ÉCOLES SOCIALISTE £T HUMANITAIRE
De là l'erreur et le danger de ces doctrines , repoussées et flétries par le bon sens public ^
Plus vivace que le saint-simonisme, le fourrié* risme dure encore, malgré ses divisions intestines. Cette secle s'est toujours montrée très-sobre de métaphysique; cependant son fondateur nous révèle, « qu'il y a trois principes : 1** Dieu ou l'esprit, principe actif çt moteur; 2** la malière, principe passif et mû; 3** la justice ou les mathématiques, principe régulateur du mouvement*. » Ailleurs, il nous dit que Dieu a un coi^s de feu ; qu'il n'est pas séparé de la matière; que le monde est éternel ; et qu'enfin les trois principes ne sont qu'un.
Quel est le sens de cette trinité d'un nouveau genre : Dieu , la malière et les mathématiques ? Quelle est cette unité dans laquelle les trois principes se confondent ? Comment Dieu est-il uni à la matière ? Dieu est-il libre , ou est-il nécessité ? est-il distinct du monde, ou se confond-il avec lui? Tout autant de questions écartées, et passées sous silence. Cette absence totale de philosophie dans le fourriérisme en rend la caractérisation très-incertaine; et il est bien difficile de dire si cette doctrine est le dualisme, ou le matérialisme, ou un pur panthéisme.
Quoi qu'il en soit, on peut affirmer sans crainte
^ Pour plus de détails sur le saînt-simonisme, voir notre Essai sur le Pantliéisme , chap. ii.
• Théorie des quatre mouvements, p. 50.
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qae la condamnation du fourriérisnie de trouve dans le vague et robscuritë de sa théodicëe. Par là il prouve qu'il ne répond pas aux besoins les plus élevés de rinlelligence; il y a là une preuve de sa profonde ignorance de rhomme et de la société. Sans plus d'examen, nous pouvons condure que sa loi morale et sociale , manquant de base y ne peut être qu'une fausse et dangereuse théorie.
Ce rapide coup d'œil sur une secte , dont les principes théologiques se refusent à l'analyse et à la discussion y me parait suffisant. Cette école, par son dédain affecté pour la métaphysique , qui n'est en réalité que la science de Dien , se met elle-même en dehors de toute discussion âiérieuse.
Je passe donc à Técole humanitaire, qui a donné son programme au monde dans deux ouvrages importants : le livre de f Humanité j de son principe et de son ai^enir * ; et Y Esquisse d'une philosophie^. D'après ces ouvrages, nous pouvons nous former une idée de la théodicée humanitaire. Vous savez que, dans la discussion des opinions des auteurs vivants, je me suis imposé la loi de ne pas prononcer des noms propres, car nous ne faisons pas ici la guerre aux hommes, mais aux doctrines.
* De l'Humanité, de son principe et de son avenir, par M. Pierre I/eroux.
* Esquisse d'une plUlosaphie, par M. F. Lameimaîs.
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L'éoole komaoîtaire se distingue <lu socialisme par son caractère vraiineot scientifique et philosophique. Je ne veux pas dire que toutes s^ théories soieat complètes et conséquentes; loin de là, je me propose de vous démontrer le coor* traire; mais enfin il y a F intention d'un systèmo^ et on &it de grands eflbrts potu* le coordonner. Dès Ions nous pouvons indiquer les rapports et les difTérences qui existent entre cette école et la philosophie allemande. Afin de les caractériser d'une manière nette , je vais reporter un instaoi votre attention sur la philosophie de Tabsolu. ,.
Mous avons résumé dans cette proposition g4^ nérale toute la philosophie de Tahsolu : Indét^miné en lui-même^ c'est-à-dire dépouillé de toutç propriété, de toute qualité, de tout attriiDut, pune possibilité d'être et non pas être réel, l'absolii se développe dans la nature et dans l'esprit , et arrive par l'humanité à la vie intelligente et libre* Cette notion de l'absolu est l'essence même de^ théories de Fichte, de Hegel, de Scbelling, du moins dans son premier système ; je vous eo ai donné des preuves certaines. Par une conséquence inévitable^ la philosopliie de l'absolu soumet Dieu à la loi de la progression, à la perfectibilité ; jDi!^ esi perfectible. De là résulte, avec une évidence irré^itde^ la négation de la personnalité divine, £ii effet, la personnalité, impliquant dans l'homme l'intielligence et la hberté, implique en Dieu ^ip^ teUigence parfaite, la liberté absolue. Or, dans la
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philosophie que nous avons analysée , Dieu ne possède ni rintelligence parfaite de lui-même^ ni la liberté parfaite.
Il ne possède pas Tintelligence. En effet, Dieu ne se connaît pas antérieurement à Texistence du inonde, ni séparément du monde, puisque, séparé du monde, l'absolu n^est qu'une pure possibilité d'être, et non pas Tétre réel. Après tous ses développements dans le monde; après s^être étendu avec Tespace, s'être déroulé dans le temps, s'être multiplié dans toutes les existences ; même après être rentré en lui-même par la conscience humaine , l'absolu n'arrive pas à la connaissance parfaite de lui-même, puisque, à quelque point de la durée qu'il s'envisage, il a toujours devant lui une infinité de développements futurs, de nouvelles transformations. Sa science n'est donc jamais entière ; et sa conscience ne correspond jamais à tout son être. Ainsi, soit hors du monde, soit dans le monde, l'absolu ne possède jamais la connaissance adéquate de lui-même.
Privé d'intelligence, il est aussi privé de liberté. Où placer, en effet, au milieu de tous ces développements nécessaires de la substance, au milieu de cette série de transformations qui s'engrènent les unes dans les autres , qui s'appellent et se nécessitent les unes les autres, où placer, dis-je, un seul acte de liberté? Tout est nécessaire; la fatalité règne partout , et l'idée de liberté , comme acuité de choisir, s'évanouit sans retour. Ainsi
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dans la théorie de l'absolu, point de liberté parfaite, point d'intelligence parfaite, point de personnalité divine.
Croyez-vous, Messieurs, qu'on arrive de gaieté de cœur à une pareille conséquence? Croyez- vous qu'elle n'excite pas d'abord la répulsion de la conscience et de tous les instincts de notre na* ture? Non, Tliomme ne se laisse pas arracher volontiers l'idée de la Providence, la croyance à la Providence. L'homme ne courbe pas sans regret la tête sous le joug d'une fatalité aveugle et terrible, qui vient remplacer la main intelligente et amie, sur laquelle il s'appuyait avec confiance dans les sentiers difficiles de l'existence! Quel est donc le motif qui a pu porter les philosophes dont nous avons exposé les doctrines, à affronter toutes ces suites si répugnantes au cœur humain? Ces hommes, qui pouvaient être égarés par un orgueil coupable, cherchaient cependant la vérité ; et ils sont arrivés à de funestes erreurs parce que la logique a été plus forte que la conscience. Placés à un point de vue faux , et partant de principes erronés, ils se sont d'autant plus égarés qu'ils ont raisonné plus juste. Quand rhomme se dit : J^obéirai à la loi du raisonnement, j'irai partout où il me conduira, quelles que soient les répugnances de ma nature et de mon cœur; j'étoufferai leur voix pour ne suivre que celle de la logique; alors, s'il a le malheur de poser un principe faux , rien n'arrêtera plus
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la chute de cette intelligence ; et elle descendra rapidement dans Tabime de la négatîoo et du chaos.
Posez pour point de départ, avec la philosophie de l'absolu y Tunité de substance, et la seule existence de l'absolu : dès lors , le monde et la succession infinie des êtres qu'il renferme ne sont que les développements de la substance unique, les manifestations de l'absolu lui-même. Mais pour être susceptible de ces transformations infinies, l'absolu, pris au point initial, au point de départ du développement, doit être indéterminé, c'est-à-dire sans intelligence et sans conscience; et comme un développement inftni n'a jamais de terme ; comme jamais vous ne pouvez lui dire : tu n'iras pas plus loin et je t'arrête là ; il suit rigoureusement que l'absolu ne jouit jamais actuellement de la conscience parfaite de lui-même. D'un autre côté, tous les développements de la substance nécessaire étant nécessaires comme elle , nulle part la liberté u^existe. Mais lorsque rintelligence et la liberté disparaissent , l'idée de la personnalité divine s'évanouit. Vous voyez donc avec quelle rigueur la négation de la personnalité divine est liée au principe fondamental delà philosophie de l'absolu, l'unité de substance; et qu'il y a une logique de l'erreur, comme il y aune logique de la vérité.
Maintenant nous pouvons assigner les rapports et les différences qui existent entre la philosoplûe