‹ Théodora, impératrice de ByzanceChapitre 13 sur 28 · LES BAVARDAGES D*UNE CAPITALE · texte numérisé non relu

LES BAVARDAGES D*UNE CAPITALE

saient annuellement sur la grande ville d'oisifs^ de gens sans aveu, de voleurs et de mendiants. Dans cette foule inoccupée, agitée et frondeuse, tout commérage trouvait bon accueil, toute histoire, pourvu qu'elle fût piquante, merveilleuse ou étrange, était crue sur parole et prestement colportée de bouche en bouche. Quand Anthémios de Tralles, le grand architecte, avait imaginé quelque plaisanterie nouvelle aux dépens de son voisin l'avocat Zénon, l'histoire faisait le tour de la ville et excitait la joie du populaire. Tout Byzance savait comment l'éminent savant, pour jouer un tour à son adversaire, avait eu un jour l'idée de disposer dans une chambre basse des vases remplis d'eau recouverts de tubes en cuir, dont l'extrémité aboutissait entre les poutres de la maison de Zénon, et comment, ayant allumé du feu sous les vases, il avait, par le dégagement de la vapeur, produit chez son voisin une façon de tremblement de terre ; et tout Byzance riait en pensant à la mine effarée de l'avocat, se précipitant dans la rue et demandant à tout venant si la catastrophe avait fait d'autres désastres. On ne s'était pas moins diverti quand, une autre fois, Anthémios avait, à l'aide de miroirs projetant de brusques rayons de soleil et de corps sonores choqués les uns contre les autres, fabriqué pour

100 L IMPÉRATRICE THEODORA

son voisin, un jour qu'il avait du monde, un vrai orage de théâtre ; et l'on avait trouvé assez drôle aussi la riposte de Zénon, s'allant plaindre à l'empereur et déclarant que lui, simple mortel, n'était point de force à lutter à la fois contre Zeus foudroyant et tonnant et contre Poséidon ébranlant la terre.

La superstition populaire ne commentait pas moins avidement tous les événements qui semblaient présager l'avenir. Constantinople, véritable musée où Constantin avait entassé les merveilles des sanctuaires païens, était peuplée de statues. A chacune la foule attachait des légendes merveilleuses ou de miraculeuses vertus. Chacun savait, par exemple, que si le grand bœuf d'airain placé près du cirque venait à mugir, quelque grand malheur menaçait la ville, et que telle inscription mystérieuse, gravée sur une statue de l'Hippodrome, annonçait d'effroyables catastrophes. Nul n'ignorait que, sur le Forum, une série de figures dressées sur des colonnes contenaient le secret de l'avenir, et qu'Apollonius de Tyane, le fameux astronome, y avait lu les noms des futurs empereurs. Aussi les astrologues étaient-ils fort nombreux et très consultés dans la capitale; et Justinien, qui s'en défiait, trouvant qu'ils excitaient bien inutilement une

LES BAVARDAGES d'tJNE CAPITALE 101

oule déjà assez impressionnable, les recom* mandait à toutes les sévérités de sa police.

Mais les miracles surtout faisaient travailler rimagination et les langues du populaire. C'était un vieil usage de l'église de Constantinople de distribuer aux enfants des écoles le surplus, non employé, des pains consacrés pour la sainte communion. Or, un jour, un petit juif se trouva parmi les appelés à la distribution. Quand le père, un vitrier très fanatique, sut que Tenfant avait mangé le corps symbolique du Christ, furieux il le jeta dans le four allumé où il faisait chauffer ses pâtes de verre. Pendant trois jours la mère, ignorant ce que son fils était devenu, le chercha désespérément par la ville, lorsque tout à coup elle s'entendit appeler par lui de l'intérieur du four, et ayant ouvert la porte, elle retrouva l'enfant vivant et sans brûlures. Il raconta qu'une belle dame vêtue de pourpre lui avait apporté à manger et à boire, et avait éteint soigneusement les charbons qui l'environnaient. Et le peuple, enchanté d'une si merveilleuse aventure, ajoutait que la mère et le fils s'étaient fait baptiser et que le méchant père, par ordre de l'empereur, avait été, comme meurtrier de son enfant, mis en croix au faubourg de Sykce.

On ne se préoccupait pas moins vivement de

102 l'impératrice thkodora

tout ce qui touchait à la cour et à la personne des' souverains. De leur mystérieuse existence, à peine entrevue dans l'éblouissement des grandes cérémonies, on savait peu de chose en somme : on imaginait d'autant. Des anecdotes couraient sur l'empereur, qui le montraient alternativement en rapport avec les anges et avec les démons. Peu enclin au sommeil, dévoré d'activité, Justinien se couchait tard, se levait avec l'aurore, souvent même quittait sa couche au milieu de la nuit pour se remettre au travail. Sur ces promenades nocturnes, l'imagination de la l'oule brodait tout un roman. On disait que lorsque le basileus errait la nuit par les appartements, c'était un corps sans tête qui parcourait interminablement les salles désertes, et que tout à coup, à travers les airs, on voyait, revenant on ne sait d'où, la tcte rejoindre brusquement le corps qu'elle avait si étrangement quitté. On disait que les gens de l'entourage impérial, debout aux côtés du maître, voyaient parfois inopinément son visage changer d'aspect, ses sourcils s'effacer, ses yeux disparaître^ tout aspect humain s'évanouir sur sa face, et j'ai conté la légende d'après laquelle Zooras le moine avait guéri par ses prières une de ces effrayantes métamorphoses. On disait encore que saint Sabas, le fameux ascète de Palestine,

LES BAVARDAGES d'uxe CAPITALE 10?^

introduit un jour dans le cabinet de Justinien^ s'était enfui cômme un fou, à la profonde stupeur des eunuques delà chambre, et qu'il avait raconté plus tard qu'il avait vu le diable en personne assis sur le trône impérial. Et pour corroborer ces dires, on citait des témoignages irrécusables, des domestiques du palais, des gens parfaitement sains d'esprit, disait-on, qui avaient vu ces choses et n'en étaient pas encore revenus. Et on aflirmait que la mère elle-même du souverain racontait qu'elle avait eu commerce avec un être surnaturel, dont elle avait senti le contact, et qui s'était évanoui ensuite dans un rêve, et que de cette aventure était né Justinien.

On n'était pas plus en peine d'expliquer les dépenses prodigieuses que faisait le basileus. Un jour, disait l'histoire, l'empereur visitait les chantiers de la nouvelle Sainte-Sophie, l'âme triste, car l'argent allait manquer pour continuer la construction entreprise. Monté sur les échafaudages, il regardait, non sans mélancolie, sa grande œuvre destinée à demeurer interrompue, quand il vit venir à lui un eunuque du palais. « Pourquoi, lui dit cet homme, vous inquiétezvous de l'argent, sire ? donnez-moi demain quelques-uns de vos dignitaires : je vous fournirai autant d'argent que vous le pourrez sou-

104 LiMPÉRATRICE THEODORA

haiter. )) Le lendemain, comme de nouveau le prince inspectait les travaux, le même personnage lui apparut : a Donnez-moi quelques hommes de confiance, lui dit-il, et allons. » Étonné de cette insistance, Justinien délégua Stratégios, ministre du trésor, le questeur Basilidès, Théodore Kolokynthès, préfet de la ville et patrice, avec une suite nombreuse et vingt et un mulets robustes. L'eunuque les emmena hors de la ville, et tout à coup apparut à leurs yeux un palais admirable qui ne semblait pas fait de main d'homme. Leur guide invita les dignitaires à descendre de cheval, il les introduisit dans une salle toute remplie de pièces d'or ; puis, prenant une pelle, le mystérieux personnage chargea sur chaque mulet quatre cents livres d'or, qui équivalent à quatre cent cinquante mille francs de notre monnaie. Ayant ainsi entassé sur les mulets environ neuf millions, il renvoya ses compagnons vers l'empereur, disant qu'il allait lui-même refermer la salle. Quand Justinien vit tout cet or, il se fit en grand détail raconter l'aventure ; et comme l'eunuque ne revenait pas, il l'envoya chercher. Mais la place où s'élevait le palais était maintenant déserte, l'homme avait disparu. Aussi l'empereur n'hésita point à reconnaître un miracle dans l'affaire et à en attribuer la gloire h Dieu.

LES BAVARDAGES d'i XK CAPITALi:

Sur les façons dont il emplissait le trésor impérial, les nouvellistes avaient d'autres renseignements encore, mais que Ton répétait moins haut. On disait que Tenipereur fabriquait de faux testaments pour capter les riches héritages, qu'il spéculait sur les blés, sur la soie, sur la nourriture et sur les plaisirs de son peuple, qu'il ne reculait, pour s'enricliir, ni devant les disgrâces injustes ni devant l'assassinat. On glosait également sur Théodora, sur sa famille, sur ses aventures. On la savait riche, aimant Targent : on racontait comment elle s'entendait avec l'empereur pour dépouiller ceux de leurs familiers qu'ils avaient préalablement laissés s'enrichir, ou pour confisquer ii son profit, sous couleur d'infraction h la loi qui réglait les transactions commerciales, les objets précieux, belles étoffes, bijoux somptueux, qui tentaient son envie. On la savait rancunière, vindicative, cruelle, capable de tout pour perdre un adversaire et assurer son pouvoir. On imaginait donc sur son compte les plus ténébreuses histoires. On contait que, si quelqu'un avait la mauvaise chance de lui déplaire, elle le faisait secrètement mander au palais, et que là, chargé de fers, la tète enveloppée d'un voile, le malheureux était, sous bonne garde, embarque incontinent pour un lointain exil, où des geôliers

l'iimpératrice théodoha

terribles se chargeaient bien vite d'accomplir les * vengeances de la souveraine. Sur ce qui se passait derrière les impénétrables murailles du gynécée^ les badauds de la capitale en avaient long à raconter. Il y avait là, disait-on, d'immenses cachots souterrains, des prisons silencieuses et redoutables où Théodora faisait emprisonner, battre et torturer ses victimes ; là^ dans de perpétuelles ténèbres, enchaînés de si court qu'ils pouvaient à peine se baisser, des malheureux demeuraient enfermés des mois et des années ; comme aux bctes, on leur jetait quelque vague nourriture ; et quand par hasard ils sortaient de cet enfer, ils étaient fous, aveugles ou brisés à jamais par leur atroce captivité. Encore ceux qui échappaient vivants de cette épouvantable géhenne, labyrinthe obscur à Tentréc duquel on laissait toute espérance, ceux-là pouvaient s'estimer heureux. D'autres disparaissaient sans laisser de traces. Des gens racontaient qu'un jour était revenu au palais ce fils que Théodora avait eu en sa jeunesse. Le père, à son lit de mort, lui avait révélé son origine, et l'enfant était parti pour Constantinople pour retrouver sa mère. L'impératrice, fort inquiète, craignant que Justinien ne prît mal, s'il l'apprenait, cette aventure de son trouble passé, reçut le jeune homme et

Page 1