THÉORIE DU DOGME DE LA CRÉATION
D'abord est-il possible de concevoir que l'infini divin résulte de deux termes finis , et qu*une cause et un effet finis puissent produire l'infini? Cette assertion est tellement contradictoire qu*on ne peut s'y airêter, et qu'il faut de nouveau attribuer l'infinité soit à Dieu , soit au monde , en absorbant le monde eu Dieu ^ ou Dieu dans le monde.
Examinons la première supposition qui attribue l'infinitë à Dieu. Dieu est donc véritablement infini; c'est-à-dire qu'il est tout l'être, et que hors de lui il n'y a rien. En effet, que peut-il y avoir hors de l'infinie et unique substance? Quelie réalité distincte de la sienne? Le fmi ne peut avoir qu'une existence phénoménale et apparente ; le monde ne peut être autre chose qu'un mode, un phénomène interne de la substance divine , un rêve de Dieu , un spectacle qu'il se donne à lui-même. Le monde n'est donc en réahté qu'une illusion : il s'évanouit comme un fantôme de l'être. Et qu'on ne vienne pas nous objecter que , dans la doctrine chrétienne, l'infinité de Dieu ne nuit pas à la réalité du monde; car cette doctrine, par le dogme de la création et la pluralité des substances, évite recueil oii le panthéisme vient misérablement échouer.
La réalité du monde est donc impossible dans la première supposition . Cette conséquence vous répugne-t-elle ? vous répugne-t-il de voir le monde
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et Totre être propre vous échapper comme un sODge qui fuit au réveil du maliq ? vouloz-vow conserver la réalité du monde? Alors vous étas obligés de dire que le fini est la condition même de rexistence de Tinfini , en d'autres termes , que Tinfini n'a pas son développement en lui<méme ; qu'il ne se développe que par la monde et dans le monde. Mais il faut ajouter que Dieu n'est que l'être et la force indéternodnés, le centre cosmique , le point focal , le germe enveloppé et obscur de l'existence. Dépouillé d'intelligence, de volonté y de liberté , il est la foi'ce aveugle et ténébreuse , la force fatale qui se dé* ploie dans le monde, s'étend dans l'espace, s'écoule dans les fluides , se raréfie dans l'air, se dilate dans les ga? , se solidifie dans le minéral , végète dans la plante, sent dans l'animal et pense dans l'homme.
Ainsi vous avez un monde sans Dieu ; vous aboutissez à l'athéisme de l'école hégélienne. Nul moyen d'échapper à Talternative que nous venons de poser. Le panthéisme nie donc nécessairemenl ou Dieu , ou le monde ; il n'est pas dans les con* ditions du problème, puisqu'il détruit le fait qu'il faut expliquer.
Le rejet des deux hypothèses que nous venons d'examiner implique-t-il l'admission du dogme chrétien ? Oui , si nous ne voulons pas rester dans une ignorance fatale et dans un scepticisme dé« eolaut, touchant une dea questions qui importent
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le plus à notre dignité , à notre félicite. Le dogme chrétien n'est pas simplement nécessaire, il %n^ piique et se justifie à la raison. Nou<^seulemeiit i) est à Tabri des contradictions renfermées dani les hypothèses que nous venons d'examiner} mais encore il satisfait aux conditions du pror blême posé. Ainsi il établit les vrais rapports en* tre Dieu et le monde , et ne laisse d'gutres difr ficulté^ que celles qui naissent des bornes dt rintelligence finie.
Mous avons déjà posé nettement le dogm^ chrétien; répétons cependant qu'il repousse toute matière, toute substance préexistante à TaQtf créateur, tout germe antérieur et latent, toute participation à la substance divine, pi qu'il afr firme une production réelle de substances qui n'existaient pas auparavant.
Cette idée a été exprimée d'une manière trèsr juste , dans le langage philosophique et théologîqqe , par ces mots : Creatio ex nifiilo ; crwre mt edMcere aliquid ex nihilo. Ici le rationalisme nous oppose la vieille maxime : Ex nihilo ni/Ui; §t pour se ménager une facile victoire , U comr mence par dénaturer la doctrine chrétienne , ep lui faisant dire ce qu'elle ne dit pas. Entendonsr nous donc bien sur un point de doctrine 9u^ important. Est-il yrai que nous posions le néapf comme un des facteurs de l'existence ? e^triji vr#i que nous fassions intervenir dfins la création un t«fme purement négatif? $1 ceU é\^U 99 vs pfOr
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clamerions une étrange absurdité. Mais non , ce n'est pas nous qui posons le néant comme le principe des êtres. Ce reproche s'adresse avec plus de vérité à ces philosophes qui , considérant Dieu comme Tétre indéterminé , et identifiant Tétre avec le néant, veulent ensuite faire naître de ce néant l'universalité des choses. Pour nous^ c'est Dieu, Dieu avec son intelligence, sa volonté^ sa force, sa puissance infinies, que nous posons comme le principe de Tétre et de la vie. Cette puissance infinie appelle à l'existence ce qui n'existait pas auparavant; sans besoin d'une matière préexistante quelconque, sans rien communiquer de son indivisible et inaltérable substance, elle pose l'être et réalise la substance finie. Si vous me demandez le comment de cette merveilleuse production , je n'ai rien à vous répondre ; et cette impuissance ne m'étonne pas ; et elle ne doit pas vous étonner. Je sais qu'en affirmant cette production j'affirme un fait incompréhensible. Mais je vois clairement, dans les hypothèses contraires, au lieu d'un mystère, de palpables contradictions destructives de l'être de Dieu et de l'être du monde , destructives de la raison elle-même. Entre des contradictions destrucûves de l'intelligence et un mystère qui peut êlre la condition même de l'intelligence, mon choix n'est pas douteux.
Vous m'objecteriez en vain que l'expérience nous fournit seulement la notion d'une causalité
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productrice de pliénomèties , et non pas de sub* staoces ; telle est , me direz-vous , notre causalité personnelle 9 telle est celle que nous apercevons dans les objets extérieurs. Je réponds à cela que ridée de causalité est absolue dans notre raison; qu'elle ne perd pas ce caractère , quoique nous la saisissions à Foccasion des phénomènes ; et dès lors elle n'a pas sa limite dans le monde des phénomènes. D'ailleurs, fût-il vrai que notre causalité personnelle produisit seulement des modes et des phénomènes, que pourrions-nous en conclure à Tégard de la causalité suprême et infinie? Dieu se mesure-t-il à la taille de Thomme? Mais il n'est pas vrai (|ue , dans le domaine de Texpérience, nous ne trouvions aucune notion de causalité productrice de substances. Vous vous . regardez sans doute. Messieurs, comme des êtres subsistants, comme des forces réelles et distinctes, comme des substances ? Ëh bien 1 où étiez-vous , où étions-nous il y a un siècle? Dans nos pères, me répondrez-vous. Soit, pour les corps. Mais votre intelligence, votre volonté, votre pensée, votre moi, où étaient-ils? sont-ils éternels, ou ont-ils commencé ? Nous sommes donc tout autant de forces ou de substances spirituelles qui n'étaient pas hier, qui sont aujourd'hui , qui onl été produites. Ainsi nous trouvons dans notre expérience personnelle, dans l'expérience la plus intime , celte haute notion de la production substantielle. Le fait que je signale, ce fait qui nous
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est personnel et intime , ce fait de création at-> testé par notre expérience , est aussi métaphysi^ quement inexplicable que la création du monda elle-même ; et par conséquent on ne peut faire une objection raisonnable de Tincompréhensibilité de Tacte créateur. Mais il est temps de pénétrer plus avant dans la théorie de ce grand acte.
Jusqu'ici nous avons étudié Dieu dans son es* sence , dans la simplicité et Tinfinité de son être 9 dans sa vie incommunicable. Dans ce sanctuaire inviolable de la Divinité, il n'y a pas de plac^, avons*nous dit , pour le créé.
L'existence du monde nous révèle dans la Divinité un aspect nouveau. Le monde est par Dieu, rien n'est plus certain, Or, Dieu ne peut pas créer le monde sans le connaître, sans en avoir ridée. Ainsi, Tartiste, avant d'accomplir son couvre, la porte tout entière dans sa pensée} et ce tableau, avant qu'il existât sur la toile, ç^ palais , avant qu'il s'élevât sur le sol , étaient déjà dans Tesprit qui les a réalisés.
Puisque le monde existe, il est absolument pécessaire que l'intelligence divine ne représente pas uniquement l'essence divine , mais encore le fipi lui-même , tous les êtres , et tous les moqdes possibles. Voici comment nous concevons qç nouvel aspect de la Divinité :
Dieu, en contemplant son essence infmie , voit un nombre indéfini de degrés d'être, corres* pondant aux perfections renfermée^ dan^ sçp
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inaltérable simplicité , et capables de les repro* duire, autant que le comporte la nature du fini. Tous ces degrés d'être sont autant de types, d'idées posées par Tintelligence divine et sub» sistant en elle.
Représentez-vous donc. Messieurs^ tous les êtres qui peuplent cet immense univers^ dont le calcul ne peut mesurer retendue indéfinie; représentes*vous tout ce qui a pu exister dans un passé sans commencement assignable, et tout ce que Tayenir renferme dans ses insondables profondeurs. Rappelez à vos esprits tous les genres, toutes les espèces, tous les individus possibles de tous les mondes possibles; les rapports innombrables qui lient ensemble tous ces êtres; les lois qui les gouvernent et les ordonnent dans Tunité. Figurez» Yous tous ces mondes comme un immense et sublime concert, dont chaque individu est une note. Concevez ce magnifique ensemble, non pas dans la réalité, mais dans Tidéalité; et vous avez Tunivers tel qu'il existe dans Tintelligence di^ vine. Cette multitude indéfinie est conçue p$x un seul et même acte, représentée par une seule parole; et cette parole est le Verbç divin luU même.
Qu'elle est belle cette science divine! cette science, cause vérita])le des choses, cette sciene^ dont la nôtre, hélas! n'est qu^un misérable fragment. Qui ne voudrait s'abreuver aux flots de cette lumière? Qui ne désirerait se plonger
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et se perdre dans les torrents de cette harmonie ?
Mais, quelque ravissant que soit ce nouvel aspect de la Divinité ; quelque belle que soit cette science du fini qui est en Dieu^ gardons-nous de la confondre avec la science que Dieu a de lui-même^ avec son Verbe. Sans doute cette science du fini n'est pas en Dieu un second Verbe. 11 n'y a pas un Verbe de Dieu et un Verbe du monde. Loin de nous cette absurde impiété. 11 n'y a qu'un seul Verbe, comme il n'y a qu'une seule essence, une seule intelligence divine. Mais dans le même Verbe divin, nous trouvons deux aspects différents; et c'est cette différence qu'il n'est pas permis de méconnaître, surtout dans l'état actuel de l'esprit humain. Sous le premier aspect, l'essence divine se connaît elle-même, se représente à elle-même dans son infinité ; sous le second, l'essence divine connaît sa puissance créatrice, et représente le fini.
Mais, me direz-vous peut-être, ne craignezvous pas, par celte multiplicité indéfinie d'idées, que vous placez dans l'intelligence divine, d'altérer son infinie simplicité ? Cette multiplicité n'implique-t-elle pas des bornes? Il y a donc des limites dans l'infini ; et si le fini s'introduit dans l'infini, bientôt ils vont se confondre. Voilà l'objection dans toute sa force ; veuillez prêter à la réponse toute votre attention.
Remarquez bien d'abord que ces idées du fini, cette vue, cette science du fini qui existent en