‹ Théodicée chrétienne; ou, Comparison de la notion chrétienne avec la notion rationaliste de DieuChapitre 42 sur 58 · HISTOIRE DU DOGME DE LA CRÉATION · texte numérisé non relu

HISTOIRE DU DOGME DE LA CRÉATION

en branle. Dieu n'est donc pas la cause efïlciente du rpoqde; il n'en esl que la cause attractive. Ce Dieu f qui attire le monde sans le connaître et sans le gouverner, n'est pas une providence ; la fatalité est la seule loi qui préside aux mouvements éternels du monde. Nous avons déjà signalé les vices de ces théories ; je me bâte donc de constater la dernière transformation qui s'est opérée dans la pbilosopbie antique , sur la question de Torigine des cboses.

Le cbristianisme réveilla dans le monde Tidée de la création. Cette idée fut présentée avec tant de force par les saints docteurs , que la pbilosopbie se prit à rougir de sa matière éternelle , de son monde éternel , et des conceptions favorites de son Platon et de son Aristote. Qu'arriva-t-il alors ? les néoplatoniciens renoncèrent à la matière et au monde coéternels à Dieu , indépendants de Dieu. Dieu, Y un, le ùien suprême ^ïut, le principe non-seulement de Tintelligence, mais aussi de la matière. L'unité absolue du premier principe ayant été ainsi réintégrée par Ammouius Saccas , par Plolin et Proclus , vous croyez peut-être toucher ici au dogme de la création ? non, gardez-vous de le croire. Plotin et Proclus parlent beaucoup, il est vrai, de création; mais pour eux , la création n'est autre chose que l'émanation ; leur principe suprême s'émane dans une infinité de produits divers; de là le monde. Ainsi, après une révolution de mille ans, la phi-

328 QUATORZllME IT.ÇON.

losopliie se retrouva lont juste au point de départ de la spéculation indienne; et le système de l'émanation développa à cette époque tous les caractères que nous avons déjà signalés dès son apparition .

Telle a donc été la marche de Tesprit humain, lorsque, dépourvu de Tappui des traditions divines y il a voulu se rendre compte de Torigine des choses. Le monde est d'abord considéré comme sortant de la substance divine. pour y être bientôt replongé, et se perdre dans le chaos. La raison s'éveille; elle cherche dans l'être physique, dans l'être ténébreux et contingent, un principe de lumière et de permanence; et elle voit cet être lui échapper et la fuir. Elle croit trouver un point d'appui plus solide dans l'être métaphysique; mais elle n'en fait qu'une abstraction stérile et morte. Les plus grands maîtres n'aboutissent qu'à un dualisme destructeur de la notion de l'infini et de rintelligence elle-même. Enfin, lorsque la philosophie, dégoûtée de ces spéculations impuissantes et dangereuses, veut remonter à la pure et primitive vérité, elle ne fait que renouveler les erreurs que son enfance balbutiait.

D'après cet exposé, il est bien certain que l'idée de création proprement dite n'existe nulle part dans le monde polythéiste. Ce serait peut« être ici le lieu d'examiner les systèmes modernes sur l'origine des choses; mais cette élude trouvera mieux sa place ailleurs.

HISTOIRE nu DOGME DE I.A CRÉATfON. 329

Malgré rinfidélilé générale, le dogme de la créalion ne s'était pas perdu dans lliunianité. Il se perpétuait à côté de celui de Funité divine, chez le peuple dépositaire des révélations. Pendant que les nations s'égaraient dans les voies de l'orgueil, Dieu veillait sur ce dépôt de la vérité, pour en faire un jour l'instrument, du salut universel. Ouvrons donc le livre des révélations divines, le livre qui contient les vérités, dont les tristes erreurs que nous venons de constater n'ont été que l'altération et la corruption. H s'agit de nous faire une idée nette et juste de l'origine du dogme de la création , de déterminer son caractère, de raconter son développement. Nous allons donc opposer le dogme révélé aux erreurs vulgaires et aux systèmes philosophiques.

En tête de la Bible, à sa prenu'cre page, ù son premier verset , à sa pi'emière ligne , je lis ces mots, ces mots simples et grands : /// priiœipio creavit Deus cœlum et ter mm.

Quel sens faut-il donner au vaoXcreavit? faut-il l'entendre d'une simple formation , d'une simple organisation du monde au moyen d'une matière ])réexistante? Alors le dogme biblique ne différerait pas essentiellement des doctrines tliéologiqueset philosophiques que nous venons d^étudier, et qui nous ont paru fausses. Le mot creavit exprime-t-il cet acte suprême de la volonté infinie et toute-puissante, par lequel la substance du

330 QUATOBZIËMB LEÇON.

monde, qui n'existait point en Dieu, ni en ellemême, ni en germe, ni à un état informe ou latent , a été produite ? Dans ce cas , il y aurait une véritable et réelle production de ce qui n'existait auparavant d'aucune manière; il y aurait une création ex nihilo.

Je dis que ce dernier sens est le seul qu'on puisse donner au texte sacré , si l'on envisage le génie de la langue , la tradition constante de la synagogue et de l'Église, enfin les définitions expresses de celle-ci.

Vous n'attendez pas de moi. Messieurs, une dissertation philologique, qui n'aurait peut-être pas beaucoup d'intérêt pour plusieurs d'entre vous ; je vous ferai seulement observer que le mot hébreu N'a(/van>), traduit dans la Vulgate par creavit, présente invariablement ce sens dans la forme où il est employé au premier verset de la Genèse, la forme kal. Il n'y a pas dans la Bible un seul exemple du contraire. Aussi les plus savants rabbins, Maïmonide et Kimchi , ont reconnu, de la manière la plus expresse et la plus formelle, dans l'hébreu barà, la création ex nihilo, ((J)ans notre langue sainte, dit Maïmonide, nous n'avons pas d'autre mot que barà pour signifier la production d'une substance du néant^ » i< Barà, dit David Kimchi, est le passage du néant à l'être*. »

* Moses NachmanideSy Comment, in Gen.

* David Kinichi, Radiées hcbraieœ.

HISTOIRE DU qQO¥C PS ^A CBÉATION. Siit

Mai$9 pour fixer le sens du célèbre verset de la Bible 9 nous avons quelque chose de plus que les opinions rabbiniques, nous pouvons invoquer la tradition constante et invariable de la synagogue. Je ne vous citerai pas d'autre témoignage, en faveur de cette tradition ^ que ces admirables paroles de la mère des Machabées, exhortant au martyre son plus jeune fils : (c Élève tes yeux, mon fils, vers le ciel; porte-les sur la terre; considère tout ce que renferme le ciel et la terre, et comprends que Dieu a tout fait du péant! » Quia ex JiHùlofecit illa Deus; ou, selon le texte grec bien plus énergique : rvcovai on i^ oùk qvtcdv

La doctrine du Nouveau- Testament est parfaitiement identique à celle de l'Ancien. Je ne vous en donnerai pas d'autre preuve que ces paroles de Jéw$-Chri$t lui-même dans sa dernière prière : ce Et maintenant, mon Père, glorjfiez-moi eu vous-mén)e de la gloire que j'ai eue en vous a^ant que le monde fàt^. » ce Dieu , nous dit l'apôtfe saint Paul, appelle ce qui n'est pas comme ce qui est'. »

Les Écritures sacrées pous enseignent donc que Dieu, dans ce grand acte de sa toutepuissance que nous appelons la création , a produit réellement des substances qui n'existaient

* 2Mach., VII, 28.

■ Joan., xTii, 5.

pas auparavant; cpril a véritablemeut tir^ le monde cln n^ant; aussi le Symbole commence-t-il par ces paroles : « Je crois en Dieu , créateur du ciel el de la terre. «

Pour compléter cet exposé , il nous reste à jeter un coup d'œil rapide sur la tradition ecclésiastique. La doctrine de FÉglise parait avec évidence dans les controverses qu'elle soutint , dès le n* siècle, contre les gnostiques, qui renouvelaient le système de Témanation, le panthéisme et le dualisme. Qu'opposait-elle aux panthéistes j aux partisans de Témanation ? Elle les accusait de diviniser le monde en le faisant participer de la substance divine ; d'anéantir la Divinité en détruisant son unité , divisée à Tinfuii dans la multiplicité des êtres; de renverser enfin toutes les notions de la sagesse et de la bonté divines, par rintroduction du mal dans l'essence même de Dieu.

Que disait-elle aux dualistes, partisans de l'éternité de la matière? Elle leur objectait que, si la matière est incréée et nécessaire , elle est infinie, elle est Dieu; qu'ainsi, on arrive à deux dieux, ou plutôt à la destruction même de toute notion de Dieu.

De celte double controverse , il résulte , avec une évidence absolue, que la doctrine de l'Église sur la création repoussait également et l'émanation de la substance du sein de la Divinité el la matière éternelle; et que par conséquent le

Page 1