HISTOIRE OU OOGMC DE LA CRÉATION
mitify figuré par le sommeil de Brabma. Aîusi, la vie n'est qu'un cercle fatal de productions et de destructions , et Taclivité divine est sans règl.e et sans but.
Il est facile de se rendre compte des conséquences qui ont du nécessairement sortir de cette conception fondamentale.
D'abord la fatalité domine le monde. C'est une impulsion fatale qui tire Brabma de sa létbargie profonde, etl'arracbe à son sommeil divin; c'est la nécessité qui fait émaner de son sein la création tout entière; la même nécessité, au jour marqué du cataclysme universel, replonge l'univei*s dans le cbaos, et impose à Brabma un sommeil invincible.
Mais le fatalisme n'est pas la seule conséquence de l'émanation. Si le monde appartient à l'essence de Brabma , ou plutôt s'il est Brabma luimême ; si la vie divine circule dans toutes les veines de ce grand corps , tous ses membres sont des êtres divins. Alors , l'imagination s'enflamme, et, personnifiant les forces de la nature, les astres, les éléments; divinisant les bommes, les animaux, jusqu'aux plus vils insectes, les plantes, elle enfante des cycles infinis de fables, qui retracent les aventures des divinités fantastiques écloses (lu cerveau malade de l'bomme; et le polytbéisme s'établit avec son cortège de superstitions et de dégradations de tout genre.
L'idée de la coui*se ciixtdaire de la vie, et le
322 QUAiOHZiÈIIE LEÇON.
sentiment de rimmortalité , si profondément gravé dans le cœur de Thomme, engendrèrent aussi la doctrine de la métempsycose, qui, fidèle à Tesprit intime de Témanalion , présetite l'absorption finale et impersonnelle dans le grand tout comme le dernier terme des transmigrations et de la félicité suprême.
Enfin , les institutions sociales et politiques , s'inspirant de l'idée religieuse, consacrèrent, comme des lois divines, l'inégalité des hommes, l'esclavage des races inférieures , et l'immobilité absolue.
La doctrine de l'émanation n'est pas particulière au peuple hindou; on la retrouve en Egypte, en Perse, et dans la théogonie d'Hésiode. Elle parait avoir été commune aux plus anciens peuples du monde, sauf un seul; et quoiqu'elle ait subi de grandes modifications, déterminées par le génie particulier de chaque peuple , par des circonstances locales , et par le souvenir plus ou moins net des traditions et des vérités primitives, elle a toujours conservé son caractère spécial, la confusion de Dieu avec la nature.
Telle est donc la première solution humaine du grand problème de l'origine du monde ; tek sont les résultats de cette conception.
Lorsque la réflexion prit naissance , lorsque la philosophie se produisit, d'autres systèmes se développèrent. Quelquefois ils ne furent qu'une U*aduclion des doctrines sacrées; d'autres fois ils
HISTOIRE DU DOGME DE LA CltÊATION. S23
s'en séparèrent profondément, et se tracèrent des routes nouvelles. Dès la plus liaute antiquité, la philosophie Fut cultivée dans Tlnde. Mais comme les nombreuses écoles qui s'y formèrent nous sont très-imparfaitement connues, et que d'ailleurs toutes les époques philosophiques reproduisent à peu près les mêmes systèmes , nous nous contenterons d'étudier les Grecs.
Deux sentiments contraires se partagent l'âme, loi^qu'on envisage les premiers essais du génie philosophique en Occident ; un sentiment de respect pour de nobles efforts; et, en même temps, une pitié profonde pour la stérilité de ce labeur : tant il est vi*ai que la raison , dépourvue de l'appui de la révélation divine , n'est propre qu'à créer de vaines hypothèses, et à enfanter des doutes.
La première époque de la philosophie grecque nous offre trois solutions principales du grand problème de l'origine des choses : celles des ioniens, des pythagoriciens et des éléates.
Les premiers regards de la philosophie se portèrent sur le monde extérieur; elle fut d'abord une philosophie de la nature. On chercha les principes des choses dans la matière, dans la substance corporelle. Toutefois, au sein de l'école d'ionie, se développèrent dès son origine deux directions contraires. Les ioniens s'accordaient tous à chercher dans la nature corporelte les
principes des choses ; mais les uns envisageaient la matière comme un seul et unique élément, comme un tout parfaitement homogène; tandis que les autres la croyaient composée de principes différents et contraires. Les premiers expliquaient tous les phénomènes de 1 existence par les transformations, les dilatations et les condensations de rélément primordial. Avec le temps et le progrès des esprits , cet élément primordial se sul>tilisa de plus en plus. Thaïes regardait Teau comme cet élément primitif; son successeur Auaximène substitua Tair à Teau; et enfin Heraclite crut voir dans le feu , dans le feu vivant et animé , le principe éternel et unique du monde. Les seconds , Anaximandre, Anaxagoras et Ëmpédocle faisaient provenir le monde d'un mélange des principes opposés coexistant de toute éternité au sein de la matière. Pour ces philosophes , il n'y avait pas transformation ni changement de qualité et de nature y comme dans la première hypothèse; il n'y avait que réunion et séparation des éléments constitutifs, changement extérieur et mécanique des contours et des formes des corps, et déplacement dans l'espace.
Cette théorie mécanique reçut son dernier degré de développement loi^sque les atoroistes, avec l«eucippe et Démocrite, réduisiient les éléments a une infinité de parties homogènes, dont les différences , purement exlérieiues , étaient à leurs yeux les seules causes des choses. l)e là les ati>-
HISTOIRE DU DOGME DE lA CRÉATION. 325
mes ronds, les atomes oblongs et les atomes crochus qui expliquaient tout.
Cependant, au sein de cette ^cole matérialiste, un homme avait reconnu dans le inonde Tordre, la beauté et Tintelligence: Anaxagoras s'était élevé à la conception de la vraie cause, de la cause intelligente; mais il ne sut pas développer la vérité qu'il avait entrevue, ni en faire des applications a riiomme et à la société.
Pendant que les physiciens , à l'exception d* Anaxagoras , cherchaient exclusivement dans la matière Texplication de l'origine du monde^ une noble et sage école avait su s'élever dans les régions de la métaphysique. Les pythagoriciens voulaient arriver à l'essence des choses. Mais, quoique leurs principes eussent pu les conduire plus loin et plus haut, ils ne cherchaient guère qu'à expliquer le monde sensible.
Si les pythagoriciens ne surent pas se maintenir dans leur direction métaphysique, les éléates se perdirent dans l'abstraction. La nature pour eux n'était qu'une apparence, objet de l'opinion fncertaine. L'unité seule existait; et cette unité n'était i)as l'unité de la substance matérielle des premiers physiciens, c'était l'unité de l'être éternellement immobile dans son identité. Mais cet être n'était pas la vie, la réalité; il n'était qu'une pure abstraction logique.
Tous ces systèmes incomplets olTraient trop de lacunes, trop d'erreurs, trop de contradictions,
326 QUATOliZIÈMK LEÇON.
pour qif ils pussent se maintenir. I^e soepticisme les ruina bientôt. Vous savez où en él^it la pensée philosophique lorsqu^ parut Socratc; vous connaissez le caractère de sa réforiiiey et le résultat du mouvement qu il imprima aux esprits. Les solutions précédentes se reproduisirent, iqaîs dans d'autres proportions et sous des formes plus imposantes. L'école matérialiste, continuée par Épicure et par Zenon , ne mérite cependant pas de nous arrêter. Platon et Aristote sont les vrais représentants de la philosophie grecque à cette grande époque. Mais Tétude que nous avons faite précédemment des théodicées de ces grands hommes nous dispense d'entrer ici dans aucun détail : il suffira de vous rappeler les résultats que nous avons obtenus^ et que nous avons justifiés par des preuves bien certaines.
Platon considère la matière comme éternelle , incréée, indépendante. Dieu n'est que l'organisateur, le moteur, l'architecte du monde , qu'il bâtit et façonne suivant l'éternel modèle des idées. Aux yeux d' Aristote, ce n'est pas seulement la matière qui est éternelle et incréée : la matière est éternellement inséparable de la forme; le monde organisé existe de toute éternité, avec ses lois, ses forces motrices, et tous les êtres qu'il renferme. Seulement, les forces motrices sommeilleraient éternellement, si le monde ne se sentait attiré vers le bien suprême , qui est Dieu. Cette attraction met éternellement le monde