. Mais ces deux sectaires ne furent que les précurseurs d'un hérésiarque plus célèbre, et qui exerça une in-

* Des écrivains des premiers siècles ont prorendii que Philon, dans son ambassade à Rome, sous Cali^ula, avait eu des relations avec saint Pierre; on ne peut du moins douter qu'il n'ait connu les chrétiens.

HÉRÉSIES ANTITRlNirAIRES. 275

fludice plus étendue, parce qu'il sut compléter les doctrines de ses prédécesseurs. Je veux parler de Sabellius qui vivait dans le m* siècle. I^ biographie de Sabellius nous est peu connue; nous savons seulement qu'il était de Ptolémalde, et qu'il fut disciple de Noëtus.

Quel fut le système de Sabellius? H enseigna que les trois puissances divines, adorées par l'Église catholique, n'étaient que des modes de l'essence divine, de la monade divine ^ comme il s'exprimait.

Dès ce premier pas , et sans aller plus loin ,* nous reconnaissons déjà un emprunt fait à Philon. En effet, quoique le philosophe juif, dans plusieurs de ses écrits , nous représente les forces divines comme des êtres réels et personnels ; dans d'autres , il enseigne formellement que ces puissances ne sont que des modalités de l'essence divine , des manifestations de son activité , de simples phénomènes.

Sabellius emprunte donc a Philon son principe fondamental ; mais , recourant aussitôt au langage chrétien , il nous montre l'essence divine se manifestant dans le Père, dans le Fils et dans le Saint-Esprit.

L'essence divine, dit-il, d'abord enveloppée et cachée dans les profondeurs de sa nature, se développe dans trois phases diverses qui ont reçu chacune un nom particulier. Père , Fils et Saint- Esprit, lorsque Dieu crée et conserve le monde,

lorsqu'il donne la loi ancienne , il s appelle Père; lorsque Tessence divine apparaît dans le Christ pour se réconcilier le monde et le sauver, elle s'appelle Fils; enfin, elle est le Saint-Esprit en tant qu'elle forme, anime et soutient l'Église. Ainsi, une essence unique, manifestée en trois temps, reçoit trois noms différents, suivant ces trois aspects divers; de sorte que les tixiis personnes de la Trinité ne sont que de simples modalités, de simples dénominations \

Cette théorie fut rejetée par l'Église et condamnée dans deux conciles \

Je vous ai déjà fait remarquer. Messieurs, que cette doctrine, pour avoir acquis plus d'éclat et de céléi)rité au m'' siècle, n'en existait pas moins dès le u% et même dès la fin du i". En eflèt, dans la huitième lettre de saint Ignace , il est fait allusion à des hérétiques qui voulaient que le Père fut né et eut souffert; opinion qui, impli- ({uant la négation de la distinction personnelle, renferme toute la théorie sabellienne. Mais ici se révèle un fait grave. Dès la plus haute antiquité, il y a donc eu des sectes qui ont nié la distinction des personnes divines, la Trinité, et qui ont été rejetées par l'Église catholique à cause de cette négation. Il est donc bien certain que rÉglise a toujours enseigné et l'unité divine et la

* EuscIm;, Uist., lii). VII, c. v.

' Le concile d'Anlioclie en 3H, et celui de Siniiiuni en

HÉRÉSIES ANTITRIMTAIRFS. 277

distinction des persoinies divines. Les trois personnes de la Trinité n'étaient pas pour TKglise catholique desimpies modalités, des noms, des aspects divers de la Divinité ; c'étaient bien des personnes réelles et distinctes; sans cette doctrine, rhérésie sabellienne eût été impossible.

Ainsi, ces négations de Tbérésie mettent dans son plus beau jour la doctrine de TÉglise; en sachant ce qu'elle repoussait, nous savons aussi ce qu'elle admettait; et n'aurions-nous pas d'autres preuves de la perpétuité et de l'immutabilité du dogme, celle-là serait plus que suffisante. C'est donc une erreur bien grave de chercher l'origine de la doctrine de l'Église dans les décrets de Nicée ou de Constantinople.

Pour achever de caractériser le sabellianisme, étudions maintenant l'argumentation employée contre lui. Je ne dirai rien des arguments bibliques opposés à celte hérésie; je veux seulement vous donner une idée de la discussion profondément philosophique qu'elle fit naître, et qui fut soutenue par saint Athanase avec une admirable puissance d'esprit. Savez-vous ce qu'il reproche à la théorie sabellienne? Il lui reproche de confondre Dieu avec le monde, de n'être qu'un panthéisme, un athéisme déguisé, un pur emprunt fait au panthéisme stoïcien reproduit par Philon.

Vous soumettez Dieu aux conditions du développement, du fini, du temps, disait le grand

378 DOUZIÈMK LIÇON.

évéque d'Alexandrie aux sabelliens. SiDieuD*est Père que lorsqu'il crée j comme i) est dans son essence d'être Père, la créalion est aussi nécessaire que Dieu même ; et Dieu, en tant que Pèi^, n*est que le monde. Voilà donc le monde divinisé , Tidolâtrie justifiée , le mal nié ou plutôt glorifié. Comment peut-on alors admettre une chute et la nécessité d'un rédempteur? De même, si Dieu n'est Fils que lorsqu'il se fait homme , l'humanité est nécessaire ; elle est une portion de Dieu ; tous les hommes sont dieux au même titre que le Christ. Si Dieu n'est Esprit-Saint que par la formation de l'Église, l'Église appartient à l'essence divine. Nous arrivons ainsi à une déification absolue du monde, de l'homme, de l'Église; ou plutôt nous arrivons à l'anéantissement complet du monde, de Thunianité, de l'Église, de Dieu enfin dont les modes ne sont qu'imperfections et que bornes, que vaines et passagères apparences ^

Tel est l'esprit de l'argumentation de saint Athanase ; elle place les sabelliens dans l'alternative de l'acceptation du dogme de la Trinité tel que l'Eglise l'enseigne, ou d'un retour au panthéisme stoïcien renouvelé par Philoii. 11 est bien remarquable que la première grande hérésie sur la Trinité n'ait été au fond que le panthéisme; et, quand nous examinerons les systèmes modernes

* S. Athanase» Omtio quarîa contra Arianos,

HÉRÉSIES ANTITRIMTAIRES. 279

sur la Triiiilé, vous y recoiinailrrz des rapports frappants avec Tantique sabellianisuie.

11 est temps de passer à une hérésie qui a eu bieu plus de retentissement que le sabellianisme, à une hérésie qui a bien plus agité le monde et rÉglise; je veux parler de Tarianisme.

Dans les discussions avec le sabellianisme , la doctrine de TÉglise sur la distinction des trois personnes divines avait paru dans tout son éclat. Mais quels étaient les rapports entre ces trois personnes? Étaient-elles trois substances distinctes et subordonnées Tune à l'autre ? ou bien n'y avait-il qu'une seule substance divine, et existait-il une égalité parfaite entre les trois personnes? L'unité de substance et Tégalité des personnes -se trouvaient certainement enseignées dans Tunité de Dieu, fondement des Écritures sacrées et de la tradition divine. Cependant, il était bon que ce grand principe de Tégalité des personnes divines, qui peut seul maintenir Tunité de Dieu , fut manifesté encore avec plus d'éclat ; Tarianisme donna lieu à ce développement.

11 y avait à Alexandrie un prêtre libyen doué d'un esprit subtil, et possédant une érudition étendue. Cet homme joignait à des manières douces et engageantes un extérieur grave et composé; il avait tout ce qu'il faut pour donner une apparence de vérité , cl de Téclal à des choses au fond dépourvues de raison. Son élocution était facile; il maniait même Tart des vers avec une

280 DOtîXlfeMF. KFÇON.

certaine habileté, et ses cantiques avaient une grande vogue. Avec toutes ces qualités, cet homme possédait un fonds étrange de vanité et d'orgueil. Je n'en veux d'autres preuves que le début de son plus célèbre cantique, de sa Thalie, où il avait renfermé toute sa doctrine : « Conformément à la croyance des élus de Dieu, de ceux qui ont l'expérience de Dieu, des fils saints, des orthodoxes, de ceux qui ont eu part au Saint-Esprit ; j'ai appris ce qui suit de ceux qui possèdent la sagesse et qui ont l'esprit cultivé , des personnes versées dans la science de Dieu, de ceux qui sont savants en toutes choses. J'ai marché sur leurs traces; je suis allé en harmonie avec eux ; moi, le célèbre, qui ai souffert pour la gloire de Dieu; car, instruit par Dieu, j'ai reçu la sagesse et la connaissance \ »

Ce début, comme vous le voyez, promet presque une révélation nouvelle. En efTet, Arius prétendait corriger TÉglise, et mieux entendre sa doctrine qu'elle-même. Il disait ouvertement qu'il annonçait une doctrine nouvelle, et quoique de temps en temps il invoquât les enseignements des Pères, il ne faisait pas difficulté de dire qu'il surpassait tous les anciens en science.

Quelle était cette doctrine qui, de l'aveu même d' Arius, n'était pas celle de l'Église? Celte

* S. Athanase, Orntio qiinrta contra ArianoXy r. v ; Philostorge, I. II, c. ii.

HÊnÉSIES ANTÎTRINTTATRES. 281

(li)clrine enseignait que le \erl)e, le Fils de Dieu, n avait pas toujours existé ^ puisqu'il était une créature tirée du néant. I^ \ crhe, sans doute, était la première et la plus parfaite de toutes les créatures, celle même par qui toutes les autres avaient été faites; mais enfin, il restait toujours à la distance de Dieu de tout Tintervalle qui sépare Tinfini du fmi. En tant que créature , la bonté ne lui était pas essentielle; soumis au changement et a la défaillance , comme tout ce qui est créé, il n'était bon que par Tusage légitime de sa liberté. Ce Verbe créé était un intermédiaire entre Dieu et le monde; et Dieu, après avoir appris à son Fils, comme à un artiste vulgaire, Tart de créer, lui avait donné la mission de produire et d'organiser le monde. Tel est le dogme arien dans toute sa précision ^

Sur quelle base logique et philosophique étaitil appuyé? Voici le grand principe d'où tout le reste découlait : La création ne saurait supporter l'action directe de Dieu sur elle. Dieu ne peut se trouver en rapport direct avec le fini ; ce contact ne conviendrait pas à sa dignité. Pour agir sur le inonde, il doit créer d'abord une essence supérieure , qui soit un intermédiaire entre le monde et lui; de là le Verbe créateur*.

* Voy. les deux lettres de saint Alexandre dans Socrate, liv. I, c. VI, et dans Théodoret , liv. I, c. m.

• S. Atlianase, Oratio secunda contra Aria nos, c. xxiv et

283 DOUZIÈME uçox

Ce principe de rimpossibilité de Taction directe de Dieu sur le inonde ^ vous le reconnaissez ; vous savez h qui il appartient ; il est la base même du système de Philon. La transmission est évidente ; au lieu d'interroger la tradition chrétienne y Arius s est inspiré de Philon. Aussi, son Verbe n'est-il que le Verbe même de Philon, ce Verbe créé , subordonné , dépendant, impariiait ; ce Verbe , qui a tant de rapports avec le Démiourgos des gnostiques et des néoplatoniciens.

Arius cherchait à prouver sa doctrine , évidemment empruntée à des sources étrangères , par des arguments bibliques , tirés des passages où Jésus-Christ, parlant en tant qu'homme, se dit inférieur au Père, se montre obéissant au Père jusqu'à la mort, et à la mort de la croix.

Il n'entre pas dans mon sujet de vous raconter l'histoire de l'arianisme , l'étonnement qu'il excita d'abord, le succès qu'il eut ensuite auprès d'esprits légers" et superficiels, et la résistance qu'il trouva dans l'immense majorité de Tépisoopat et du sacerdoce. Je n'ai pas à vous exposer les intrigues et les passions qui plus tard lui redonnèrent de l'éclat, et lui remirent même pour un temps l'empire; empire, il est vrai, de courte durée, et qui, pour se soutenir, eut besoin des édits et des persécutions de ces faibles et violents empereurs qui s'étaient faits les patrons de la secte arienne. Ne traitant ici que l'histoire

HÉR^.i»IES ANriTBIMTAIRES. 283

des idées, je \ais caractériser immédiatement Targumentation de l'Eglise contre l'hérésie nouvelle.

À Alexandrie même, dans cette église où Arius répandit d'abord ses erreurs , les vérités catholiques trouvèrent leur plus pur, comme leur plus habile représentant. Athanase, déjà vainqueur du sabelliauisme , devint le rempart invincible contre lequel se brisèrent la dialectique, les intrigues et les violences ariennes.

Est-il nécessaire de rappeler les vertus, le grand caractère, l'élévation d'esprit, la profonde philosophie d'Athanase ? Il semble que Dieu avait formé cet homme tout exprès pour les graves circonstances où il devait être placé. Il lui avait donné ce coup d'œil sûr qui , pénétrant le fond le plus caché d'une doctrine, en mesure toute la portée , en prévoit toutes les conséquences ; cette habileté , qe tact pratique qui sait débrouiller les affaires les plus compliquées; cette pru-* dence qui ne se déconcerte jamais , même dans les positions les plus critiques. Le jcœuv d'Athanase était plein d'un immense amour des hommes: Tindulgence et la bonté étaient un des traits de son caractère; mais cette disposition bienveillante, si marquée dans ses écrits et dans sa vie, ne le portait pas h se fier aveuglément aux hommes : il les connaissait trop l^ien ; et, dès l'origine, il jugea qu'avec une secte légère et corrompue comme la secte arienne , la douceur

2S'4 DOlIZli-MR LEÇON.

était sans eftet, el la confianco dangereuse e{ nuisible.

Si Ârius était un beau parleur et un dialecticien babile, Albanase possédait cette profondeur d*esprit que le sopbisme n'étonne pas, et cette éloquence de Tâme bien supérieure à la rhétorique. Je regrette beaucoup de ne pouvoir vous l'etracer ici dans toute son étendue Targumentation dont Âthanase se servit contre les Ariens; vous y admireriez retendue de la science, la profondeur des pensées, la puissance de la logique.

D'abord, par la distinction bien simple des deux natures en Jesus-Christ, de la nature divine et de la nature humaine, il fut facile à Athanase de réduire au néant tous les arguments bibliques dont Arius se servait pour prouver l'infériorité et la subordination du ^'erbe. Il démontre ensuite avec évidence cpie la doctrine arienne est contraire à tous les enseignements de l'Ecriture et de la tradition. Enfui, quand il aborde le grand principe de la théorie arienne, la négation de l'action directe de Dieu sur le monde basée sur ce motif que la création est indigne de Dieu et qu'il doit y avoir un intermédiaire entre le monde et Dieu , inférieur à Dieu et su|)érieur au monde, il demande à Arius, comment le Fils, étant une pure créature, a pu supporter celte action? La difficulté en efïet se représentait tout entière ; et l'essence intermédiaire, imaginée par Ârius d'après Philon, était absolument inutile. Athanase

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concluait qu'il fallait abandonner cette i^miniscence païenne ^ pour affirmer avec rÉcrilure qu'il n'est pas plus indigne de Dieu de créer, que de prendre soin des cheveux de notre tête, des oiseaux du ciel et des herbes des champs. Mais alors toute la théorie arienne croulait par sa base; car Ârius n'altaquait la divinité du Verbe que par le principe de la nécessité d'une essence intermédiaire entre le monde et Dieu.

Athanase faisait remarquer l'étonnante coutra^^ diction dans laquelle tombaient les ariens qui, après avoir fait du Verbe une créature , après avoir subordonné TEsprit-Saint au Verbe créé, prétendaient qu'il fallait adorer l'Esprit-Saint et le Verbe comme le Père lui-même, ramenant ainsi le polythéisme et l'idolâtrie.

L'argumentation devenait plus pressante, quand Athanase démontrait qu'avec la doctrine arienne le christianisme tout entier croule et s'abime. Si le Fils, disait-il, n'est qu'une créature, il n'est pas essentiellement différent de nous; nous n'avons pas besoin de sa médiation, de sa rédemption, de sa grâce. Créatures de Dieu comme lui, nous pouvons nous unir à Dieu sans lui; et nous voilà ainsi ramenés à l'antique déisme. En effet , l'arianisme n'était qu'un vrai déisme dans une phraséologie chrétienne, un déisme analogue à celui de Platon*.

^ S. Atliauase, Oratio/ws qualuor votttra Arianos,

Toutes ces raisons élaient puissantes et concluantes; évidemment Tarianisme était un ëiëment hétérogène qui voulait s^unir au christianisme pour le corrompre.

L'Église assemblée à Nicée sanctionna toute l'argumentation d'Âtlianase. Accourus de toutes les parties du monde chrétien^ les Pères de Nicée, sans de longues discussions, à Tunanimité moins quelques voix, déclarent la doctrine d'Arius anti-chrétienne, impie; et le Verbe fut proclamé vrai fils de Dieu, Fils engendré de toute éternité, Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu, consubstantiel au Père. Ce dernier mot exprimait Tégalité par* faite, et coupait court à toutes les subtilités ariennes.

Si la perpétuité et l'immutabilité du dogme chrétien touchant la distinction des personnes divines parut d'une manière bien éclatante dans la condamnation du sabellianisme, la perpétuité et Timmutabilité du dogme de Fégalité des personnes divines brilla avec plus d'éclat encore dans la proscription de l'arianisme. Comme le sabellianisme, l'arianisme avait eu des prédécesseui^s; dès les temps apostoliques, Cérinthe avait fait du Verbe un être inférieur à Dieu ; plus tard Théodote de Byzanceet Paul deSamosate n'avaient vu en Jésus-Christ qu'un pur homme. Toutes ces doctrines avaient déjà été rejetées et condanmées par 1 itglise; et quand elles repa-

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rurenl avec plus d ensemble , et sous des formes plus spécieuses dans Tarianisnie, TÉglise n'eut qu'à renouveler les anathèmes qu'elle avait déjà portés. Aussi fes Pères de Nicée déclarèrent-ils qu'en enseignant la consubstantialité du Verbe, ils ne faisaient que reproduire et conserver la doctrine apostolique, la doctrine toujoui-s professée par l'Église.

L'esprit humain est fécond en subtilités , en erreurs de tout genre. I^s ariens avaient subordonné l'Esprit-Saint au Fils ; mais la discussion s'était concentrée sur les relations de la seconde personne de la Trinité avec la première. Croiriezvous, Messieurs, que peu de temps après le concile de Nicée, une secte se forma qui, tout en condamnant l'arianisme , reprit tous ses arguments en sous-œuvre , et les appliqua à la troisième personne, à l'Esprit-Saint. Cette secte avait pour fondateur un homme violent, qui n'avait pas craint d'ensanglanter plusieurs fois par des massacres les églises et les rues de Constantinople, dont il était évêque; il s'appelait Macédonius. Ce fut après avoir été convaincu de plusieurs crimes et déposé de son siège , qu'il forma son hérésie. Je n entrerai dans aucun détail sur le macédonianisme; il faudrait reproduire un ordre de considérations tout à fait semblable à celui que je viens de vous présenter. L'hérésie nouvelle n'étant qu'une application de l'arianisme à la troisième personne, la controverse

qui s'élablil lui lout ù fait semblable à celle que nous venons d'étudier. L'erreur des macédoniens fut condamnée par le concile de Constantinople, * (jui déclara T Esprit-Saint consubstantiel au Père et au Fils.

Ainsi, deux siècles de controverses animées, de discussions approfondies eurent pour résultat les formules précises que l'Église posa dans ces grandes assemblées, où elle était représentée tout entière. Je n'ai pas besoin de vous rappeler les symboles de Nicée et de Constant inople; vous les connaissez. Leur doctrine se résume ainsi : il n'v a qu'une nature, une substance divine qui, sans aucune division, est participée par trois personnes coéternelles, subsistantes et distinctes, mais égaies en toutes cboses. Une même éternité, une même immensité, une même infmité , une même toute-puissance, une seule vie, le^ I^ère engendre le Fils, et TEsprit-Saint procède du Père et du Fils. Identiques par l'essence, consuhstaniielles y les trois personnes forment l'unité divine, la divinité incréée et créatrice.

Tel est le dogme catholique; je n'entre aujourd'hui dans aucune explication, dans aucune théorie : ce sera l'objet de la prochaine leçon.

Si vous vous rappelez que l'Écriture nous révèle le dogme de la Trinité , et que la tradition atteste sa [lerpétuité, vous vous rendrez aisément compte de l'identité de l'enseignement de l'Église avec la doctrine bibli(}ue.

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D'après rÉcriture^ rien n'est plus certain que Tunité de Dieu; rien n'est plus certain que Texistence de trois personnes dans cette unité divine. Mais cette doctrine ne peut se maintenir qu'autant que les trois personnes sont identifiées par la substance , et distinguées par la personnalité. Les formulaires de l'Église ne sont donc que l'expression pure des enseignements de la révélation.

Nous avons vu que l'Église , en condamnant les hérésies antitrinitaires, avait repoussé des éléments étrangers, ennemis, inconciliables avec ses doctrines. Les anciennes traditions orientales, les philosopliies stoïcienne et platonique mêlées ensemble par Philon , telles sont les sources où sont venus s'inspirer les gnostiques, les sabellieus, les ariens; de là le panthéisme sabellien et le déisme arien. Le christianisme devait-il consentir à s'effacer et à disparaître devant la réapparition de ces antiques erreurs? non ; il n'était sur la terre que pour les combattre et pour les vaincre; et le progrès divin de l'humanité était attaché à sa victoire. On sait ' combien le panthéisme est funeste à la dignité, à la liberté, à la moralité, aux espérances du genre humain ; l'Inde est encore là pour attester ces funestes conséquences. Le déisme philosophique de Platon et des Grecs n'eut d'autre effet définitif que le scepticisme : il ne pouvait ni

éclaher, ni perfectionner, ni consoler l'huma-

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nîlé. Le christianisme seul avait la puissauoe de satisfaire tous les besoins de lesprît et du coeur de riiomnie. S'il eut lâchement cédë Tempire au panthéisme et au déisme ressuscites dans les hérésies antitrinitaires , il eut trahi la cause de Dieu et de Thumauité : le monde moderne ne serait pas né. Le christianisme a vaincu; gloire à Dieu et paix aux hommes! Son triomphe a été le triomphe même de riiumauité et de la raison.

TREIZIEME LEGON.

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