ÉCOLES SOCIALISTE ET HUMANITAIBE. A
de Tabsolu et Técole hnmaoitaire. Le rapport est dans le point de départ^ qui est le même, T unité de substance ; ou, en d autres termes, la négation du dogme chrétien de la création. Mais, à partir de cette négation et de ce principe , les humaiâtaires se séparent des Allemands. La négation de la personnalité divine est liée si évidemment au principe de Tunité de substance , qu il faut abandonner le principe, ou en subir la conséquence. Les philosophes allemands Font bien senti; mais les philosophes humanitaires n'acceptent pas cette disjonctive. Ils veulent donc le principe sans ses conséquences. Ils veulent T unité de la substance et la personnalité divine; un Dieu passant dans le monde, et cependant restant en lui-même; un infini devenant fini, se faisant fini, et cependant ne cessant pas d'être infini; une seule substance dans le monde, la substance divine, et cependant un Dieu distinct du monde et un monde distinct; de Dieu. Ainsi ils retiennent la notion chrétienne de Dieu et rejettent celle de la création ; ils acceptent la notion chrétienne de Tinfini , et repoussent la théorie chrétienne des rapports du fini et de Tinfini. Ont-ils raison ? Si cela était, la philosophie allemande aurait tort, et le christianisme aussi. La philosophie allemande aurait tort, puisqu'elle nie la personnalité divine qui pourrait se concilier avec son principe. Lechristiar nisme aurait tort, puisque son dogme de la création serait un non-sens. La vérité, par conséquent.
n*appartiendrait qu'aux humanitaires. En est-il ainsi, Messieurs? c'est la question que je propose maintenant à votre sérieuse attention. Puissiezvous y trouver une dernière vérification, une dernière confirmation de la doctrine chrétienne. Puisque nous avons déjà établi directement la Térilé des principes chrétiens ; puisque nous avons déjà démontré Terreur et la contradiction de la théorie de l'absolu, que nous reste-t-il à faire, sinon à prouver que le milieu que proposent les humanitaires n'est pas possible ; qu^il faut suivre la logique jusqu'au bout; et que, si on veut échapper au nihilisme de Hégel, il faut nécessairement rentrer dans le christianisme.
La première théorie qui se présente est celle du livre de P Humanité. Que dit-on de Dieu dans ce livre? Comment y établit-on ses rapports! avec le monde ?
D'abord, le principe de l'unité de substance est enseigné de la manière la plus formelle: « L'homme , et en général toutes les créatures, sont de nature divine, sont de Dieu. Dieu, ou l'être infini, ne peut créer qu'avec sa propre substance... Comme Spinosa^ comme Schelling et Hégel , on a raison de dire que dans l'homme on voit l'être, la substance de Dieu. Mais Spinosa, Schelling et Hégel ont tort de dire pour cela que cet être soit Dieu. Il est Dieu autant qu'il vient de Dieu et qu'il procède
ÉCOLES SOCIALISTE ET flCMÂMITAIRE. 620
de Dieu ; mais il n'est pas Dieu pour cela \ » Dans ce passage , vous voyez tout de suite la confirmation de ce que je viens de vous dire, sur les rapports et les difTérences qui existent entre les doctrines allemandes et les doctrines humanitaires. Ces dernières affirment une seule substance, et cependant maintiennent une distinction essentielle entre Dieu et le monde. Mais remarquez comme la pensée s'enveloppe; après avoir dit qu'il n'y a dans le monde qu'une seule substance y il était tout naturel d'ajouter, avec Spinosa et Hegel : l'homme est Dieu puisqu'il est la substance même de Dieu. Mais on ne s'exprime pas ainsi, et, avec des expressions beaucoup plus radoucies , on dit : // est Dieu en tant qu'il vient de Dieu et qu'il procède de Dieu» Nous allons retrouver dans toute la théorie ce caractère vague et indéterminé; vous en jugerez. On nous dit d'abord que « Dieu n'est pas hors du monde, car le monde n'est pas hors de Dieu '. » Cette assertion est vraie dans un sens, fausse dans un autre. Si l'on veut dire que Dieu est intime*» meut présent au monde qu'il a créé et qu'il soutient sans cesse, on a raison. Si on affirme, au contraire, que le monde est en Dieu, parce qu^il appartient à la substance de Dieu, on est dans la plus grave des erreurs.
* De V Humanité, t. I, p. 248.
• Ibid., t. I, p. 227.
!k30 DIX-NEUTIÈMC LEÇOff.
Mais qn'est-ce que Dieu? u Le ciel 'est rinfint être. Ce n*est pas Tinfini crée sous les deux aspects (f espace infini et ek temps éternel, c*est-à-dîre dHmmensité et d'ëternité ; non, le ciel est ce qui se manifeste par cet infini crée , Tin fini véritable qui est sous cet infini créé ; le ciel est Dieu lm« niéme... Dieu est infini : donc il n^est contenti dans aucun lieu; il est éternel : donc il n*es€ contenu dans aucun temps Le ciel (Dieu) existe
doublement, pour ainsi dire, en ce sens qu^il est et se manifeste. Invisible, il est infini, il estDiea. Visible, il est le fini, il est la vie par Dieu au sein de chaque créature. L'invisible devient visible sans cesser d'être Finvisible. L'infini se réalise sans cesser d'être l'infini. Les créatures progressent en Dieu, sans que Dieu cesse d'être avec elles dans le rapport de l'infini au fini \ »
Ailleurs, on assure que le monde est étemel et infini : t< L^espace est infini et continu ; le temps est infini et continu. Il n'y a donc qu'une seule vie qui unit ensemble toutes les créatures; et la nature se confond avec l'éternité et l'infinité*, n
Il est bon de remarquer que ce passage assez significatif est précédé immédiatement de celuici : w L'infmi créé, manifestation de Tinfini être, ou de Dieu, embrasse tout, contient tout, excepté Dieu*. » Ce qui revient h dire : l'infini
• De V Humanité, t. I, p. 23i.
• Ihid,, p. 243.
• Ibid,
ÉCOLES SOCIALISTE ET HUMANITAIRE. ft3i
contient tout, embrasse tout, excepté Finfinî*.
Cette théorie est renfermée dans quelques courts chapitres; et les principes en sont posés comme autant d*axiomes , qui n'ont pas besoin de preuves, ni même d'explication. Cependant, lorsqu^on veut en déterminer le sens, on se trouve dans un grand embarras. Après avoir posé l'unité de substance, le livre de ^'Huma^ ml^' semble enseigner qu'il y a deux infinis : un kifini créant et un infini créé. Mais l'auteur ne s'aperçoit pas que dire infini créé , c'est dire un infini qui n'est pas infini ; c'est énoncer une contradiction. La même substance serait donc doublement infinie, ce qui ne se conçoit pas; ou Dien, en même temps, fmie et infinie, ce q it ne se conçoit pas non plus. Deux infinis , ou un infi i qui devient fini , présentent la même contradiction. Cette grossière contradiction est-elle donc la base de la théorie du livre cle tHumornité?
Si, pour éclaircir un peu la pensée de ce livre, vous vous posez ces questions : La manifestation de l'infini dans le fini , dans le monde , est-elle Kbre, ou est-elle nécessaire aux yeux de l'auteur? L^iofini a-t-il une existence distincte de celle du monde, ou sa vie n'est-elle que le développement de sa substance dans le monde ? le livre garde un
^ Nous croyons inutile de faire aucune réfiexic» sur Té* trange métaphysique qui règne dans tout cet exposé.
U12 DU-NEUVIÈMB LEÇON.
profond silence; et ces questions, qui sortent naturellement du sujet , ne se font remarquer que par leur absence. Cependant, tant qu'elles ne .sont pas résolues, il n'y a pas de théodicée; tant qu'elles ne sont pas résolues, la personnalité divine reste dans le vague. On a beau la supposer et rinvoquer; il est toujours douteux qu'elle puisse se concilier avec les principes établis.
Tel est le caractère d'incohérence et d'obscurité que présente la théodicée du livre de V Humanité. Vous poursuivez la pensée, elle vous échappe; vous croyez la saisir, elle vous fuit. Vous ne pouvez distinguer ni ce qu'on affirme, ni ce qu'on nie. Âpres avoir posé un principe, tantôt on en supprime les conséquences; tantôt on le retire par une habile restriction. On tonnl^e dans les plus étranges confusions. Rien n'est plus fatigant que de chercher le sens de cette métaphysique avortée ^ • Et cependant cette théorie à peine ébau-
^ Depuis longtemps , M. Pierre Leroux promet au monde une théodicée où sera révélé le mystère de sa doctrine. U nous en a donné un curieux échantillon dans un article de la Revue indépenflante , du 1'' avril 1842. Nous aurions pu y relever d'étranges choses ; mais on nous accuserait de ne pas saisir la pensée de l'auteur. Nous attendrons donc M. P. Leroux à la publication de sa diéodicée. Cet écrivain se plaint avec hauteur de Taccusation de panthéisme portée contre tous les hommes religieux , qui , ait-il , ne sont pas esclaves du passé , et veulent tracer à Thumanité des routes nouvelles. Il est fâcheux poui* nos révélateurs de donner prise à une accusation qui évidemment les gène et les déconcerte beaucoup.