XVI PRÉFACE
nîon ? A*t-il démontré rillégitimité des déductions tirées de ses principes? Non; il a cru qu'une protestation contre l'accusation dont il était Tobjet suffisait à sa dignité ; et lorsque le panthéisme est le fond de la plupart des théories philosophiques modernes , personne n'a voulu être panthéiste.
Des ouvrages nouveaux ont paru. L'auteur du livre de F Humanité et celui de V Esquisse (fune Philosophie ont cherché à séparer leurs doctrines du panthéisme. Le chef de l'éclectisme surtout a protesté plus énergiquement que jamais contre toute solidarité avec un système qu'il a flétri du nom d'athéisme formel.
Ces dénégations ont jeté la plus étrange confusion dans le camp du rationalisme. Nulle part dans ses rangs un système qui ait quelque unité et quelque ensemble ; nulle ptirt une pensée qui ait pleinement la conscience d'elle-même. Ici on pose des principes dont on retient arbitrairement les conséquences; on voudrait arrêter la logique qu'une force irrésistible pousse toujours en avant ^ Là, on présente au monde j sous le nom d'éclectisme , un mélange de doctrines oii se rencontrent Descartes , Leibnitz et Hegel*. Et les disciples de cette école dominatrice y qui occupent presque toutes les chaires de philosophie du royaume, peuvent
* Voyez la leçon XIX« sur les écoles socialiste et humanitaire.
• Voyez la leçon XX* sur Pcclcctisme.
PRÉFACE, Xtn
opier entre des directions si contraires, et s'ap^ payer également des paroles du maître.
Le nom de Dieu est dans toutes les bouches ; mis quelle idée attache-t-on à ce nom sacré ? Les professeurs du Collège de France , qui se glorifient d'mseigner Dieu à P Église^ ^ et tf agrandir F idée de Dieu^j voudraient-ils nous définir le Dieu qu'ils invoquent. S'ils ont découvert quelque chose des mystères de l'infini , qu'ils parlent ; qu'ils instruisent la terre ! Pourquoi retenir dans le secret de leur conscience le dogme nouveau nécessaire au monde? et si leur pensée est riche de vérité , pourquoi leurs livres n'enseignent-ils guère que le doute? Le rationalisme ayant osé nier le dogme qui a été jusqu'ici la base de la vie des peuples, et opposant à la notion chi*étienne de Dieu une autre notion, tout philosophe rationaliste qui parle de Dieu est tenu de le définir, s'il ne veut pas se tromper lui-même et tromper ses lecteurs.
C'est sans doute une grande misère que cette absence d'um'té même sur la première des croyances, sur celle qui porte toutes les autres. C'est une grande misère que cet abus du langage qui peut cacher sous les mêmes mots des idées contraires. Au milieu de cette anarchie intellectuelle , l'esprit s*afïaiblit et se trouve sous la domination de plus en plus impérieuse et exclusive des instincts et des
* M. Michel et, des Jésuites, p. 38.
• M. Quinet , des Jésuites,
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besoins matériels. Il en résulte, pour la dignité ' humaine et pour Tordre social j un danger toujours croissant. Si on veut le conjurer, il ne sufHt pas d'invoquer, comme on Ta fait dans une discussion récente, une unité morale de TÉtat, qui, renfermant dans son sein les doctrines les plus contraires, ne présenterait que Timage parfaite du chaos panthéistique^ Il ne suffit pas de recourir aux principes religieux et moraux de TÉtat, lorsqu'on ne peut ni déterminer, ni définir ces principes*. La morale publique, comme la morale privée, a pour fondement unique Tidée de Dieu. Tant que cette grande notion reste indéterminée, on n'a pas le droit de dogmatiser; et les constructions que Ton essaye dans le domaine religieux et moral sont un édifice sans base. Toute la question du siècle est donc dans la notion de Dieu. Il ne faut pas cesser d'appeler sur ce terrain les adversaires du christianisme ; car c'est là que se manifestent la force ou la faiblesse des doctrines.
Dans cette situation générale des esprits , sans consulter nos forces, et n'obéissant qu'à l'inspira* tion de notre conscience , nous avons cru utile de présenter le dogme catholique. Mous avons pensé qu'un exposé de l'ensemble et des preuves de ce dogme était nécessaire aux esprits qui cherchent la
^ M. Quinet , dans ses leçons sur les Jésuites.
* M. Lerminier, dans un article de la Ret*ue des Deux Mondes, 15 octobre 4843, sur les observations de M. T Archevêque de Paris , relatives à la liberté d'enseignement.
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véritëy et qui la demandent en vain au rationalisme.
Pour éclairer de plus en plus la grande question qui s^agite aujourd'hui , et qui contient Tavenir du monde y nous opposons au dogme catholique les systèmes rationalistes. Le lecteur pourra établir une comparaison féconde en enseignements. Les théories germaniques de Y absolu nous ont donné la véritable formule du dogme rationaliste. Contre cette formule se débattent en vain Tauteur du livre de r Humanité et celui de V Esquisse (Pune Philoso* phie. Quoiqu'il refuse de renier un passé glorieux sans doute y mais qui n'est pas sans tache, le fondateur de Féclectisme cependant , par ses dernières explications, se sépare de ces funestes doctrines. Nous Ten félicitons, tout en regrettant qu'il n'ait pas cm devoir effacer les pages qu'il a lui-même blâmées. Alors les positions auraient été sincères et nettes; et, au lieu d'un déplorable mélange des doc^ trines les plus contraires, l'éclectisme offrirait au monde une puissante unité. Il y gagnerait de la force, et pourrait devenir l'allié utile de la cause de Dieu. Mais dans la situation présente , nous ne craignons pas de le dire, il y aurait, de la part des catholiques, plus que de la simplicité à accueillir sans examen ses protestations d'orthodoxie.
Nous continuons donc ici la lutte engagée ailleurs. La paix est sans doute une douce chose; il est doux de serrer la main d'un frère. Mais si la paix ne voilait qu'un mystère d'indifférence, de lâches concessions, ou de craintes intéressées, elle
ZX PBÉrAGB.
serait une honte. Nous ne voulons pas de cette paix. Dans Tétat actuel de Tesprit humain, la discussion est inévitable; il faut qu'on s'y résigne. Entre le christianisme et le rationalisme , il ne peut y avoir ni paix ni trêve. Le monde doit être éclairé ; il faut qu'il sache sous quelle bannière il doit se ranger. Qui pourrait s'ofienser de discussions graves , sincères et bienveillantes ? Seraient-ce les hommes qui se donnent comme les apôtres de la liberté de l'esprit humain ? Dans quelle contradiction ne tomberaient-ils pas?
Qui ne voit d'ailleurs que de sages discussions sont le seul moyen d'arriver à l'unité d^esprit vers laquelle converge le monde ? Discuter, c'est donc servir la cause de la vérité, de l'humanité, de Dieu et de la paix.
Des discussions scientifiques auront aussi l'avantage de dissiper des préjugés funestes. Quand on verra les membres du clergé recourir à la science^ étudier à fond les systèmes qu'ils sont appelés par devoir à combattre , faire un appel continuel à la libre discussion , à la libre conviction , à la raison ; comment pourra-t-on toujours les présenter comme les éternels ennemis de b philosophie, de la raison, et comme les alliés nécessaires de tous les despotismes?
Nous ne nous flattons pas d'obtenir ici de pareils résultats. Mais du moins nous espérons que tout lecteur impartial reconnaîtra que, dans cet ouvrage , nous ne sacrifions jamais les droits légitimes
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de la raison; que nous y honorons toujours la vraie et la bonne philosophie. Ce sera là notre unique réponse à une accusation partie de haut et qui pré^ sente les membres du jeune clergé comme autant de ménésienSy ennemis fanatiques de Tesprit humain\
Nous espérons aussi ne jamais sortir des bornes de cette dignité, de cette impartialité, de cette stricte justice , qui ne doivent en aucun cas aban» donner la cause de la vérité. Pourquoi ses défenseurs feraient-ils perdre à cette cause sainte la force de la modération !
Nous prions les théologiens qui liront ce livre , de ne point oublier que Tauditoire de la Sorbonne, devant lequel ces leçons ont été prononcées , se compose de jeunes gens laïques appartenant aux diverses écoles spéciales , et que les ecclésiastiques n'en font qu'une très-petite minorité. Ils pourront ainsi se rendre compte de notre marche et de notre méthode.
Nous ne voudrions cependant pas laisser inférer de ces dernières paroles que , selon notre pensée, la méthode suivie dans ce cours ne convient qu'aux laïques. Nous croyons fermement au contraire que les progrès de la théologie, en France, sont attachés à l'adoption d'une méthode semblable à celle que nous avons cru devoir suivre. La théologie scolastique doit être toujours la base de l'enseignement clérical ; et loin de l'abandonner, on devrait,
* M. Cousin, Préface aux Pensées de Pascal.
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au contraire , la traiter avec plus de science et de largeur que jamais. Mais ne serait-il pas utile y nécessaire même , de joindre à la scolastique une méthode d'exposition plus en harmonie avec Tétat et les besoins des esprits ? La décision de cette question appartient à ceux qui ont reçu la mission de perpétuer et de conserver le dépôt de la doctrine sacrée.
Pour le moment, nous nous bornons à ces courtes observations*
2 janvier 1844.