LES BAVAIIDAGES D*UNE CAPITALE
le confia à Tun de ses serviteurs, ordinaire exécuteur de ses desseins secrets. Et .jamais plus, depuis lors, on ne revit le malheureux.
Il faut bien se garder de prendre à la lettre toutes ces anecdotes. Procope lui-même, qui a soigneusement recueilli ces commérages, nous dit quelque part que Théodora était une personne fort mystérieuse, et que, lorsqu'elle voulait qu'un de ses actes demeurât caché, nul, si habile qu'il pût être, n'arrivait à en pénétrer le secret. On voit donc mal comment l'écrivain a pu savoir ces histoires terrifiantes, et de leur nature éminemment confidentielles, d'assassinats nocturnes, de prisons souterraines, de tortures clandestines et terribles. Il faut ajouter que, de son aveu même, on s'échappait sans trop de peine, et parfois a plusieurs reprises, de ces redoutables cachots, et que, d'autre part, quelques-unes des plus illustres victimes de l'impératrice se portèrent eu somme assez bien, et firent, malgré de passagères disgrâces, une assez belle carrière. Assurément, dans ce Palais Sacré, plein de détours et de mystères, d'étranges choses pouvaient se passer, et l'aventure du patriarche Anthime, que j'ai racontée, donne à penser sur ce que pouvait cacher l'ombre du gynécée impérial. Et, assurément aussi, lorsque Théodora haïssait, elle était
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femme, je crois, à ne reculer devant rien, ni devant le scandale d'une injuste disgrâce, ni peutêtre même devant l'éclatd'un assassinat. Elle avait la rancune tenace : toute sa vie elle se souvint des injures dont les Verts avaient abreuvé sa jeunesse ; jamais elle ne pardonna au préfet Jean de Cappadoce d'avoir un moment balancé son pouvoir. Pour garder l'au-torité suprême, elle brisa tous les obstacles qui se dressèrent sur sa route, écarta toutes les ambitions qui tentèrent de ruiner son crédit. Pour perdre un adversaire, tous les artifices lui furent bons, la perfidie comme la violence, le mensonge comme la corruption. Rusée, brutale, cruelle même, quand ses intérêts étaient en jeu, elle n'eut pas plus de scrupules sur le choix des moyens que sur celui des instruments qui servaient ses desseins. Mais, de l'aveu même de Procope, cette femme implacable et passionnée était capable de pitié pour ses ennemis, et c'est un fait que ses plus dangereux adversaires ne payèrent que de l'exil leurs insultes ou leurs complots. Il est également certain que cette vindicative souveraine accorda toute sa faveur à des gens qu'elle avait d'abord détestés et que, si elle eut l'âme despotique et dure, en revanche, elle demeura, nous le verrons, obstinément attachée à ceux qui Taimaient
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OU qui la servaient bien. Et c'est lui faire enfin gratuitement injure, de lui attribuer la disparition de son fils ; sa fille, en effet, qui rappelait à Justinien d'aussi fâcheux souvenirs, ne la gênait guère, et elle n'épargna rien pour faire ouvertement la fortune de son petit-fils Athanase.
Les badauds de Constantinople ne s'inquiétaient guère de tout cela. Si ïhéodora exerçait sur l'esprit de Justinien une action si profonde, c'eût été trop simple vraiment d'expliquer par des causes naturelles cette prodigieuse influence. Peu importait qu'elle eût été jolie, que son intelligence fût de premier ordre : si elle gouvernait l'empereur à son caprice, il y avait certainement quelque diablerie là dedans. On avait beau se dire que Justinien avait l'âme faible, la volonté plus inconsistante que la poussière que le vent emporte; on aimait mieux croire que par des maléfices l'impératrice assurait sa puissance; et pour que nul ne doutât qu'elle était un suppôt de l'enfer, on affirmait qu'au temps de sa jeunesse, les démons mêmes se disputaient ses faveurs et chassaient de sa chambre ses amants.
Tout cela, assurément, se répétait assez discrètement. La basilissa, dit-on, entretenait des espions partout, et il ne faisait pas bon s'exposer à ses haines. On peut croire toutefois que, si l'im-
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pératrice avait continué sur le trône la vie passablement dissolue qu'elle avait menée auparavant, ses aventures galantes auraient fourni ample matière aux commérages d'une capitale peu respectueuse de ses souverains. On glosait volontiers à Constantinople sur la vertu des femmes, sur celles du plus haut rangtout particulièrement : à preuve l'anecdote assez piquante que voici.
Dans le quartier du Zeugma, au bord de la Corne d'Or, il y avait, sur une colonne, une statue célèbre de Vénus. Elle couvrait de sa protection l'une des maisons publiques les plus fameuses de la capitale ; elle avait une autre qualité encore, plus surprenante celle-là et plus singulière. Quand un mari doutait de la vertu de sa femme: « Allons, disait-il, à la statue de Vénus ; si tu es restée pure, la preuve se fera d'elle-même )> Seules, en effet, les femmes honnêtes pouvaient sans encombre passer devant l'image de la déesse ; les autres, au moment où elles s'approchaient, se trouvaient, on ne sait par quel sortilège, brusquement dépouillées de tous leurs vêtements. Il arriva même de ce fait une assez fâcheuse mésaventure à une nièce de Théodora. Elle passait à cheval dans le quartier, allant aux Blachernes, lorsqu'une ondée subite Tobligea à changer de route; sans réfléchir, elle se dirigea du côté de
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la statue, et tout à coup elle se trouva fort publiquement et complètement déshabillée. Très humiliée, plus irritée encore, elle fit jeter bas la statue dénonciatrice ; mais les bons badauds de Byzance s'étaient énormément divertis.
Si, dans ces conditions, la chronique n'a prêté nulle galanterie à Théodora depuis son mariage, si elle ne semble rruère avoir sérieusement mis en doute la correction de sa vie privée, c'est qu'apparemment la souveraine se conduisit irréprochablement. Et puisque ce fut en ces derniers temps une question presque à la mode de discuter ce point, examinons une fois encore ce qu'il faut penser de la vertu de Théodora.
Depuis que Sardou, dans son drame, nous a montré Théodora amoureuse et coureuse d'aventures, on admet volontiers que l'impératrice, gardant sur le trône les libres allures de sa jeunesse, ne se priva point, en courtisane qu'elle était restée, de retourner à ses vieux péchés. Je ne voudrais point me donner le ridicule de me faire le champion trop résolu de la vertu de Théodora après son mariage. Outre que, selon un mot connu, il est toujours assez malaisé d'être sur de ces choses-Ui, je ne tiens pas plus qu'il ne faut, on le pense bien, à ce que l'Augusta ait été irréprochable. Je crois volontiers qu'elle fit,
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au temps cle sa jeunesse, la fête très librement, et ne m'en choque point: elle eût continué plus tard que je n'éprouverais nul besoin de m'en scandaliser, et Justinien seul, après tout, aurait quelque droit de s'en plaindre. Mais les laits sont les faits; et leur examen attentif montre qu'ils prouvent plutôt en faveur de Théodora.
C'est un fait tout d'abord qu'aucun des écrivains qui furent ses contemporains, aucun historien non plus des siècles postérieurs — et pourtant, il en est parmi eux qui lui ont durement reproché son avidité, son humeur autoritaire et violente, l'influence excessive qu elle exerça sur Justinien, le scandale qu'elle donna par ses opinions hétérodoxes — n'a rien dit qui permette de mettre en doute, après son mariage, la correction de sa vie privée. Procope lui-même, qui l'a tant calomniée, qui a si libéralement prodigué les aventures à sa jeunesse, qui a raconté, avec le luxe de détails que l'on sait, les perfidies, les cruautés, les infamies de sa maturité, ne prête, après le mariage, à cette femme si profondément corrompue, pas la moindre velléité de galante aventure. On admettra sans difficulté, je pense, que si la souveraine y avait fourni le plus léger prétexte, le pamphlétaire ne se fut point fait faute de raconter longuement ses adultères. Il
n'a rien dit : c'est que vraiment il n'y avait rien à dire.
Mais n'a-t-il rien dit vraiment? Si l'on prend la peine de lire attentivement, et dans le texte, VHistoire Secrète, on se convaincra aisément que, quoi qu'on en ait pu penser, il n'y a rien à tirer contre Théodora, ni de l'aventure de Théodose, ni de celle de Pierre Barsymès, ni de celle même d'Aréobinde.
Théodose, que nous retrouverons plus loin, était l'amant en titre d'Antonine, la femme de Bélisaire et la favorite de l'impératrice. Depuis près de dix ans, il était lié avec elle ; il l'avait suivie en Afrique, en Sicile, en Italie, sans que jamais le faible et amoureux Bélisaire, malgré les avertissements qu'il avait reçus, eût voulu se résoudre h ouvrir les yeux. Finalement pourtant, le mari trompé, se sentant un peu trop ridicule, s'était décidé k des mesures de rigueur. Il avait enfermé sa femme, et autorisé son beau-fils Photios àagir contre Tamant de sa mère. Sans hésiter, le jeune homme avait arraché Théodose h l'asile qu'il avait cherché dans l'église de Saint-Jean à Ephèse et sous bonne garde il avait fait conduire son prisonnier dans un château écarté de la Cilicie : l'opération fut si bien conduite que tout le monde io^norait ce que Théodose était devenu
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C'est ici qu'intervient Théodora. Elle s'était toujours, dit-on, montrée indulgente pour l'intrigue de sa favorite, qui lui donnait barre sur elle, et par elle sur Bélisaire. Elle s'était employée une fois déjà à rendre à Antonine son amant, que la crainte des vengeances du mari avait momentanément éloigné d'elle. Elle agit plus activement encore quand elle sut les résolutions de Bélrsaire. Elle avait en ce moment des obligations toutes particulièreis à Antonine qui, dans la récente disgrâce de Jean de Cappadoce, lui avait, par son habileté, rendu des services signalés ; aussi, inquiète pour son amie, s'empressa-t-elle de faire rappeler Bélisaire h Byzance, où elle pensait pouvoir plus efficacement protéger sa favorite, et elle commença par obliger le général à se réconcilier avec sa femme. Elle fit mieux. Ayant réussi à retrouver Théodose, elle le fit secrètement venir au palais, et le lendemain, ayant mandé Antonine : ce Ma très chère patrice, lui dit-elle, il m'est tombé hier entre les mains un joyau merveilleux, tel que jamais homme au monde n'en rencontra. Si tu veux le voir, j'aurai plaisir vraiment à te le montrer. » Et quand elle eut bien excité la curiosité d'Antonine, elle fit sortir Théodose de l'appartement des eunuques où elle l'avait caché. On juge de la
surprise de la favorite, de sa joie, de sa gratitude : « Mon sauveur, ma bienfaitrice, ma maîtresse! » ne cessait-elle de répéter. Ensuite, par prudence, et pour le soustraire aux vengeances de Bélisaire, l'impératrice garda Théodose au palais, veillant à ce qu'on le traitât bien et qu'on lui fit faire bonne chère. Et elle songeait même, dit-on, a lui faire donner un grand commandement militaire, quand il mourut brusquement de la dysenterie. — Tel est, fort exactement rapporté, le récit de Procope : je n'y vois rien qui fasse croire que l'impératrice ait soufflé à sa favorite l'amant qu'elle s'était employée à lui rendre. Si l'auteur de VHistoire Secrète avait soupçonné vraiment quelque galanterie dans l'affaire, il n'eût point mis a le dire, on le peut croire, tant de périphrases et de discrétion.
Pierre Barsymès aussi, dit-on, aurait été l'amant de l'impératrice. C'était un Syrien qui avait commencé sa fortune dans le commerce d'argent, et s'y était fait promptement remarquer par l'habileté et l'impudence de ses opérations malhonnêtes. Entré plus tard dans les bureaux de la préfecture du prétoire, il y montra tant de savoirfaire qu'il plut à Théodora et qu'elle l'employa volontiers au service de sa politique secrète. Poussé par elle, il parvint bientôt a la haute
l'impératrice ïhéodora
charge de préfet du prétoire, et pour expliquei sa rapide faveur, les badauds de Constantinople racontaient que, par des philtres et des sortilèges il avait certainement ensorcelé l'impératrice. Le préfet Pierre, pour réussir, n'avait point besoin, ce semble, de tels artifices. Par l'habileté de son administration, ce bon ministre des finances sut toujours être en mesure de fournir de l'argent à toutes les demandes de ses maîtres : et cela seul suffit h assurer son crédit. Caractère dur, sans scrupules, il gouverna rigoureusement, trafiquant de tout, tolérant toutes les exactions, spéculant sur les blés avec une si prodigieuse audace que, deva»t l'émeute menaçante, Justinien dut le congédier. La protection de l'impératrice, qui avait vainement essayé de sauver son favori, consola du moins sa disgrâce. Peu après sa chute, ce serviteur utile fut nommé ministre du trésor, et là encore il se fit apprécier par la manière dont il réduisit les dépenses et organisa de lucratifs monopoles. Dans l'histoire de cet administrateur et de ses rapports avec sa souveraine, il n'y a vraiment pas ombre d'amourette. « Théodora, dit Procope, aimait Barsymès énormément. » Outre que le mot employé par l'écrivain n'est nullement celui qui signifie en grec ce aimer d'amour », le pamphlétaire a pris la peine de nous
expliquer les raisons de la sympathie impériale. « Elle l'aimait à cause de sa méchanceté, pour la dureté avec laquelle il gouvernait les sujets, et aussi parce qu'il était très expert dans ces pratiques magiques qu'elle-même employait volontiers. » Il n'y a pas autre chose dans V Histoire Secrète^ et cela ne suffit vraiment pas pour faire de Pierre Tamant de Théodora. S'il réussit, c'est pour d'autres causes, et la preuve en est qu'après la mort même de l'impératrice, son crédit persista. Sept ans après quel'Augusta avait disparu, il revenait à la préfecture du prétoire, et malgré la haine du peuple, la faveur de Justinien maintint obstinément en fonction ce précieux et dévoué serviteur.
Quant à Aréobinde, c'était un jeune barbare, fort joli garçon, attaché à la cour de l'impératrice, et Procope dit, en effet, que la souveraine fut soupçonnée d'être fort éprise de lui. Mais il faut remarquer que l'auteur de V Histoire Secrète^ si prompt a l'affirmation d'ordinaire, n'ose prendre ici a son compte l'anecdote qu'il rapporte, et il suffit d'avoir pratiqué un peu l'ouvrage, pour savoir quel cas on doit faire de ce que le. pamphlétaire lui-même met au rang des on dit. En tout cas, il ressort du récit que, si Théodora se sentit quelque tendresse de cœur pour Aréobinde, elle
l'impékatrice THÉODOÎU
eut pour souci principal de maltraiter fort ostensiblement et finalement d'éloigner le jeune liomme, par-dessus tout ce désireuse, dit le texte, de se laver de toute accusation ». Loin de lui attribuer une faiblesse,* il finidrait en équité stricte la féliciter plutôt d'y avoir résisté.
Et quand bien même Procope lui attribuerait en toutes lettres des amants, nous aurions encore le droit de nous défier légitimement de ses assertions. Comme l'a très bien dit Sardou, « tout ce qui repose sur le dire de Procope n'a pas plus de valeur historique que les pamphlets révolutionnaires ». C'est précisément pour cela qu'il y a quelque chose de tout h fait significatif dans le fait que VHistoù'e Secrète ne prête à Théodora aucune aventure galante.
Je n'en veux au reste tirer nul avantage en faveur des qualités morales de Théodora. Outre qu'elle n'était plus toute jeune quand elle s'assit sur le trône, — elle avait environ trente ans ; à cet âge une Orientale est bien près de vieillir,—et qu'elle n'était plus jeune du tout à l'époque où elle aurait pu avoir pour amants Theodose ou Pierre Barsymès, — elle avait à cette date près de quarante-cinq ans, — elle était à tout le moins trop intelligente et trop ambitieuse pour risquer de compromettre en des intrigues d'amour la
situation qu'elle avait su conquérir. Le pouvoir suprême valait que, pour le conserver, elle prît quelques ménagements, et sa dignité de vie fait autant d'honneur peut-être au sens pratique de Théodora qu'à son sens moral.
Pourtant, si l'on prend la peine d'étudier avec quelque attention la psychologie de la souveraine, certains traits inclinent à penser qu'il y eut, dans la correction de son attitude, autre chose encore qu'une hypocrisie intéressée, et je croirais assez volontiers pour ma part qu'elle avait quelque repentir et quelque dégoût de son passé. Elle se montra gardienne sévère de la morale publique, très soucieuse de faire respecter les liens sacrés du mariage, fort peu indulgente, quoi qu'en ait dit V Histoire Seci^ète, aux aventures d'amour ; elle fut surtout pleine de sollicitude pour les malheureuses que le besoin perdait plus souvent que le vice, elle se préoccupa avec une ardeur passionnée de les sauver, de les affranchir, de les relever ; on la vit, toute sa vie durant, selon le mot d'un contemporain, « naturellement portée à secourir les femmes dans l'infortune ». N'était-ce point qu'elle regrettait peut-être de n'avoir pas vu sa propre jeunesse mieux protégée contre la corruption du monde et les tentations de la misère ? le croirais assez volontiers, pour ma part, que Théo-
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dora trouva à être courtisane beaucoup moins de plaisir que Procope ne Tinsinue. Elle le fut, parce que c'était la conséquence presque inévitable de sa profession d'actrice ; mais elle s'en lassa assez promptement. D'assez bonne heure la religion l'amena à la repentance ; toute sa vie elle conserva une piété sérieuse et profonde. L'ambition acheva de la transformer. Montée sur le trône, cette femme d'esprit supérieur, d'intelligence rare, de volonté résolue et forte, cette créature despotique et passionnée, aprement avide du pouvoir, eut en tète d'autres soucis que celui de poursuivre des amourettes vulgaires. Elle possédait quelquesunes des qualités éniinentes qui rendent légitime la recherche de Fautorité suprême, une énergie fière, une fermeté virile, un courage calme, qui se montra à la hauteur des circonstances les plus difficiles. Elle voulut faire figure d'impératrice, non point seulement d'impératrice fainéante, entichée de sa récente grandeur. Pendant vingt et un ans qu'elle régna aux cotés de Justinien, elle gouverna autant que lui et peut-être davantage, mélange singulier de bien et do mal, de vertus et de vices, de passions de femme et de qualités d'homme d'Etat, inquiétante et complexe, souvent déconcertante, mais séduisante toujours infiniment.
Au mois de janvier 532, Constantinople était fort troublée : Tagitation des factions du cirque devenait plus dangereuse que jamais.
Depuis son avènement, par haine des Verts, Théodora avait laissé aux Bleus toute licence de commettre les pires excès. Justinien avait beau se fâcher ; il finissait toujours par céder aux volontés de sa femme ; ou, quand par hasard il se décidait h quelque mesure de rigueur, bien vite il battait en retraite devant la colère et les reproches de Timpératrice. Sûrs de la protection de la souveraine, les Bleus s'accoutumaient à toutes les audaces; un fonctionnaire leur déplaisait-il, un gouverneur avait-il le courage de réprimer
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leurs insolences, aussitôt le parti se soulevait et venait tumultueusement réclamer au basileus la destitution et le chiitiment de son ennemi. Un comte d'Orient, pour s'être permis de faire battre de verges quelques séditieux de la faction bleue, avait été lui-même, sur la grande place d'Antioche, ignominieusement soumis à un semblable traitement. Un préfet de Cilicie, pour avoir fait exécuter deux Bleus quitdans les rues d'Anazarbe l'avaient assailli à main armée, avait été, par ordre de Tliéodora, mis en croix dans la capitale de sa province, victime de son désir de faire respecter les lois. A Constantinople, en plein jour, on assassinait : jusqu'aux portes du palais, jusque sous les yeux de l'empereur, les Bleus se jetaient l'épée à la main sur leurs adversaires. Ët si le basileus, par hasard, ne semblait pas assez empressé à faire droit a leurs plaintes, s'il paraissait disposé à protéger quelqu'un dont ils croyaient avoir lieu d'être mécontents, sans scrupules euxmêmes se faisaient justice, attaquant leur ennemi au sortir de l'audience impériale, le rouant de coups, et souvent le laissant pour mort sur la place. Impuissante, la police n'osait sévir; ou, quand par aventure elle finissait par intervenir, hardiment les gens des Aictions résistaient pjir les armes aux soldats.
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Ce qui augmentait la gravité de la situation, c'est que les Verts, fort irrités de la partialité de la cour, commençaient à donner à leur opposition une couleur politique. Beaucoup d'entre eux demeuraient attaches à la famille de leur ancien protecteur, l'empereur Anastase, dont les neveux, Ilypatios et Pompéios, habitaient la capitale, et, pour ce motif, ils se montraient ouvertement hostiles il la nouvelle dynastie. Entre l'exigente et tyrannique amitié des Bleus et l'inimitié mal déguisée des Verts, le gouvernement, assez embarrassé, maintenait l'ordre à grand'peine, et craignait ajuste titre que le moindre incident n'amenât la coalition des factions. Par surcroît, la mauvaise administration et les exactions des deux principaux ministres de l'empereur, le questeur Tribonien et le préfet du prétoire Jean de Cappadoce; entretenaient un mécontentement général. L'un, fort savant homme et jurisconsulte éminent, mais extrêmement avide et prêt a tout pour de l'argent, trafiquait impudemment delà justice, falsifiant les lois selon les besoins et la libéralité des solliciteurs. L'autre, administrateur remarquable, mais dur, sans scrupules, vulgaire, ne reculait devant rien pour arracher aux sujets l'argent nécessaire aux dépenses impériales, faisant torturer, souvent
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jusqu'à ce que mort s'ensuivit, ceux qu'il soupçonnait de dissimuler leur fortune, permettant à ses agents les pires vexations. Tous deux, universellement détestés, étaient en grande faveur chez l'empereur, qui savait leur dévouement et estimait leurs services. Mais de toutes ces causes naissait un état de fermentation redoutable, d'où allait sortir la formidable émeute, connue sous le nom de sédition Nika, qui, commencée au cirque, s'étendit bientôt à la ville entière et faillit emporter le trône de Justinien.
Le 11 janvier 532, un dimanche, des courses, selon l'usage, avaient lieu à l'Hippodrome. L'empereur y assistait, et sans doute aussi, derrière les fenêtres oriillées de l'éoflise de Saint-Etienne qui donnait sur le cirque, Théodora, invisible et présente, était venue prendre place avec sa cour de patriciennes et de dames d'honneur ; l'étiquette, en effet, dans cette cour byzantine fort pénétrée d'habitudes orientales, ne permettait point à la souveraine de se montrer en public trop fréquemment. L'assistance était houleuse. Les jours précédents, en pleine ville, plusieurs personnes avaient été assassinées ; les Verts, par surcroît, croyaient avoir a se plaindre de la partialité d'un oUicier du palais, le grand chambellan et spathaire Calopodios. Aussi, des gradins
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qu'ils occupaient, s'élevaient d'incessantes huées et de furieuses clameurs, si bien qu'à la fin, Justin ien impatienté ordonna au héraut debout à côté de lui d'interpeller le peuple et de lui demander à qui il en avait. Nous avons conservé le procès-verbal authentique du dialogue étonnant qui s'engagea alors entre le porte-parole des Verts et celui de l'empereur : c'est l'un des documents les plus curieux qui nous restent de cette époque, l'un des plus caractéristiques aussi des mœurs byzantines et de la liberté que gardait à l'Hippodrome, en face de l'empereur tout-puissant, cette plèbe qui se souvenait encore d'être l'héritière du peuple romain.
Respectueux d'abord de la personne impériale, osant à peine désigner leurs persécuteurs par d'obscures allusions, bientôt les Verts s'excitent* Ils nomment ouvertement Calopodios leur bourreau, ils menacent de la justice divine quiconque leur fera tort désormais. « Vous n'êtes donc point venus ici pour voir le spectacle, leur fait crier Justinien piqué au vif, mais pour insulter le gouvernement. » Et des deux côtés le ton monte. « Taisez-vous, hurle le héraut impérial, juifs, manichéens, samaritains. Taisez-vous ou je vous fais couper la tête. — Judas I bourreau, meurtrier, répliquent les Verts exaspérés. Plût
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au ciel que ton père Sabbatios n'eût jamais vu le jour, il n'eût pas engendré un assassin ! » L'ironie se mêle aux insultes, les raisonnements aux invectives. Aprement les Verts se plaignent d'être exclus du palais et du gouvernement, d'être privés de toute liberté, d'être les continuelles victimes de tous les agents de l'autorité publique : « Qu'on supprime notre couleur, la justice n'aura plus qu'à se croiser les bras. » Et jetant à la face du prince les meurtres commis, natu rellement par les Bleus : « Tu nous laisses assassiner, crient-ils h l'empereur, et par surcroît tu ordonnes qu'on nous punisse. » Maintenant, dans le cirque en rumeur, les Bleus à leur tour entrent en scène, ils soutiennent de leurs cris les paroles du héraut, ce Gibier de potence, blasphémateurs, ennemis de Dieu, ne finirez-vous point par vous taire ? — Si Ta Majesté l'ordonne, ripostent les Verts, nous nous tairons, tf^ois fois auguste, mais bien malgré nous. Nous savons tout, tu entends, tout : mais c'est bien, nous nous taisons. Bonsoir. Justice ! te voilà morte. Bonsoir, vous tous ! nous nous en allons, nous nous faisons juifs. Il vaut encore mieux être païen que d'être Bleu. » Et, en masse, les Verts quittent l'Hippodrome: c'était la plus sanglante injure qu'on pût faire à la majesté impériale.
Pendant qu'au sortir du cirque la foule exaspérée se répandait dans les rues, Justinien rentrait au palais, comptant bien que, selon l'usage, la fidélité des Bleus calmerait vite la fureur de l'autre parti. Malheureusement Eudémon, préfet de la ville, fît une sottise. Dans un bel accès de zcle, il avait fait arrêter un certain nombre de factieux, et sans s'informer du parti auquel ils appartenaient, il en condamna quatre à être décapités et trois a être pendus. Mais pour ces derniers, le bourreau fit mal son office : par trois fois la corde cassa sous le poids des suppliciés. Alors la foule présente se mit à réclamer la grâce des victimes ; finalement elle les délivra de force, et les moines du couvent de Saint-Conon les recueillirent dans une église voisine. Or il se trouva que l'un des prisonniers était Vert, maisque l'autre était Bleu; les deux factions se trouvaient ainsi rapprochées par la communauté du péril. On le vit bien le surlendemain à l'Hippodrome. Avec insistance, Verts et Bleus demandèrent d'un commun accord à l'empereur de gracier les coupables ; le prince ne voulut rien entendre. Grave imprudence : maintenant, dans le cirque, à la vieille acclamation loyaliste : a Victoire à l'empereur Justinien ! » succédaient des clameurs redoutables : « Longue vie aux Verts et aux
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Bleus unis pour la miséricorde )) ; et se jetant clans la rue, se donnant pour mot de ralliement le cri de Nika (victoire), - — c'est de là que la sédition a pris le nom qu'elle garde dans l'histoire, — les émeutiers se ruèrent par la ville. On se précipite à la préfecture de la ville, on réclame au préfet la mise en liberté des captifs : sur son refus on met le feu h son palais, on force les prisons^ on délivre les prisonniers, on massacre les soldats qui essayent de rétablir Tordre, et pendant toute la nuit le peuple en effervescence parcourt les rues de la capitale, cherchant, pour les tuer, les fonctionnaires qu'il détestait.
Le lendemain, 14 janvier, le flot populaire venait battre les grilles du palais, réclamant la destitution du chambellan Calopodios, du préfet Eudémon et par surcroît celle des deux conseillers du prince, Jean de Cappadoce et Tribonien. Justinien céda, il nomma Basilidès à la questure, Phocas à la préfecture du prétoire, et un moment, voyant les acclamations et les hymnes d'action de grâces dont le peuple accueillait, lorsqu ils se présentèrent à lui, les nouveaux ministres, il put croire le péril conjuré. Au vrai, la concession impériale venait trop tard : elle ne fit qu'encourager une multitude furieuse, en lui
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donnant la conscience de sa force. La révolte devenait une révolution.
Jusque-là pourtant, la partie saine de la population s'était tenue à l'écart des événements et tout n'était pas perdu. Justinien crut habile de tenter un acte de vigueur. Le 15. il lança sur les insurgés les soldats barbares de la garde, sous le commandement de Bélisaiie. Malheureusement, au cours de la lutte, ces rudes mercenaires bousculèrent les prêtres de Sainte-Sophie qui, tenant en main les saintes reliques, étaient sortis de la basilique pour essayer de séparer les combattants. Ce fut dans la dévote population de Byzance un déchaînement universel à la vue de ce sacrilège. Des fenêtres, du haut des toits eu terrasse, on fit pleuvoir sur les troupes une grêle de tuiles et de pierres, et les femmes, particulièrement excitées, se mêlèrent activement à la bataille. Déconcertés, les soldats battirent en retraite vers le palais, et pour hâler leur déroute, le peuple victorieux mit le feu aux édifices publics du voisinage. Le Sénat, les bains de Zeuxip])T3, Sainte-Soplu(î, devinrent la proie des (lamrnes ; le palais impc'îrial lui-même fut atteint, et la (^lialeé brûla avec une partie des casernes (le la garde. PcMidant trois jours, le feu, poussé |)ar un vent violent, promena ses ravag(?s })ar la
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ville, tlclriiisant Sainte-Irène, le Xenodochium d*Eiibule, les bains d'Alexandre, le grand hôpital de Sampson, qui brûla avec tous les malades qu'il renfermait, les boutiques du bazar, nombre de palais somptueux et de maisons particulières, tout le quartier, un des plus beaux de la ville, qui s'étendait xle la place de l'Aùgustéon au Forum de Constantin. Plus d'un quart de la capitale fut réduit en cendres ; et parmi les amas de collines noirâtres, débris des édifices disparus, au milieu de la fumée, dans l'odeur de brûlé qui rendait la cité presque inh«TbitabIe, par les rues jonchées de cadavres, parmi lesquels on voyait beaucoup de cadavres de femmes, la bataille continuait : le pillage et l'incendie faisaient rage, et les gens paisibles, devant le péril croissant, fuyaient en masse de l'autre côté du Bosphore.
Au palais, le désarroi était grand. Malgré les renforts appelés en hate des garnisons voisines, on manquait de troupe^. Les corps de la garde, beaux soldats de parade, peu soucieux de recevoir des coups, eussent été en tout temps d'assez médiocre secours, mais par surcroît leur fidélité était fort incertaine, et la plupart d'entre eux, attendant pour prendre parti que les événements se fussent dessinés, restaient neutres entre
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Temperenr et Témeute et, par leur attitude ambiguë, paralysaient la défense. Pour résister, Jnstinien ne pouvait compter que sur quelques vieux régiments récemment revenus de Perse avec Bclisaire et sur les vétérans qui formaient la garde particulière du général, au total deux ou trois mille hommes à peine, sur les trois mille Ilérules de Mundus qui se trouvaient fort à propos de passage à Constantinople, sur ses spathaires et ses chambellans, enfin sur un petit nombre de fidèles demeurés attachés à sa fortune. C'était peu contre une ville soulevée. Aussi, fort inquiet, croyaiit déjà voir partout autour de lui des conspirateurs et des assassins, Tempereur de plus en plus perdait la tête. Dès le début de l'émeute, llypatios et Pompéios, les neveux d'Anastase, étaient venus au palais protester de leur dévouement : malgré leurs supplications, il leur ordonna de retourne)' chezeux. Il ne voyait pas ([u'il donnait ainsi aux insurgés la seule chose qui leur nian- (juât, des chefs.
r.e 18 janvier, sixième jour de la sédition, .lustiiw(în, qui n'avait pas dormi de la nuit, tenta un suprême effort. Par les couloirs qui menaient du paJais a la k)ge impériale, il se rendit à l'Hippodrome, et faisant ouvrir les grandes portes de bronze de la tribune, il parut, tenant en main
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les Evc'ingiles, et promit solennellement de pardonner à tous, si les révoltes mettaient bas les armes. « Moi seul suis cause de tout, disait-il humblement. Ce sont mes péchés qui m'ont fait vous refuser ce que vous me demandiez à l'Hippodrome. » Quelques timides acclamations accueillirent ces paroles, mais de toutes parts, les couvrant, montaient les injures : « Menteur, âne, parjure » ; les pierres volaient contre la tribune impériale ; les outrages pleuvaient sur Justinien et sur Théodora. Il n'y avait qu'à faire retraite.
Ce qui était a prévoir arriva. Le peuple, pressé de se donner un nouveau maître, et qui depuis plusieurs jours acclamait en toute occasion le nom d'Hypatios, alla dans son palais, ou Justinien l'avait renvoyé, chercher le neveu d'Anastase. Vainement sa femme Marie s'attachait à ses vêtements, tout en larmes, criant qu'on menait son mari à la mort, et suppliait ses amis de lui venir en aide. Vainement lui-même se défendait. La foule enthousiaste l'entraîne au Forum de Constantin ; là, on l'élève sur un bouclier ; sur le front, en guise de diadème, on lui met le collier d'or d'un soldat ; on lui apporte les insignes de l'empire et la robe impériale enlevée dans le pillage de la portion envahie du
palais. Puis, entraînant son nouveau chef, la foule se précipite à rHippodrome, on hisse Hypatios dans la loge impériale et les chefs de l'émeute, malgré les conseils de temporisation que leur donnent quelques hommes sages, commencent à discuter sur le meilleur moyen d'enlever d'assaut la résidence. Aussi bien, de toutes parts maintenant, le parti de l'insurrection se grossissait de tous les mécontents, de tous les indécis; bon nombre de sénateurs, de nobles se déclaraient ouvertement pour le neveu d'Anastase ; et déjà le bruit courait que Justinien avait pris la fuite avec Théodora. Les jeunes gens du parti vert circulaient en armes par la ville, croyaient la victoire certaine, et Tinquiet Hypatios lui-même reprenait confiance en son destin.
C'était l'après-midi du 18 janvier. L'instant était décisif, a L'empire même, selon le mot d'un contemporain, semblait à la veille de sa chute. » La ville était en (lammes ; ii l'Hippodrome le peuple triomphant acclamait Ilypalios et couvrait d'insiîltes le nom de Justinien et de/Fhéodora ; le palais semblait sur le point d'être forcé. Sans espoir, sans ressources, rempereur désespérait de réprimer la sédition et déjà il craignait de ne plus pouvoir défendre sa vie. l'^n hâte, par les jardiris ([ui donnaient «nr la mer, on
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chargeait sur des vaisseaux les richesses du trésor impérial, et Justinien songeait à fuir par le même chemin. Dans un conseil suprême, le basileus délibérait avec ses derniers fidèles, Bélisaire, Mundus, Constantiolus, Basilidès, quelques serviteurs, quelques chambellans. Théodora assistait au conseil.
En cette tragique journée où Justinien affolé, la tète perdue, ne voyait plus de salut que dans la fuite, où ses ministres, ses généraux partageaient sa faiblesse, dans le découragement général, seule elle gardait le courage et le calme. Elle n'avait rien dit encore : tout à coup, au milieu du silence, elle se leva, et indignée de la lâcheté générale, elle rappela leurs devoirs à cet empereur et à ces ministres qui s'abandonnaient : « Quand il ne resterait, déclara-t-elle, d'autre salut que la fuite, je ne voudrais point fuir. Ceux qui ont porté la couronne ne doivent jamais survivre à sa perte. Jamais je ne verrai le jour où Ton cessera de me saluer du nom d'impératrice. Si tu veux fuir. César, c'est bien : tu as de l'argent, les vaisseaux sont prêts, la mer est ouverte ; pour moi je reste. J'aime cette vieille maxime, que la pourpre est un beau linceul. » Ce jour-là Théodora sauva le trône de Justinien, et dans cette lutte suprême où se jouaient son
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empire et sa vie, vraiment elle s'éleva par l'ambition jusqu'à l'héroïsme,
A cette énergique parole, Justinien et ses conseillers se ressaisirent. Pendant que l'habile Narsès, l'un des familiers de l'impératrice, s'employait à détacher les Bleus de la révolte et y réussissait h prix d'or, pendant qu'à la faveur de cette diversion, la discorde se mettait parmi les insurgés, et que déjà on entendait de nouveau retentir les acclamations loyalistes de a Vive Justinien ! Seigneur, protège Justinien et Théodora ! » Bélisaire et Mundus préparaient l'assaut de l'Hippodrome. A travers les débris enflammés, Bélisaire marche sur la loge impériale où se trouvait Hypatios ; mais les soldats de la garde qui occupaient le palais du Kathisma refusent de lui obéir, et s'obstinent à ne point prendre parti. Désespéré, le général rentra au palais, jugeant derechef la partie perdue, et il fallut cette fois que Justinien relevât son courage. Finalement, par la Chalcé et les portiques des Bleus, Bélisaire à grand'peine réussit à se frayer passage et à pénétrer dans l'arène, et mettant l'épée à la main, il chargea furieusement les révoltés. Au bruit de la bataille engagée, l'actif Mundus, qui n'attendait que ce signal, fait irruption à son tour avec ses barbares par l'extrémité opposée
l'impératrice théodora
de rHippodrome, en forçant l'entrée qu'on appelait la porte des Morts ; et pendant que du haut des promenoirs de l'amphithéâtre les troupes impériales font pleuvoir sur la foule une grêle de flèches, d'autres, le glaive en main, ouvrent de larges trouées sanglantes à travers la multitude compacte et sans défense. Ce fut alors dans le cirque une épouvantable panique. Vainement on veut fuir ; l'émeute est cernée de toutes parts. Vainement on tente de résister : les vieux soldats de Bélisaire enfoncent tout et ne font quartier à personne. Jusqu'au soir on massacra impitoyablement ; tout ce qui tomba sous la main des soldats fut passé par les armes. A la nuit, quand l'œuvre de carnage s'arrêta, plus de trente mille cadavres, selon les uns, près de cinquante mille, selon d'autres témoignages, jonchaient le sol sanglant de l'Hippodrome.
Hypatios, arrêté par deux des neveux de l'empereur, sans que nul de ses partisans eût essayé de le défendre^ fut, avec son cousin Pompéios, conduit devant Justinien. Pompéios, àme faible, mal faite pour de si tragiques événements, suppliait et pleurait; Hypatios, plus ferme, protestait de son innocence, jurant que le peuple lui avait fait violence, ajoutant qu'en donnant aux rebelles Tordre de se rendre à rilippodrome, il
avait eu pour unique but de les livrer sans défense aux coups de Justinien. C'était vrai : malheureusement, dans les détours du palais, le messager d'Hypatios .n'avait pu parvenir jusqu'à l'empereur. Aussi celui-ci, qui avait maintenant recouvré son sang-froid, répondit aux suppliants avec une ironie cruelle : « C'est fort bien. Mais puisque vous aviez tant d^autorité sur ces hommes, vous auriez bien du en user avant qu'ils eussent brûlé ma capitale. » Et le lendemain de grand matin, il les fit exécuter. On jeta leurs cadavres au Bosphore.
Justinien pourtant, dit-on, eût pardonné peutêtre, jugeant suffisante pour le châtiment l'épouvantable boucherie qui avait terminé cette bataille de six jours. Théodora, plus froidement cruelle, réclama des exécutions. Elle avait, raconte un contemporain, juré par le saint nom de Dieu et sur sa propre tête, de ne point épargner les chefs de la révolte, £t elle avait arraché à l'empereur un semblable serment. Elle exigea l'accomplissement de la promesse, et il fallut lui obéir. D'au^ très rigueurs suivirent. Un certain nombre de patrices et de sénateurs, compromis dans le soulèvement, furent condamnés à mort ou envoyés en exil ; leurs biens furent confisqués au profit du trésor ou distribués comme récompense aux
l'impératrice theodora
familiers du palais. On poursuivit avec une àpreté particulière ceux qui semblaient avoir trahi le gouvernement légitime, les courtisans qui avaient douté de sa solidité, les soldats des gardes qui avaient hésité a le défendre, les gens de la faction bleue qui avaient fait cause commune avec les Verts. Sur Tordre de Tempereur, le préfet delà ville commença une longue enquête, et dans la capitale la terreur régna.
L'insurrection était domptée, et Justirîien pouvait, ajuste titre, dans une proclamation adressée à toutes les cités de l'empire, annoncer qu'il avait vaincu les usurpateurs soulevés contre lui. Mais c'est à Théodora surtout qu'il devait son triomphe, et c'est pourquoi, dans la vie de l'impératrice, la sédition Nika marque une heure décisive. En ce jour de crise, elle s'était révélée homme d'Etat et fort supérieure, par le sangfroid et l'énergie, à son impérial associé ; et par là, comme on Ta dit spirituellement, elle avait vraiment mérité dans le conseil de Tempire la place que jusque-là elle ne devait peut-être qu'à la faiblesse de l'empereur. Elle la conserva désormais, et Justinien reconnaissant n'eut garde de la lui marchander. Et comme elle avait le sens des grandes aflaires et l'esprit de suite qui les fait aboutir, le sentiment très net des néces-
sites du gouvernement et la vue claire des réalités possibles, non seulement elle gouverna en maîtresse, associée à tous les actes de l'autorité impériale, mais encore elle gouverna bien.
Paul le Silentiaire, courtisan et poète, dans une pièce de vers adressée à Justinien, près de quinze ans après la mort de ïhéodora, célébrant le souvenir de « l'excellente, belle et sage souveraine », rappelait qu'elle avait été en son vivant, dans toutes les grandes affaires, l'active collaboratrice de son époux. Tous les contemporains s'accordent a dire qu'elle usa sans scrupules de l'influence sans bornes que lui laissa prendre l'empereur, qu'elle exerça Tautorité autant que lui, et peut-être davantage, et Justinien lui-même en a fait quelque part officiellement l'aveu. En tête de la grande ordonnance de 535, qui réforma l'administration de la monarchie et fut Pun des
l'impératrice théodora
actes les plus considérables du règne, il s'est plu à constater que, cette fois encore, avant de rien décider, il a tenu à prendre conseil de la « révérendissime épouse que Dieu lui a donnée )>. Passionnément épris, et jusqu'aux derniers jours, de la femme que jeune il avait adorée, irrésistiblement subjugué par cette intelligence supérieure, par cette volonté résolue et forte, il ne lui refusa rien, ni les honneurs, ni les réalités du pouvoir suprême. Pendant vingt et un ans qu'elle régna, elle mit la main partout, dans l'administration qu'elle peupla de ses protégés, dans la diplomatie, dans la politique, dans l'Eglise. Et si son influence fut fâcheuse parfois, si son avidité, sa violence, son orgueil, en excitant encore l'orgueil et l'avidité de l'empereur, inspirèrent assurément des mesures regrettables, il faut reconnaître aussi qu'elle eut souvent une vue juste des intérêts de TEtat, et que la politique qu'elle rêvait, si le temps lui avait permis de réaliser pleinement son œuvre, eût, en faisant l'empire byzantin plus solide et plus fort, changé peutêtre le cours même de l'histoire.
Aujourd'hui encore, maint témoignage atteste la place éminente qu'elle occupa dans le gouvernement de la monarchie. Sur les murailles des églises que bâtit Justinien, par-dessus la porte
des citadelles qu'il fil construire, on lit, associé à celui de Tempéreur, le nom de Théodora ; sur les chapiteaux de Saint-Serge et de Sainte-Sophie^ son monogramme figure à côté de celui du basileus, et les inscriptions vantent, avec la piété qui illuminait son âme, l'activité, les labeurs infatigables de l'impératrice « couronnée de Dieu ». A Saint-Vital de Ravenne, dans l'abside solitaire où flamboient les mosaïques d'or, son image fait pendant à celle de son impérial époux, et de même, dans les tableaux de mosaïque qui décoraient les appartements du Palais Sacré, la volonté de Justinien avait associé Théodora aux triomphes militaires et aux gloires les plus éclatantes du règne. Sur les sceaux impériaux, elle apparaît à côté du souverain; partout l'empire, des villes, des provinces, s'enorgueillissent de prendre en l'honneur d'elle les noms de Théodoriade et de Théodoropolis. Comme à Justinien, la reconnaissance des cités lui dressa des statues ; et, comme k Justinien, les fonctionnaires prêtèrent serment de fidélité à celle qui toute sa vie fut l'égale de l'empereur. Evêques et magistrats, généraux, gouverneurs de provinces, jurèrent a par Dieu tout-puissant, par son fils unique Jésus- Christ Notre-Seigneur, par le Saint-Esprit, par la sainte et glorieuse Theotokos, Marie toujours
l'impératrice théodoua
vierge, par les quatre Evangiles, par les saints archanges Michel et Gabriel, de faire bon service aux très pieux et très saints souverains Justinien et Théodora, femme de Sa Majesté impériale », et dans l'exercice de la magistrature que leur avait conféré la bienveillance des deux princes, « de travailler sans dol ni fraude à Tavancement de leur commune autorité ». Ainsi, maîtresse de tout, et sûre de son crédit, Théodora régla toutes choses à sa guise, dans l'Etat comme dans l'Eglise ; et alors même qu'elle sentit parfois échapper a ses prises l'âme indécise de Justinien, alors même que, devant les circonstances ou devant des influences plus fortes, momentanément elle sembla céder^ toujours son esprit audacieux et souple sut se ménager pour l'avenir des revanches éclatantes : ambitieuse et rusée, toujours elle prétendit en toutes choses avoir le dernier mot, et elle y réussit.
A son caprice, elle fit et défit, selon ses intérêts, les papes et les patriarches, les ministres et les généraux, aussi âpre à pousser la fortune de ses favoris, qu'ardente à ruiner le crédit et la puissance de ses adversaires. Elle savait également bien haïr et aimer. Si haute que fût la situation d'un homme, si grands services qu'il eut rendus, si cher qu'il pût être à l'empereur
lui-même, sa perte était certaine s'il avait le malheur de déplaire à Thcodora : tôt ou tard, elle arrachait à l'empereur sa disgrâce. Si quelque fonctionnaire se flattait de faire son chemin sans sa protection, il ne lui en coûtait guère moins : tôt ou tard, une brusque destitution lui apprenait qu'en dehors de Théodora il n'était point de chemin sûr vers les honneurs. Inversement, (( l'impératrice fidèle », comme l'appelaient ses amis, ne se ménageait point pour ceux à qui elle s'était une fois attachée, ne leur demandant en échange que de la servir avec une aveugle fidélité. Toute l'administration savait que rliériter sa faveur était un sûr garant contre toutes les disgr«ices, un infaillible moyen de parvenir vite et de monter haut, et toute l'administration se comportait en conséquence.
On sait déjà comment de Pierre Barsymès elle fit un préfet du prétoire ; de même l'eunuque Narsès lui dut toute sa fortune. Grandi dans les emplois de la domesticité palatine, ce petit homme d'apparence fragile et grêle, d'allure délicate, de manières élégantes, sut bien vite faire apprécier de l'impératrice ses hautes qualités, son intelligence déliée, sa souple et ingénieuse habileté, sa ferme et froide énergie. Elle fit de lui son confident, l'instrument de ses desseins
l'impératrice théodora
politiques; elle fit de lui un diplomate, qui réussit à merveille dans les missions de confiance dont elle le chargea ; elle fit de lui un général, qui balança la renommée et la gloire de Bélisaire. Sans doute elle se trompa parfois dans ses choix ; ainsi lorsqu'elle soutint envers et contre tous, parce qu'il avait épousé une parente de sa favorite Antonine, le jeune et incapable Sergius, nommé au gouvernement général d'Afrique, et qui manqua par ses maladresses y ruiner l'autorité de Tempereur. Mais en général ceux qu'elle protégea se montrèrent dignes de sa bienveillance et ardemment dévoués aux grandes tâches qu'elle leur proposa.
On verra plus loin comment, dans le domaine des choses religieuses, elle ne mit pas moins de constance à défendre ou à pousser ses favoris, Anthime dont elle fit un patriarche de Constantinople. Vigile dont elle fit un pape. Sévère d'Antioche et Théodose d'Alexandrie, Jean de Telia et Jacques Baradée. On verra surtout avec quelle âpre énergie elle frappa tous ceux qui semblèrent échapper à son influence et qui tentèrent de ruiner son crédit, les généraux comme Bélisaire ou Boutzès qui ne s'inclinèrent pas assez humblement devant son autorité, les ministres comme Jean de Cappadoce ou Priscus qui se
risquèrent à lui disputer en face le pouvoir, les papes comme Silvère qui refusèrent d'obéir à ses volontés. Contre ceux-là, elle mit tout en œuvre, la perfidie, la cruauté, la brutalité. Et grâce à ces leçons éloquentes, tout le monde comprit que les ordres de Théodora devaient être partout respectés, et que, s^ils étaient en contradiction avec les instructions de Justinien, — la chose arrivait parfois, — il était plus prudent et plus politique d'obéir à l'impératrice qu'à l'empereur.
Théodora, en effet, quand il était besoin, n'hésitait pas à contrecarrer ouvertement les volontés de son mari. Un de ses familiers, le prêtre monophysite Julien, qui vivait dans l'entourage de Théodose, le patriarche déposé d'Alexandrie, avait formé le projet d'aller évangéliser les païens de Nubie. L'impératrice Vy encouragea fort ; mais à cette nouvelle, Justinien se mit en tête de confier la mission à des prêtres orthodoxes, et il prépara une ambassade chargée d'apporter au roi de Nubie de l'argent, des cadeaux précieux et des vêtements de baptême ; ordre était en même temps expédié au duc de Thébaïde d'appuyer de tout son pouvoir les envoyés du basileus. Que fit alors Théodora ? Elle envoya de son côté au gouverneur de la Thébaïde une lettre courte, mais énergique. On
l'impéïiatrice théodora
y lisait ceci : que Timpératrice entendait que son émissaire parvînt en Nubie avant celui de l'empereur, et que si le gouverneur ne s'arrangeait point, sous un prétexte quelconque, a retenir les agents du basileus^ de façon h laisser Julien prendre l'avance, il y allait de sa vie. Entre ces instructions contraires, mais également augustes, le duc de Thébaïde n'hésita pas : les missionnaires de Théodora passèrent en Nubie les premiers, bien escortés et en grand équipage. Quand ceux de Justinien arrivèrent, on leur expliqua, en leur présentant toutes sortes d'excuses, qu'il n'y avait pas pour l'instant une seule bête de somme disponible, les gens de l'impératrice ayant tout réquisitionné et montré des ordres formels qu'on n'avait pas osé transgresser. Aussi l'ambassade du basileus arriva-t-elle trop tard, et trouvant la place prise, n'*obtint aucun résultat. L'histoire ne dit point si le duc de Thébaïde, qui avait si bien servi Théodora, obtint de l'avancement : on le peut croire. Mais on juge aisément combien de tels incidents ajoutaient au prestige et à la puissance de la basilissa.
Théodora ne s'occupait pas seulement a remplir l'administration de ses créatures et à donner a tous les fonctionnaires une haute idée de son crédit. Très soucieuse des intérêts vitaux de
TEtat, elle avait ses idées sur le gouvernement, sa politique et sa diplomatie personnelles. Il y a, dans la législation de Justinien, toute une série de mesures dont elle fut certainement l'inspiratrice. Les unes, sur lesquelles nous reviendrons, ont trait a l'un des objets ordinaires de ses préoccupations, l'amélioration de la condition des femmes ; les autres, de plus haute portée encore, se rapportent à la réforme de l'administration publi(|ue. Avec son intelligence d'homme d'Etat, Théodora voyait fort nettement les deux maux qui compromettaient la solidité de l'empire, la crise financière et la crise religieuse. Bien qu'elle eût de grands besoins d'argent, elle sentait, comme Justinien, l'imprudence qu'il y avait à trop pressurer les sujets et h augmenter ainsi un mécontentement croissant; c'est pour cela qu'elle inspira à l'empereur la grande ordonnance de 535, qui réglait les devoirs des fonctionnaires et leur prescrivait d'être désormais équitables, honnêtes, paternels envers leurs administrés ; c'est pour cela, en partie du moins, qu'elle entra en lutte avec le ministre vénal, dur et corrompu qu'était Jean de Cappadoce. Elle n'était pas moins préoccupée des questions religieuses. Tandis que Justinien, séduit par la grandeur des souvenirs romains, s'exaltait aux conceptions
l'impératrice THÉODOIIA
d'une pensée tour i\ tour magnifique et fumeuse, tandis qu'il rêvait de restaurer Tempire des Césars et d'y assurer par l'union avec Rome le règne de l'orthodoxie, Théodora, plus fine, et plus perspicace, tournait les yeux vers l'Orient. Elle sentait que ces riches et florissantes provinces d'Asie, de Syrie, d'Egypte, constituaient vraiment les forces vives de la monarchie ; elle sentait le danger que créaient pour l'empire les dissidences religieuses par lesquelles, dans ces régions, les nationalités orientales manifestaient dès ce moment leurs tendances séparatistes ; elle sentait la nécessité d'apaiser par d'opportunes concessions et une large tolérance les mécontentements menaçants, et lorsqu'elle s'efforçait de diriger vers ce but la politique impériale, on peut, sans paradoxe, affirmer qu'elle voyait plus juste que son impérial associé et pressentait plus clairement l'avenir.
Jusqu'à son dernier jour, avec une attention constante, avec une prodigieuse ténacité, avec une ingéniosité de ressources merveilleuse, elle s'est efforcée de résoudre la question religieuse, ou plutôt la question politique qui se cachait sous les apparences de la religion. Mais ce n'était point, comme Jnstinien, par goût de la controverse, pour le stérile plaisir de dogmatiser.
Théodora était de la famille des grands empereurs de Byzance qui, sous la forme passagère et changeante des querelles théologiques, ont toujours su voir le fond permanent des problèmes politiques. Et c'est pourquoi, au nom des intérêts de l'Etat, résolument elle poursuivit sa voie, protégeant ouvertement les hérétiques, bravant audacieusement la papauté, entraînant à sa suite Justinien indécis et troublé, se jetant à corps perdu dans la bataille, sans jamais vouloir s'avouer vaincue. Jusqu'à son dernier jour elle lutta pour ses croyances, tenacement, en homme d'Etat, passionnément aussi, en vraie femme, souple ou brutale selon les circonstances, assez audacieuse pour faire arrêter et déposer un pape, assez habile pour se flatter d'en soumettre un autre à ses volontés, assez courageuse pour protéger ses amis persécutés et leur fournir les moyens de reconstituer leur église, assez adroite pour imposer souvent, quoi qu'il en eût, sa politique à l'énipereur.
Elle ne fat pas moins attentive à conduire les affaires de la monarchie. Elle recevait volontiers les ambassadeurs et ceux-ci, qui savaient son crédit, s'empressaient à lui faire leur cour. Elle correspondait directement avec les souverains étrangers, et ceux-ci, pour se concilier ses bon-
l'impératrice théodora
nés grâces, flattaient volontiers sa vanité de parvenue et son goût effréné du pouvoir. Avec eux, par-dessus la tête de l'empereur, et en dehors des bureaux de la chancellerie, elle entretenait toute une diplomatie secrète. Quand Justinien pensa à porter la guerre en Italie, et se prépara à rompre avec Théodat, roi des Goths, l'ambassadeur byzantin, Pierre, chargé de signifier au prince barbare l'ultimatum impérial, était un serviteur dévoué de Théodora, et la correspondance assez mystérieuse que la souveraine eut à ce moment avec la cour de Ravenne, semble indiquer qu'elle poursuivait d'autres desseins encore que les projets officiellement formés par son époux. Faut-il croire, comme le raconte VHistoire Secrète^ qu'elle conseilla l'assassinat d'Amalasonthe, la fille du grand Théodoric, parce qu'en cette princesse, intelligente, distinguée et belle, elle craignait une rivale capable de lui ravir le cœur de son époux ? Rien ne le prouve. Mais il ressort de ses lettres qu'elle proclamait volontiers son crédit auprès de Justinien dans la conduite de la diplomatie. Elle invitait Théodat à faire transmettre par elle les requêtes qu'il voudrait adresser au basileus ; elle écrivait au ministre de Chosroès, roi des Perses : ce L'empereur ne décide jamais rien sans me consulter. »
Assurément cette influence ne fut point tou jours également heureuse, et on se moquait parfois, dans les cours voisines, de cet empire qu'une femme gouvernait. Sous ses qualités d'homme d'Etat, Théodora en effet restait femme, et par là, par la violence de ses passions et l'ardeur de ses haines, souvent elle agita assez inutilement la monarchie. Elle aimait l'argent : elle conseilla, pour s'en procurer, bien des mesures iniques et vexatoires. Elle aimait ses amis : elle s'occupa d'eux parfois avec un peu trop de sollicitude. Elle assura l'avenir des siens avec un souci peut-être excessif des affections de famille. Sa sœur aînée, Comito, l'ancienne actrice, épousa par ses soins un officier de haut rang, Sittas, qui avait été le compagnon de jeunesse et demeurait le confident de Tempereur. Elle essaya d'unir son petit-fils Athanase à la fille de Bélisaire et de lui assurer ainsi l'immense fortune du général ; elle le fit à tout le moins, quand ce projet eut échoué, prodigieusement riche et très influent à la cour Elle maria sa nièce Sophie à un neveu de Justinien, le curopalate Justin, héritier présomptif de l'empire. Son oncle Théodore, le frère de sa mère, devint patrice, président du sénat ; il fut, dans la guerre de Perse, chargé de commandements importants et il resta
l/iMPÉRATRICE THÉODORA
l'un des conseillers les plus écoutés de Tempereur, jusqu'au jour où il renonça au monde pour se retirer au monastère de Chora. De même plusieurs autres parents de Théodora parvinrent par sa faveur k des emplois considérables et lucratifs. Elle aimait le pouvoir enfin : pour le conserver sans partage, elle ne recula devant rien, et, quand ses intérêts furent en jeu, elle se montra sans hésiter perfide, violente, cruelle, inflexible pour tous ceux qui avaient mérité sa haine, et elle troubla ainsi par d'invraisemblables intrigues le palais et la cour.
Toute sa vie, Théodora regretta amèrement de n'avoir point de fils qui pût faire monter sur le trône de Byzance sa descendance directe. Lorsque en 530 le grand solitaire de Palestine, saint Sabas, vint a Constantinople et y fut reçu avec des honneurs presque royaux, Théodora, comme Justinien, vint se prosterner aux pieds du bienheureux et solliciter humblement sa bénédiction. Puis un jour elle le prit à part, et le supplia de prier le ciel qu'il accordât enfin des enfants à l'impératrice. Saint Sabas refusa net : « Cette femme, disait-il brutalement, ne pourrait mettre au monde que des ennemis de l'Eglise. »
Elle ne se consola jamais que son mariage fut demeuré stérile. Mais du moins, tant qu'elle
vécut, elle gouverna en maîtresse, et quels que fussent ses défauts et ses vices, elle n'en a pas moins marqué profondément de son empreinte le gouvernement de Justinien. Elle morte, une décadence commença, où s'acheva tristement, sous un prince fatigué et vieilli, un règne longtemps glorieux.
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Parmi les princes de la famille impériale, le patrice Germanos, neveu de Justinien, était le plus remarquable et le plus populaire. Admirable soldat, général énergique, diplomate habile, il avait réussi dans toutes les taches dont l'avait chargé la confiance du basileus ; il s'était particulièrement distingué en x\frique où, par un mélange ingénieux de concessions opportunes et do ferme rigueur, il avait su en quelques mois réduire une insurr<^ction formidable et rétablir dans la province Tordre et la paix. Partout oii il avait passe, il avait laissé de glorieux souvenirs. I/armée 1 adorait ; dés qu'il était désigné pour commander en chef, les mercenaires s'empressaient à s'enrôler sons ses étendards, et les
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barbares eux-mêmes s'honoraient de servir sous ses ordres. Les provinciaux l'aimaient pour son courage, pour le soin qu'il avait de la bonne administration et de la justice, pour la terreur aussi que son nom seul inspirait aux ennemis de la monarchie. Il n'était pas moins hautement apprécié dans la capitale. Très préoccupé du bon renom du gouvernement, scrupuleux observateur des lois, il portait au palais et dans la vie publique une dignité calme et fière, se tenant attentivement à l'écart des intrigues qui troublaient trop souvent la cour de Justinien, ne sacrifiant — • chose rare à Byzance — ni aux passions du cirque, ni aux rivalités des factions. Fort riche, il était libéral, prêtait volontiers à tous ceux qui le lui demandaient, sans même réclamer d'intérêts. Enfin, d'humeur aimable et enjouée, il ne jugeait point que son rang de prince l'obligeât à une morgue inutile ; il recevait bien, accueillait obligeamment dans sa maison et à sa table. Par ses grandes qualités, par ses rares vertus, Germanos était une des plus nobles figures de l'entourage de Justinien.
Pour toutes ces raisons, il était mal en cour. Trop aimé, trop populaire, il inquiétait un peu l'esprit toujours soupçonneux de l'empereur ; trop sérieux, trop distingué, trop libéral, il dé-
plaisait encore davantage à rimpératrice, à qui son attitude semblait une critique trop visible des façons d'être ordinaires des souverains. En lui, Théodora détestait en outre l'héritier probable de cet empire qu'elle eût tant souhaité assurer à sa postérité ; peut-être lui savait-elle mauvais gré aussi du mariage trop illustre qu'il avait contracté avec une petite-fille de Théodoric le Grand et qui soulignait un peu trop vivement l'humble naissance de la basilissa. Mais pardessus tout elle sentait en lui un rival possible, dont elle voulut à tout prix annuler l'influence. Aussi ne lui ménagea-t-ellé point les marques de sa défaveur.
Peu à peu, sous l'influence de sa femme, Justinien, qui d'abord avait volontiers fait appel aux talents de son neveu, finit par le tenir à l'écart, sans emploi, presque en disgrâce, et de même il laissa languir en des fonctions obscures les deux fils du prince, dont la nature ambitieuse et ardente éveillait ses soupçons. Bientôt, chaque jour davantage apparurent non équivoques les marques de la mauvaise volonté impériale. Germanos avait un frère, Boraïdès ; il vint à mourir, léguant à Germanos et à ses fils la plus grande partie de son énorme fortune ; aussitôt Justinien cassa le testament, sous prétexte
l'impératrice tiiéodora
que le mort laissait une femme et une fille, qu'il ne pouvait ainsi presque complètement déshériter. La haine de Théodora se manifestait plus ouvertement encore, à ce point que, par peur de l'impératrice, nul n'osait s'allier à la famille de Germanos. Outre ses fils, le prince avait une fille : à dix-huit ans elle n'était point mariée. Un prétendant pourtant se présenta enfin. C'était un officier de l'armée de Bélisaire, Jean^ neveu de ce Vitalien, qui jadis, à la cour de Justin, avait balancé un moment la fortune de Justinien. Assez mal vu au palais à cause de cette parenté, mais brave, audacieux et démesurément ambitieux, il pensa que, n'ayant pas grand'chose il espérer du côté du gouvernement, il trouverait quelque profit a chercher fortune dans l'opposition : il demanda donc à Germanos la main de sa fille. C'était un parti médiocre pour une petite-nièce d'empereur ; Germanos cependant accepta avec enthousiasme ce gendre inespéré, et les deux hommes avaient, chacun de son côté, une telle peur de voir se rompre le projet caressé, qu'ils se lièrent l'un à l'autre par les serments les plus solennels. A cette nouvelle, Théodora entra dans une violente colère ; par tous les moyens, par l'intrigue, par la menace, elle s'efforça d'empêcher le mariage. Rien n'y
fit. Elle finit alors par déclarer fort ouvertement que Jean pourrait bien payer sa hardiesse de sa tête, et comme depuis fort longtemps déjà l'officier était par surcroît en mésintelligence déclarée avec Bélisaire, ce ne fut pas sans quelque appréhension que Jean, le mariage conclu, retourna à Parmée d'Italie. Antonine s'y trouvait, la favorite et l'âme damnée de Théodora^ et nul ne doutait que l'impératrice n'eût chargé cette habile intrigante du soin de sa vengeance. II faut ajouter, pour l'honneur de Théodora, que le gendre de Germanos ne semble pas avoir eu à se repentir d'avoir osé braver l'animosité de la souveraine. Germanos toutefois et ses fils furent moins heureux. Tant que la basilissa vécut, ils restèrent en disgrâce, et par ses calomnies intéressées, Théodora avait su si bien prévenir contre eux l'esprit de Justinien, qu'après la mort même de sa femme, l'empereur fut longtemps avant de croire en leur fidélité et de leur rouvrir le chemin des honneurs.
Ainsi, pour tenir Justinien en sa main, Théodora prit soin d'écarter tous ceux dont l'influence pouvait contre-balancer la sienne. Sa rancune fut plus impitoyable encore pour ceux qui osèrent discuter son autorité ou tenter de ruiner son crédit.
l'impépatricê théodora
On était en 542-. Justiiiien était gravement malade de la peste qui ravageait alors Constantinople, et déjà le bruit de sa mort s'était répandu dans la capitale et dans l'armée. Plusieurs des généraux, désireux de profiter d'un changement de règne, déclarèrent que. si le prince venait à mourir, ils ne laisseraient point à Byzance, c'està-dire au palais et à Timpératrice, le droit de faire un empereur. C'étaient là des propos que Théodora ne pardonnait point. Aussitôt que le rétablissement du basileus eut raffermi son autorité, elle manda à Constantinople ceux que ses espions lui dénonçaient comme les principaux coupables, Bélisaire et Boutzès. Le premier, brusquement relevé de son commandement, tomba en pleine disgrâce et craignit même un moment pour sa vie. L^iutre, invité par Théodora à se rendre au gynécée impérial pour une communication importante, fut arrêté et emprisonné dans l'un des cachots souterrains où Timpératrice, dit-on, faisait secrètement disparaître ses victimes. Pendant plus de deux ans il languit dans cet enfer, vivant dans une nuit perpétuelle, ne parlant à nul être vivant : les geôliers qui lui portaient sa nourriture avaient ordre de ne jamais lui adresser un mot. Et tout le monde le croyait mort, et personne n'osait même, par pni-
dence, prononcer un nom qui rappelait de ténébreuses histoires, lorsque tout à coup Boutzès reparut. Théodora avait finalement pris pitié de sa victime ; mais en lui rendant la liberté, elle le renvoyait presque méconnaissable. De sa longue captivité, Boutzès garda, dit Procope, la vue presque détruite, la santé ruinée pour toujours.
Pareille disgrâce frappa le secrétaire Priscus, que la faveur de Justinien avait porté à la haute charge de commandant des gardes, et qui, fier de la sympathie que lui marquait le prince, se crut de taille à lutter contre Théodora. C'était un assez méchant homme, qui s'était par ses fonctions poussé dans l'intimité du basileus et avait su lui plaire par une affectation de zèle et de dévouement. Il avait d'abord tiré parti de sa situation pour faire une fort belle fortune. Il ne tarda pas à rêver davantage : se fiant, assez imprudemment, en l'amitié de l'empereur, exalté d'ailleurs par les grands emplois auxquels il s'était élevé, et par le consulat dont il était alors revêtu, il prit des airs arrogants, une attitude insultante à l'égard de la basilissa, il se permit même de parler d'elle en des termes fort injurieux. Théodora n'était point femme à tolérer de telles incartades ; mais si profonde éiait l'influence du favori sur le maître, si réelle Taffec-