LA VIE IMPÉRIALE DE THÉODORA
Saiigavios, et ne réussit point à s'en dégager. Les riverains accourus à cette nouvelle tuèrent la bète à coups de hache, et l'ayant traînée à terre, la ramenèrent triomphalement dans leurs villages. Ainsi le Bosphore retrouva sa tranquillité.
Théodora, d'ailleurs, s'inquiétait peu des alarmes de ses serviteurs. Quand elle avait pris une décision, et qu'il s'agissait dé son plaisir, personne au monde n'eût réussi à la faire changer d'avis. Aussi n'est-il point tout à fait impossible, si peu vraisemblable pourtant que semble ce détail, qu'elle ait admis dans son intimité quelques-unes des amies, un peu tarées, des jours de sa jeunesse, telles que Chrysomallo la danseuse et l'actrice Indaro, et que, par attachement pour d'anciennes camarades, un peu par bravade aussi, elle ait donné à ces femmes une place dans ses conseils. Il lui arrivait parfois, s'il faut en croire VHistoireSecrètey d'apporter dans les affaires les plus sérieuses l'humour et les inventions drôles qui avaient fait autrefois les succès de la comédienne. Quand on venait, par exemple, se plaindre à elle des méfaits de ses familiers, elle trouvait, pour se débarrasser des fâcheux, le mot plaisant qui les couvrait de ridicule. Pour écarter à jamais les solliciteurs importuns, elle ima-
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ginait des facéties de cabotine, qu'elle mettait en scène avec un talent extraordinaire.
Un patrice, homme âgé, et qui avait rempli de hautes magistratures, devait une forte somme h l'un des serviteurs de l'impératrice : incapable d'acquitter sa dette, il demanda audience à Théodora, espérant l'apitoyer sur son sort. La souveraine était dans un jour de gaieté ; elle ordonna à ses eunuques de se ranger autour d'elle pour la réception, et leur distribua les rôles dans la comédie qu'elle préparait. On introduisit alors le patrice dans le gynécée, et le pauvre homme, tout en larmes, s'étant prosterné aux pieds de l'impératrice, conformément à l'étiquette^ commença en un long discours à expliquer sa peine : « C'est une terrible chose, Majesté, pour un patricien d'être pauvre. Chez le commun des hommes une telle situation inspire la compassion ; pour un homme de haut rang, sa misère n'est qu'une occasion d'outrages. Un pauvre diable, s'il est ruiné, peut avouer sa détresse à son créancier; un patrice, s'il ne peut payer ses dettes, rougit d'un tel aveu, et d'ailleurs, il ne persuadera h personne qu'un homme de sa naissance puisse être réduit à la pauvreté ; ou, s'il y parvient, il s'en trouve parfaitement déshonoré. Or, Majesté, j'ai des créanciers, et aussi des débi-
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leurs. Mais mes créanciers, par respect de mon rang, j(* ne puis les évincer, et mes débiteurs, qui ne sont point patrices, se dérobent sous mille prétextes à leurs obligations. Je suis donc fort embarrassé et je te demande en suppliant de venir îi mon secours et de me délivrer de mes maux. » 1 liéodora le laissait aller ; puis, d'une voix suave : a Mon cher patrice », commençat-elle : et achevant la phrase, le chœur des eunuques s'exclama : « Vous soullVez d'une grosse hernie à l'aine. » Kt cliaque fois que le malheureux reprenait ses supplications, I héodora et ses courtisans reprenaient en chanir la réponse. Finalement, le misérable, s'étant protocolairement prosterne, cjuitta la place. Et Ton s'amusa fort, dit-on, au palais dé la bonne farce que la souveraine avait faile à un importun.
De telles plaisanteries pourtant, qui nous semblent au reste assez peu plaisantes, ' n'étaient point fré(juentes chez Théodora. Si elle se souvenait de son passé, elle ne tenait point outre mesure à le l'appeler aux autres, et elle n eût point admis volontiers ([u'on s'en souvînt autour d'elle trop ouvertement. C'est pourquoi, intelUgente et pratique, el d'ailleurs naturellement orgueilleuse, elle se drapa attentivement dans sa fraîche majesté, et c'est pour cela aussi que,
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quoi qu'on en ait dit, elle n'eut garde de coni promettre en des aventures d'amour et en de vaincs galanteries la position qu'elle avait su conquérir. Autant la danseuse avait pu jadis être hardie et libre, autant l'impératrice fut toujours réservée, correcte, prude et irréprochable.