‹ Théodora, impératrice de ByzanceChapitre 15 sur 28 · IMPl-RATRICE THKOnORA · texte numérisé non relu

IMPl-RATRICE THKOnORA

tioli de Jiistinien pour son conseiller, que d'abord l'impératrice ne put rien obtenir. Elle se décida alors h un acte de vigueur et d'audace. De force, elle fit embarquer son ennemi pour Cyzique, où il fut prestement tonsuré et contraint d'entrer dans les ordres. Devant le fait accompli, Justinien, avec son habituelle faiblesse, s'inclina. Jamais plus il ne s'informa de ce cju'était devenu Priscus ; il se contenta de confisquer à son profit l'immense fortune de son ancien favori.

Bien crautres gens encore éprouvèrent l'implacable violence des haines de Théodora. Bassianos, comme Priscus, s'était permis des impertinences sur le compte de l'impératrice. C'était risquer gros, surtout lorsque, comme c'était le cas de ce jeune homme, on avait le malheur d'appartenir à la faction verte. Aussi Bassianos, sachant à quoi il était exposé, avait-il cherché asile dans l'église de Saint-^Iichel- Arcliange. Sans respect pour la sainteté du lieu, Théodora l'y fit arrêter; mais, comme elle était fort adroite, elle n'eut garde de mettre en avant son injure personnelle ; Bassianos fut incarcéré sous l'inculpation de mœurs infâmes et rapidement condamné par un magistrat complaisant à la peine capitale dont la loi punissait ce crime. Vainement la multitude, emue de la grâce et de

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la beauté de rélégant jeune homme, réclamait à grands cris sa mise en liberté. Par un raffinement de cruauté, Théodora ordonna qu'à la peine ordinaire on ajoutât l'aggravation d'une mutilation honteuse ; après quoi, selon l'habitude, elle fit confisquer au profit du trésor la fortune de sa victime.

Elle n'était pas moins ardente à venger les injures de ses amis que les siennes mêmes. Lorsque Photius, le beau-fils de Bélisaire, se mil en tête de défendre l'honneur conjugal de son père adoptif et osa en plein jour, dans l'église d'Ephèse, enlever l'amant d'Antonine, Théodora lui fit payer cher cette audacieuse violence. Arrêté, battu de verges comme un esclave, Photius fut soumis aux plus atroces tortures, pour lui arracher le secret de l'endroit où il avait caché son prisonnier ; mais, chose inattendue, cet homme de santé délicate, cet élégant très soucieux de son corps, montra dans les supplices une énergie inouïe. On n'en put tirer aucun aveu. Alors Théodora le fit enfermer dans un de ses terribles cachots souterrains. Il s'échappa et alla chercher asile dans l'église de la Théotokos. Repris, incarcéré de nouveau, il s'évada encore, et cette fois courut se réfugier à Sainte-Sophie, comptant que nul n'oserait

l'impératrice théodora

Tarracher de ce sanctuaire vénéré entre tous. Mais rien ne désarmait la haine de Théodora. Sur son ordre, le clergé de la Grande Église, pris de peur, livra le suppliant. Pour la troisième fois, Photius rentra dans sa prison. Il y resta trois ans, et il commençait à désespérer, lorsqu'un miracle, dit-on, se produisit en sa faveur. Le prophète Zacharie lui apparut en songe et lui promit de l'aider dans sa fuite. Une fois encore, Photius réussit h sortir des prisons impériales et, plus heureux cette fois, il parvint, ayant dépisté les émissaires lancés à sa poursuite, a gagner Jérusalem. Il y entra au couvent, jugeant qu'ainsi seulement il pourrait échapper à la vengeance de Théodora. Il devait plus tard, après la mort de Justinien, rentrer en grâce au palais, et, chose curieuse, devenir le favori de l'impératrice Sophie, la propre nièce de sa persécutrice d'autrefois.

Tous ceux qui avaient aidé Photius dans son entreprise partagèrent sa disgrâce. Plusieurs de ses familiers furent, par ordre de Théodora, ou battus de verges ou exilés ; d'autres disparurent plus mystérieusement encore. Son ami, le sénateur Théodose, qui avait pris part au coup d'Ephèse, fut traité avec une particulière atrocité. On le jeta dans les prisons souterraines de

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l'impératrice, et comme un animal, on l'attacha à un râtelier, enchaîné de si court qu'il lui était impossible de se baisser. Il vécut là, obligé de rester constamment debout, mangeant et dormant comme une bête ; au bout de quatre mois de ce régime, il était fou furieux. Alors on le laissa aller, et peu de temps après il mourut. Ses biens naturellement avaient été confisqués.

Théodora pourtant échoua parfois dans ses vengeances. Diogène, un homme de grande naissance, était fort populaire dans la capitale, et quoiqu'il appartînt a la faction des Verts, il était fort aimé de l'empereur lui-même. Pour tout cela, l'impératrice le détestait et s'appliquait à le perdre. Procope a oublié d'expliquer pourquoi, en cette circonstance, elle renonça à ses façons expéditives et secrètes ; toujours estil que Diogène fut traduit devant un tribunal, sous l'inculpation de mœurs infâmes. Théodora avait pris soin de préparer des témoins à charge parmi les esclaves de l'accusé. Mais il se trouva que les juges, prenant au sérieux leur rôle, ne considérèrent point les dépositions comme suffisamment probantes. Pour corser le procès, la souveraine fit alors arrêter l'un des familiers de Diogène, Théodore, et alternant la douceur et les violences, elle essaya de le déterminer à témoi-

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gner contre son maître. Comme elle n'obtenait rien, elle s'avisa d'un épouvantable supplice. Elle ordonna cle mettre un nerf de bœuf autour de la tète du prisonnier et de serrer jusqu'à ce que les yeux sortissent des orbites : malgré tout, rhomme ne céda point. Finalement le tribunal, estimant l'affaire peu claire, acquitta Diogène aux applaudissements de la capitale et au grand mécontentement de Théodora.

Si l'on voulait examiner d'un peu près quelques-unes des anecdotes que j'ai rapportées d'après V Histoire Secrète, on y trouverait, en bonne critique, plus d'un détail sujet à caution. On comprend mal, il faut l'avouer, comment, ayant à son service tant de moyens mystérieux et sûrs de perdre ses adversaires, Théodora prenait plaisir à leur faire intenter publiquement des procès, d'où ils pouvaient parfois sortir acquittés. Il est certain d'autre part cjue de ces redoutables prisons souterraines, dont Procope nous a fait un si sombre et si dramatique tableau, on s'échappait, tout compte fait, — l'histoire de Photius le montre, — assez aisément ; et l'exemple de Boutzès lui-même qui, après y avoir passé, reparait ensuite, non seulement dans les conseils cle l'empereur, mais à la tête des armées, prouve qu'on n'y était pas nécessairement réduit à l'état de

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ruine vivante sous lequel il a plu au pamphlétaire de nous représenter l'infortuné général. Enfin, de Taveu même de l'auteur de VHistoire Secrète, la terrible femme qu'était Théodora était capable parfois de pitié et de pardon, ce qui s'accorde assez mal avec les rancunes implacables qu'il lui prête, et c'est un fait aussi que ses plus dangereux adversaires payèrent non de la mort, mais simplement de l'exil, l'opposition qu'ils osèrent lui faire, ce qui contraste un peu avec les goûts sanguinaires qu'on lui attribue.

Mais sans grossir à plaisir la liste de ses cruautés et de ses victimes, il ne faut point pourtant vouloir faire Théodora trop clémente et trop bonne. Quand ses intérêts étaient en jeu, elle ne reculait devant rien ; un assassinat ne l'eut point effrayée, si elle Teiit jugé utile ou nécessaire. L'aventure de Priscus ou celle de Germanos montrent de quoi elle était capable quand son pouvoir était en jeu. L'histoire de la disgrâce de Jean de Cappadoce est plus caractéristique encore : en même temps qu'elle fait pénétrer un peu dans les mœurs de cette cour byzantine, si fertile en intrigues et en complots, elle éclaire d'une assez vive lumière le Qiiractère passionné, l'àme ambitieuse, Tesprit vindicatif, Ténergie sans scrupules, Thabileté perfide de l'impératrice Théodora.

Depuis dix ans, Jean de Cappadoce occupait la haute charge de préfet du prétoire, qui faisait de lui tout ensemble le ministre des finances, le ministre de Tintérieur et presque le premier ministre de la monarchie. Parti de très bas, de naissance fort humble, d'instruction médiocre, d'éducation plus que négligée, il s'était par la supériorité de son intelligence, par l'habileté de son puissant et pratique génie, par sa merveilleuse entente des affaires, insinué peu à peu dans la faveur et l'amitié de Justinien. Il avait par de belles promesses, en faisant miroiter à ses yeux des plans grandioses de réorganisation financière,

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éveillé raltention crun prince toujours ii court d'argent ; bien vite nommé à un poste élevé dans l'administration des finances, promu peu après h la dignité d'illustre, il était en 531 parvenu aux fonctions de préfet du prétoire.

Un proverbe du temps disait des gens de C.appadoce : w Le Cappadoclen est mauvais de nature: donnez-lui une place, il est pire; montrez-lui de l'argent h gagner, il devient plus détestable que tout. ))Par sa dureté, son avidité, son absence de scrupules, le préfet justifia amplement la fâcheuse réputation de ses compatriotes. Pour trouver de l'argent, soit pour le trésor, soit pour lui-même, froidement, sans pitié, sans remords, il sacrifia les vies humaines et ruina les cités. Il permit tout à ses agents, pourvu qu'ils rapportassent de l'or, et lui-même donna l'exemple et montra le moyen de s'en procurer. Dans ses prisons du prétoire, il installa tout un savant appareil d'instruments de torture, et ceux qu'il soupçonnait de dissimuler leur fortune apprirent là ce qu'il en pouvait coûter d'essayer de frauder le fisc. Battus, suspendus par les mains ou par les pieds, suppliciés de cent manières, souvent jusqu'à ce que la mort s'ensuivît, les gens de tout rang, de tout âge étaient soumis aux cruautés du préfet; de ses mains, selon le mot d'un contemporain,

ses victimes ne sortaient que dépouillées ou mortes.

Nature cupide et vulgaire, Jean de Cappadoce, tout en travaillant pour l'empereur, n'oubliait point sa propre fortune. « Toujours prêt à voler », comme Ta dit de lui un écrivain de l'époque, il spéculait sur tout. Au moment oii s'embarquait l'armée destinée à conquérir l'Afrique, le préfet, à qui incombait le soin des subsistances militaires, fournissait aux troupes du biscuit de mauvaise'qualité, qui pourrissait en route et produisait une épidémie dans le corps expéditionnaire : mais Jean de Cappadoce avait gagné une forte somme à l'opération. Il spéculait sur les blés, tantôt obligeant les provinciaux à payer en or l'impôt ordinaire perçu en nature, tantôt accaparant les récoltes pour les revendre à des prix de famine. Il rognait sur la solde, sur les pensions, empochant la différence; et de toutes ces vexations, de toutes ces souffrances, il s'était fait une énorme et scandaleuse fortune.

Tout le monde le détestait. Mais aux yeux de Justinien, Jean avait un mérite extrême : à toute réquisition il fournissait l'argent qu'exigeaient les grandes dépenses du règne. Par quels moyens il obtenait ces résultats admirables, l'enipereur n'en avait cure et peut-être même l'ignorait-il

LIMV k H Al Kl C E T H l-: O J) O R A

véritablement. En tout cas, par son ingéniosité à créer des ressources, par son constant souci, dont le basileus le félicitait publiquement, d'accroître les revenus publics, par d'autres mérites encore, le préfet avait su se rendre indispensable et se faire tout pardonner. Bon administrateur, malgré ses vices, il avait au reste d'émiuentes qualités d'homme d'Ktat, l'àme énergique, le caractère hardi, une courageuse franchise par où il s'imposait à 1 empereur. Et malgré les haines qu'il soulevait, tout le monde à la cour, tremblant devant le tout-puissant favori, célébrait à l'envi, pour plaire au prince, sa prestigieuse habileté et les succès de son administration.

La sédition Nika, que ses vexations contribuèrent pour une forte part à faire écdater, faillit un moment arrêter sa fortune. Il fut disgracié aux applaudissements de la capitale enthousiasmée. Mais il était l'homme indispensable ; bien vite il revint au pouvoir, plus dur, plus avide que jamais, et non moins assuré de la faveur du maître» Derechef, il fut préfet du prétoire, il fut consul^ patrice; et Justinien, qui dans un rescrit officiel le remerciait (c d'avoir si fort à cœur le salut de l'empereur », finit par se lier aveuglément à cet utile et dévoué serviteur.

Tout-puissant sur l'esprit du prince, avec cela

THKODOKA KT JEAN DK CAPPADOCE

prodigieusement riche, Jenii en vint [Htu \\ peu à se griser de su fortune. Nature assez vulgaire, jouisseuse et sensuelle, il avait toujours aimé le pouvoir pour les plaisirs matériels qu'il assure. Il aimait la bonne chère, les vins fins, les mets délicats; pour un plat réussi il nommait ses cuisiniers i\ de hautes fonctions publiques ; de Tllellespont, du Pont-Euxin, des bords lointains du Phase, il faisait venir pour sa table les poissons les plus rares, les gibiers les plus précieux. Gros mangeur, fort buveur, il passait, en joyeuse compagnie, les nuits entières en festins, ne supportant point qu'on le dérangeât, même pour les affaires de l'Etat ; et il n'était pas rare qu^on le trouvât au matin complètement ivre, ou bien si gorgé de nourritures qu'il couvrait le plancher et ses voisins mêmes du torrent de ses vomissements. Ses mœurs étaient déplorables. On le voyait passer à travers les rues de la capitale, vétu d'un habit vert qui faisait ressortir la pâleur de son teint, entouré d'un scandaleux cortège de jeunes gens et de courtisanes. Vêtues de transparentes tuniques, qui laissaient librement apparaître leur beauté, tout cet essaim de femmes légères environnait la litière du tout-puissant ministre, le couvrait de caresses et de baisers, tandis que .Jean, se laissant nonchalamment aller

t/impi':ratrïce théodora

sTir répaiilo de ses favorites, pensait^ par cet appareil pittoresque et débraillé, par ce pompeux étalage de son Inxe, éblouir l'esprit de ses contemporains et préparer Favenir que rêvait son ambition.

Comme la plupart des gens de son temps, Jean de Cappadoce était superstitieux. Il croyait aux devins, aux diseurs de bonne aventure, et ceuxci lui annonçaient volontiers qu'il revêtirait un jour riiTibit d'Auguste; pour aider au succès des prédictions, lui-même se livrait à des incantations magiques, et tout gonflé d'espoir, se voyant déjà empereur, il semblait, selon la jolie expression de Procope, « marcher sur les nuées ». Ne craignant ni Dieu ni diable, et d'ailleurs véhémentement suspect de paganisme, il osait, dans cette cour orthodoxe el dévote, paraître rarement à l'église, et encore il y marmottait en guise de prières des litanies païennes. Chez lui, il se plaisait à ressusciter les cérémonies de la Grèce antique; vêtu d'un costume de grand prêtre, il suppliait les dieux ou les démons — entre eux alors on ne distinguait plus guère — d'affermir son crédit sur l'esprit de Justuiien, en attendant ([ue riieure (ùt venue de renverser le basileus. Et enfin, comme il avait du sens pratique, il employait ses immenses richesses à se créer un

parti dans l'empire, et il se mit à faire par les provinces, afin de se rendre populaire, des voyages officiels en grand apparat.

Il ne craignit pas, pour préparer sa voie, d'entrer en lutte avec Thcodora. Au lieu de la flatter, de lui témoigner ces respects qu'elle aimait, le ministre prit avec elle des airs hautains et insolents ; il fit plus : ouvertement il la calomnia chez l'empereur, espérant tourner en haine le grand amour que Jiistinien portait à sa femme. C'étaient choses que Théodora ne pardonnait point. Dès lors, la lutte s'engagea, acharnée, inexorable, entre la souveraine et le ministre. Elle, décidée à tout, n'attendait qu'une occasion pour ruiner son rival ^ lui, sentant bien ([uo Théodora était le plus grand obstîicle opposé ii son ambition, ne ménageait rien pour la perdre. Dans celte apre et obscure bataille, le préfet n'ignorait pas à quelle redoutable adversaire il s'était attaqué ; il la savait capable de tout, même de se débarrasser d'unennenii par un assassinat; et la nuit, mali^ré les millieis de aai'J^s dont il s'environnait, souvent des per\sées sinistres troublaient son repos ; tressaillant à chaque bruit, il croyait voir surgir à son chevet quelque mercenaire barbare chargé de Tégorger, et inquiet, l'oreille tendue, il surveillait les portes, inspec-

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tait les coins obscurs, sans parvenir à fermer l'œil. Mais le jour lui rendait son courage. Il avait conscience de l'impérieux besoin que Justinien avait de ses services, du prodigieux ascendant qu'il exerçait sur l'esprit de Tempereur ; il se fiait aussi en l'inextricable désordre ([u'il avait à dessein introduit dans l'administration des finances, et qui, en rendant sa s-uccession foit difficile à débrouiller, le faisait lui-même indispensable. Et, sans souci de l'éternelle Némésis qui, comme dit un contemporain, récompense toujours le mal par le mal, il poursuivait le cours de ses vexations et de ses crimes, enrichissant ses familiers, remplissant l'administration de ses créatures, accroissant sans cesse sa scandaleuse fortune; et devant sa toute-puissance, tout le monde s'inclinait, et de cet ((ennemi des lois», ((le pire de tous les hommes», — ainsi parlent de lui les chroniqueurs, — nul au palais n'osait prononcer le nom sans le couvrir d'éloges.

Jean de Cappadoce comptait pourtant sans la profondeur d'intrigue de Théodora. D'abord l'impératrice essaya d'éclairer Justinien sur les souffrances que l'administration du préfet infligeait aux sujets, sur le grave mécontentement qu'elles produisaient, sur le péril dont elles menaçaient la monarchie même. Fort habilement

la souveraine laissait de côté ses griefs personnels et faisait appel au bon sens politique du basileus, au goût passionné qu'on lui connaissait de l'ordre et de l'exactitude, k la sollicitude qu'il se piquait d'avoir pour le bonheur de son peuple. Elle n'obtint rien. Jurtinien ne pouvait se résoudre à se séparer d'un ministre que ses ennemis mêmes proclamaient « le génie le plus puissant de son temps », et qui était merveilleusement expert c( à envisager toutes les éventualités et à résoudre toutes les difficultés». Alors Théodora tenta d'éveiller les soupçons du basileus sur les dangers que l'ambition du préfet faisait courir à l'autorité et à la vie même du souverain. Justinien, si prompt d'ordinaire h accueillir les dénonciations calomnieuses, si empressé, pour îa moindre démarche qui inquiétait sa jalousie, à abandonner ses meilleurs amis, ne voulut rien entendre. Comme toutes les âmes faibles, il hésitait à renvoyer un conseiller auquel une longue habitude et quelque affection réelle semblent l'avoir profondément attaché. Théodora commençait à être fort embarrassée. Pour vaincre l'obstination de l'empereur, elle ne pouvait, comme elle avait fait pour Priscus, risquer un coup de force contre le ministre tout-puissant ; il se gardait trop bien pour qu'elle pût espérer s'en défaire par la prison

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ou le poignard. Mais Théodora était femme de ressources : elle imagina pour le perdre une machiavélique machination.

Antonine, la femme de Bélisaire, venait justement de rentrer d'Italie à Constantinople. Grande maîtresse du palais, et fort attachée h la basilissa, cette femme intelligente et hardie, passionnée et dissimulée tout ensemble, n'avait point, ditProcope, qui la connut bien, sa pareille pour nouer une intrigue et faire réussir même l'impossible. En ma^'ntes circonstances déjà, elle avait donné la mesure de son savoir-faire et rendu à l'impératrice des services signalés ; a ce moment, elle tenait plus spécialement encore à se faire bien venir de la souveraine, qui connaissait ses secrets et pouvait protéger ses amours. Elle était donc tout acquise aux desseins de Théodora. Personnellement au reste, elle détestait le préfet. Elle savait combien la gloire de Bélisaire offusquait Jean de Cappadoce, combien le ministre était jaloux du prestige et de la popularité du général ; et quoiqu'elle ne se piquât point d'être une épouse très fidèle, elle craignait pour la fortune de son mari une disgrâce dont elle eût eu sa part. Elle se prêta donc volontiers aux ouvertures de Théodora, et pour lui plaire, elle déploya tout son zèle dans la

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ténébreuse intrigue que les deux femmes machinèrent.

Jean avait une fille, Euphémie, toute jeune encore, candide et naïve ; enfant unique, elle était la joie et l'orgueil du préfet. Antonine se lia avec elle ; par des visites journalières et de flatteuses paroles, elle s'insinua dans son amitié, et la prenant pour sa confidente, elle feignit de lui ouvrir son âme. Un jour, comme elles causaient seule à seule, Antonine se mit à parler du mécontentement qu'éprouvait Bélisaire, elle se plaignit amèrement qu'après avoir conquis l'Afrique et l'Italie, ramené à Byzance deux rois captifs et d'incommensurables richesses, le victorieux général n'eût rencontré qu'ingratitude auprès de son maître, et elle en prit texte pour critiquer fort vivement la forme du gouvernement. Euphémie, sans défiance, écoutait ces dangereux propos, et comme elle aussi détestait et redoutait l'impératrice, en qui elle ne voyait qu'une ennemie de son père, elle se prit à demander ingénument : « Mais, ma chère amie, pourquoi, ayant l'armée en main, supportez-vous d'être aussi indignement traités ? » C'est là qu'Antonine l'attendait : a Une révolution dans les camps, répliqua-t-elle, est chose impossible, si l'on n'a pas un allié dans la capitale. Ah ! si

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votre père voulait être cet allié, nous n'aurions pas grand'peine, avec l'aide de Dieu, à réussir. » La conversation fut naturellement rapportée au préfet par sa fille, et celui-ci, enchanté, croyant déjà voir s'accpmplir les oracles qui lui promettaient le trône, fit dire à Antonine qu'il serait heureux de causer avec elle dès le lendemain. Pour donner le change au ministre, et pour écarter de son esprit tout soupçon de trahison, la femme de Bélisaire refusa de se prêter à l'entrevue. C'était^ déclarait-elle, jouer un jeu trop périlleux. Dans une capitale pleine d'espions et de délateurs, on risquait de se faire prendre et ainsi de tout perdre. Mais elle devait dans quelques jours aller rejoindre son mari à Tarmée d'Orient; elle pourrait, au sortir de Byzance, s'arrêter dans la villa isolée que Bélisaire possédait au faubourg de Rufinianes, sur la côte d'Asie, non loin de Chalcéd^ine. Sous couleur de la saluer, le préfet y viendrait sans peine, et là il serait possible de causer librement et de préparer l'alliance. Tant de prudente habileté plut à Jean de Cappadoce, et l'on prit jour pour l'entrevue. Pendant ce temps Théodora, tenue au courant par sa favorite des progrès de l'affaire, avertissait à mesure Justinien.

L'empereur pourtant s'obstinait à douter, il

ne pouvait croire que son ministre conspirât contre lui. Non sans peine, l'impératrice le décida h envoyer, à l'heure du 'rendez-vous décisif, deux de ses fidèles, l'eunuque Narsès et Marcellus, commandant des gardes, dans la villa de Bélisaire : cachés par les soins d'Antonine, ils devaient surprendre l'entretien^ et ils avaient ordre, si la trahison leur apparaissait certaine, d'arrêter, et, s'il résistait, de mettre immédiatement à mort le préfet. Théodora espérait bien que son ennemi disparaîtrait ainsi dans la bagarre, sans avoir le temps de s'expliquer ou de se justifier.

En même temps qu'il cédait ainsi à la volonté de l'impératrice, Justinien, par un dernier reste d'afTectioU;, faisait sous main avertir son favori de ne point se rendre à la maison fatale. Jean de Cappadoce ne tint nul compte du conseil, et comme il était convenu, de nuit, en grand mystère, il passa le Bosphore et s'en vint à Rufinianes ; il prit soin seuleuient, par prudence, de se faire bien accompagner. Reçu par Antoninedans le jardin de la villa, il promit tout ce qu'elle lui demanda, et solennellement s'engagea a travailler a la chute de l'empereur. A ce moment, Narsès et Marcellus, qui, cachés derrière une haie vive, avaient tout entendu, surgissent brusquement de

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Tombre avec leurs hommes et tentent d'arrêter le ministre. Au bruit, les gardes de Jean accourent ; on se bat; Marcellus même est blessé dans la bagarre, et finalement le préfet s'échappe et, regagnant en hâte la capitale, il court se réfugier dans l'inviolable asile de Sainte-Sophie.

C'est ce qui perdit cet habile homme, en qui l'on trouvait d'ordinaire plus de sang-froid et de présence d'esprit. S'il avait osé se présenter hardiment devant l'empereur, il eût peut-être réussi a le persuader de son innocence ; en fuyant, il se reconnaissait coupable et surtout il laissait le champ libre à Théodora. Elle arracha à Justinienla destitution du préfet. Selon l'usage des disgrâces byzantines, le ministre dut entrer dans les ordres. En hâte, dans Sainte-Sophie même, on le tonsura, malgré sa résistance, et comme on n'avait point sous la main les habits nécessaires à son nouvel état, on lui jeta sur les épaules, pour faire vite, le froc d'un ecclésiastique attaché au trésor de la basilique et qui justement se trouvait présent. Procope rapporte que ce prêtre s'appelait Auguste, et qu'ainsi, en promettant au préfet qu'il porterait un jour le vêtement d'Auguste, les oracles n'avaient pas menti.

Jamais Jean de Cappadoce ne se résigna à sa nouvelle condition ; jamais il ne voulut remplir

les fonctions de prêtre , pour ne point se fermer sans retour le chemin des honneurs publics. Confiant en sa fortune, il gardait ses espérances et se flattait de promptement rentrer en grâce. Aussi bien Justinien l'avait traité avec une clémence extrême. Exilé dans la banlieue de Cyzique, Jean s'était vu rendre par la bienveillance impériale la plus grande partie de ses biens d'abord confisqués ; et comme il avait eu par surcroît, au temps de sa prospérité, la prudence de mettre en sûreté une bonne partie de sa fortune, il demeurait immensément riche, et dans sa paisible et somptueuse retraite, il vivait largement, heureux vraiment, s'il avait pu se consoler de sa grandeur perdue. Et l'opinion publique, il Constantinople, s'indignait très vertueusement qu'un aussi méchant homme expiât si doucement ses crimes, et menât, contre toute justice, une existence plus agréable que jamais.

Heureusement pour la morale, Théodora veillait. En cette crise redoutable, la plus sérieuse qui ait marqué sa vie d'iuipératrice, elle avait un moment tremblé pour son pouvoir ; jamais elle ne pardonna à l'homme qui avait menacé son influence. Contre lui, sa haine incomplètement satisfiûte ne désarma jamais : sa rancune obstinée n'épargna rien pour perdre son rival ;

l'iMPÉRATIUCE THÉODOltA

jusqu'à son dernier jour elle le persécuta.

Il y avait à la tète de l'église de Cyzique un prélat nommé Eusèbe, universellement détesté. Vainement on avait demandé sa destitution à l'empereur ; par ses intrigues et son crédit à la cour, il s'était toujours maintenu en place. Finalement le mécontentement grandit à ce point qu'un complot se forma contre lui ; en plein forum de Cyzique, il fut assassiné. Or, on savait que Jean était en mauvais termes avec l'évêque: Théodora saisit avec empressement l'occasion de le compromettre dans l'affaire. Une commission sénatoriale fut envoyée pour ouvrir une enquête; Jean fut arrêté, emprisonné, battu de verges, comme un voleur ou un brigand de grand chemin. Son innocence pourtant était si évidente qu'il fut impossible de le condamner à mort. Du moins, pour complaire à l'impératrice, on le dépouilla de tous ses biens, on lui enleva jusqu'à ses vêtements, et ne lui laissant qu'une misérable tunique, on l'embarqua pour la loin* taine Egypte. Pour compléter l'humiliation de l'ancien ministre, le capitaine du navire eut ordre, dans chaque port où il ferait relâche, de débarquer Jean et de l'obliger à mendier son pain aux passants ; et l'on put voir cet ancien préfet du prétoire, cet ancien patrice, cet ancien

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consul, dcniié de tout, tendre la main pour vivre. Finalement on le relégua à Antinoé, et là même la haine de Théodora ne l'oublia point. Elle s'efforça de retrouver les assassins de l'évèque de Cyzique, et par ses menaces et ses promesses, elle détermina Tun d'entre eux à accuser Jean d'avoir préparé le meurtre ; mais l'autre, malgré les tortures, ne voulut point mentir et se sauver en dénonçant un innocent. Ainsi Jean échappa ; mais jusqu'à la mort de sa persécutrice, il demeura en exil, misérable et souvent maltraité par ses geôliers.

Pourtant, dans son dénuement même, jamais cet homme énergique ne perdit son courage, sa confiance en soi, son insolence. Ce prisonnier d'Etat, se souvenant qu'il avait été jadis ministre des finances, s'amusait à rappeler aux gens d'Alexandrie qu'ils devaient de l'argent au trésor. Cet exilé, pauvre et abandonné de tous, rêvait encore de l'empirequ'il avait espéré. Un jour même, au lendemain de la mort de Théodora, il reparut à Consfantinople, toujours audacieux et hardi, ayant toujours foi en son étoile. Mais il était trop tard. En sept ans, Justinien avait eu le temps d'oublier son ancien favori : Jean de Cappadoce ne put rentrer en grâce, et il mourut dans cette robe de prêtre qu'il avait malgré lui revêtue.

l'impératrice théodora

Dans ce tout-puissant ministre, intelligent, ambitieux et sans scrupules comme elle, Théodora avait vraiment trouvé un adversaire digne d'elle. Aussi épuisa-t-elle contre lui toutes les ressources de cet esprit fertile en inventions que lui attribuent les chroniqueurs, et dans la difficile partie qu'elle avait engagée, légitimement elle put être fière de sa victoire. C'est par d'autres moyens, et non moins ingénieux, qu'elle sut maintenir dans le devoir et la fidélité un autre homme dont elle pouvait non moins justement redouter l'influence. L'histoire des rapports de Théodora avec Bélisaire et sa femme Antonine n'est pas, pour bien connaître le caractère de la souveraine, moins instructive que celle de sa lutte avec Jean de Cappadoce.

THÉODORA ET BÉLISAIRE

Par Téclat de ses victoires, par son prestige, sa richesse, sa popularité, Bélisaire, comme Jean de Cappadoce, pouvait sembler à Théodora un rival d'influence, et plus redoutable peut-être, car il avait en main cette force, l'armée, qui à Byzance était l'instrument nécessaire de toute révolution.

Bélisaire était le plus grand général de l'époque. Vainqueur des Perses, des Ostrogoths, des Vandales, conquérant de l'Afrique et de l'Italie, il avait ramené deux rois captifs aux pieds de Justinien, rapporté triomphalement à Constantinople les trésors de Genséric et de Théodoric, doublé l'étendue de l'empire. Après la chute de

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Carthaoej il avait clans rilippodrome en fête réveillé comme nn dernier souvenir des gloires romaines évanouies. Pendant des heures il avait, sous les yeux de la foule entliousiaste, fait défiler les dépouilles opimes de l'Afrique soumise par son bras, les trônes d'or, les vases précieux, les entassements de pierreries, la vaisselle de prix, les vêtements magnifiques, les voitures somptueuses, le long cortège des captifs bar}3ares à la fauve chevelure, parmi lesquels on se montrait Gélimer, encore vêtu de sa pourpre royale, et promenant autour de lui de mélancoliques et ironiques regards. Du haut de son char triomphal, libéralement il avait jeté au peuple les vases d'argent, les ceintures d'or, et par poignées, les monnaies à l'effigie impériale : et Constantinople reconnaissante avait à ce victorieux dressé des statues d'or, et pour célébrer la a gloire des Romains », associé, sur les médailles commémorativcs, l'image de Bélisaire à celle de Justlnien. Après la prise de Ravenne, il avait, pendant des semaines, rempli Byzance de l'éclat de sa renommée. Lorsqu'il passait dans les rues, suivi de sa pittoresque escorte de soldats goths, perses, maures ou vandales, pour se rendre au Palais Sacré, la foule ne se lassait point d'admirer sa haute taille, sa bonne mine, son

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air noble et fier. On louait ses vertus, son courage, ses victoires; on l'acclamait, on se pressait autour de lui pour le saluer, pour lui adresser la parole. Lui se laissait faire, aimable, accueillant, ayant pour chacun un mot bienveillant ; et au milieu de son armée de sept mille gardes fidèlement dévoués à sa personne, il semblait, à cet apogée de sa carrière, un roi tout-puissant rentrant dans sa capitale.

Il était l'idole des soldats et du peuple. Ses troupes l'adoraient pour sa magnifique bravoure, qui le faisait charger comme un simple cavalier à la tête de ses escadrons, et aussi pour sa générosité toujours prête, pour sa libéralité à distribuer l'argent et les récompenses. C'était un honneur sans égal d'être attaché a sa maison militaire ; les plus braves des vaincus étaient fiers de le servir; pour mériter un éloge de lui, les hommes de sa garde bravaient tous les périls, trop heureux de se faire tuer pour leur général. Les provinciaux l'aimaient pour la modération qu'il imposait h ses soldats, pour le soin qu'il apportait à ménager le pays, pour le souci qu'il avait de faire payer exactement les réquisitions. A Constantinople, le peuple avait oublié avec quelle sanglante rigueur il avait réprimé jadis la sédition Nika, et ne se souvenant que de ses

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victoires, le proclamait le premier général du monde. Ses adversaires mêmes s'inclinaient devant ses éminentes qualités. Sa présence a la lête des troupes semblait, à elle seule, un gage de succès ; son nom valait une victoire. Enfin, il n'avait tenu qu'à lui de devenir roi dans l'Italie conquise, de régner sur ces Goths qu'il venait de combattre et qui, bons connaisseurs en fait de valeur militaire, offraient le trône à leur vainqueur. Environné d'une éclatante auréole, riche d'une richesse royale, Bélisaire semblait le maître véritable de l'empire. « Je ne crois pas, dit un contemporain, que s'il avait donné un ordre, personne eut osé lui résister ; tout le monde s'empressait à lui obéir, autant par estime de ses vertus que par crainte de sa puissance. ))

Mêlé à toutes les grandes affaires de l'Etat, conseiller d'autant plus écouté au palais qu'on le savait assez fort pour n'en faire qu'à sa tête, Bélisaire était l'homme le plus en vue à Byzance. Aussi, sans le vouloir, sans y penser même, inquiétait-il tous ceux qui détenaient le pouvoir. Jean de Cappadoce le détestait, voyant en lui un rival d'influence; Théodora ne l'aimait guère, craignant qu'il ne lui vînt un jour quelque tentation de risquer un coup d'Etat; Justinien, malgré la confiance relative qu'il avait dans le com-

THÉODOHA \LT BÉLISAIHE 19j

pagnon de sa jeunesse, redoutait parfois en lui un successeur. Et aussi bien était-ce dans la capitale une opinion fort répandue que Bélisaire n'attendait qu'une occasion pour renverser le gouvernement établi.

Heureusement pour l'empereur, Bélisaire n'était pas un homme politique. C'était un soldat Joyal et fidèle ; jamais il ne voulut être autre chose. Compatriote du basileus, attaché de bonne heure, dès avant l'avènement, à sa personne, toujours il se considéra comme lié à son maître par des engagements plus étroits que le commun des sujets, et quand Justinien lui demanda de jurer que jamais, lui vivant, il n'aspirerait au trône, volontiers il prêta ce serment et le tint. Aussi bien son caractère ne le portait pas aux rêves ambitieux. Sensible aux honneurs, à la gloire extérieure, h la popularité, il ne prétendait pas aux réalités du pouvoir ; il se fût senti gêné au premier rang. Brave soldat, bon général, il manquait un peu, en dehors des choses de son métier, d'idées personnelles et d'initiative ; né pour exécuter, pour servir, il ne voulut être qu'un bon serviteur, un instrument docile des volontés impériales. Très respectueux enfin des pouvoirs établis, il était volontiers d'âme un peu humble ; sa grandeur l'embarrassait parfois ; et pour se

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la Taire pardonner, il s'abaissait plus qu'il n'était nécessaire. Il savait que l'impératri-ce ne l'aimait guère : il s'attacha, pour la désarmer, a travailler pour elle, même en d'assez basses besognes. Il savait que Justinien était jaloux de sa gloire, de sa fortune, de son prestige : il s'appliqua, par trop de faiblesses, à le rassurer. Ce soldat qui, sur les champs de bataille, montrait une bravoure éclatante, manquait un peu de courage civil. Toute sa vie, il eut peur des rancunes de Théodora, plus peur encore de se brouiller avec elle ; toute sa vie, pour maintenir son crédit, il se laissa trop complaisamment mêler à des intrigues de femmes. Bélisaire est le héros d'une époque de décadence : ce n'était point un homme tout d'une pièce, un caractère fortement trempé.

Toute sa vie, il se laissa, sans protester, dénoncer, calomnier, humilier; toute sa vie il accepta sans rien dire les mauvais procédés et les disgrâces. On ne les lui épargna point. A l'armée d'Afrique, la prudence du palais plaça jusque dans son état-major des espions qui rapportaient a Constantinople, en les travestissant, ses démarches les plus innocentes. A l'armée d'Italie, on lui donna pour collègue, ou plutôt pour surveillant, Narsès, l'homme de confiance de Théodora, muni d'une lettre de service qui lui permettait

THÉODORA ET BÉLISAIRE

de mettre en échec le généralissime. A trois ou quatre reprises, brusquement, sans raison, on lui retira son commandement ; on alla jusqu'à lui enlever sa maison militaire, jusqu'à confisquer une portion de ses biens. Après la première campagne d'Italie, si glorieuse, on lui refusa les honneurs du triomphe; on lui fit dans la seconde cette situation impossible où sombra à jamais son prestige militaire. C'étaient là les moyens exceptionnels. Pour maintenir solidement et constamment Bélisaire dans son devoir, Théodora trouva mieux : elle employa Antonine.

S'il en faut croire Y Histoire Secrète^ Antonine, comme Théodora, avait eu une jeunesse assez orageuse. Fille d'un cocher du cirque et d'une courtisane, elle avait commencé par mener une vie fort dévergondée ; puis elle s'était mariée assez médiocrement, à ce qu'il semble, et de cette union elle avait eu plusieurs enfants, parmi lesquels un fils, nommé Photius. Devenue veuve, elle avait rencontré Bélisaire, et quoiqu'elle ne fût plus toute jeune — au moment où Justinien monta sur le trône, elle avait bien quarante ans sonnés — elle avait fait la conquête du général. Il l'épousa, et toute sa vie il l'aima si passionnément, que les badauds de Byzance, selon leur habitude, ne crurent pouvoir expliquer que par

198 L'iMPÉHATlUCh: THIîODOnA

des pratiques magiques un si fidèle et si constant amour. En tout cas, il l'adora jusqu'à la folie, jusqu'à la fi\iblesse : ne pouvant se résoudre à se séparer d'elle, toujours il l'emmena avec lui dans ses campagnes, en Afrique, en Orient, en Italie, et constamment il la laissa se mêler à ses conseils. Pour elle, il lui arriva de sacrifier les entreprises militaires les plus décisives, d'oublier ses devoirs de général et les intérêts supérieurs de l'Etat ; pour elle, il se prêta aux plus louches intrigues, et pour satisfaire ses caprices, ses rancunes ou ses haines, rien ne lui coûta. Les amis mêmes de Bélisaire semblent avoir été chcqués de l'excès de cette passion plus que conjugale ; pour lui, pleinement soumis à l'influence de sa femme, il ne la trompa jamais et l'écouta toujours. ^

Il faut dire qu'Antonine était fort intelligente, capable de vaillance et de bon conseil. Pendant le siège de Rome, elle fut assez courageuse pour se risquer, sous la protection d'une faible escorte de cavaliers, à travers les lignes des assiégeants, afin de presser l'arrivée des secours. Pendant la seconde campagne d'Italie, elle assistait à l'attaque tentée pour débloquer la ville éternelle. Son esprit ingénieux s'occupait des moindres détails. Pendant la traversée de Tescadre qui portait en

THÉODORA ET BÉLISAIRE 199

Afrique l'armée de Bélisaire, seule elle trouva moyen de faire servir de l'eau potable à la table du général, en la conservant dans de grandes amphores de verre qu'elle fit enterrer dans du sable, à fond de cale, a l'abri des rayons du soleil. Mais surtout elle se montra toujours attentivement dévouée à la fortune de Bélisaire, dont dépendait la sienne ; elle n'hésita point, pour obtenir les renforts dont il avait besoin, à faire le long voyage d'Italie à Constantinople ; elle mit en œuvre, pour servir son mari, tout le crédit qu'elle avait à la cour.

Tenir Antonine, c'était tenir Bélisaire : Théodora s'en avisa promptement. L'impératrice avait d'abord, paraît-il, peu de sympathie pour la femme du général : elle la détestait même très cordialement. Lui savait-elle mauvais gré des scandaleuses aventures par lesquelles cette femme passionnée rendit très vite ridicule Bélisaire son époux ? Il se peut. Ne craignait-elle point plutôt qu'elle ne donnât au général des conseils dangereux pour le trône de Justinien ? Antonine, en effet, était intrigante à plaisir, fort habile à mener à bien ses machinations, assez dépourvue de scrupules, dissimulée et violente tout ensemble ; elle était ambitieuse aussi, avide de pouvoir et d'influence, et surtout bien plus

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intelligente et plus hardie que Bélisaire. On pouvait justement redouter qu'une telle femme ne détournât un jour le patrice de sa loyale fidélité. Aussi Théodora s'appliqua à prendre barre sur elle, afin de l'avoir à sa discrétion, et par elle Bélisaire.

Or, par un côté, Antonine donnait prise.

Au moment où, le 22 juin de l'année 533, la flotte byzantine allait quitter Constantinople pour cingler vers l'Afrique, le patriarche Epiphane, pour appeler la bénédiction céleste sur la pieuse entreprise, avait fait embarquer sur le vaisseau amiral un jeune soldat nouvellement converti au christianisme et baptisé de la veille. Il s'appelait Théodose, et était depuis quelque temps déjà attaché à la maison de Bélisaire : aussi le patrice et sa femme avaient-ils tenu à lui servir de parrain et de marraine, et du fait de cette sainte parenté, ils le considéraient comme leur fils adoptif. Antonine ne tarda pas a s'intéresser à lui plus vivement. Dans les loisirs de cette longue traversée, elle s'éprit du jeune homme ; et comme, une fois amoureuse, elle n'était pas femme à se laisser arrêter par nul scrupule, bientôt elle le prit pour amant. D'abord elle mena assez discrètement son intrigue ; puis, très vite, elle s'afficha ouvertement avec Théodose. Tous ses domestiques

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savaient son aventure : seul Bclisaire I ignorait encore. Un jour pourtant, à Carthage, il surprit les amants dans une chambre basse du palais, en un costume qui ne laissait guère place au doute, et naturellement il entra dans une violente colère. Mais Antonine, payant d'aplomb : « Nous étions justement en train, dit-elle, ce jeune homme et moî, de cacher dans ce souterrain quelques objets précieux provenant du butin, afin qu'ils ne tombent point aux mains de l'empereur. » Le patrice aimait l'argent ; il aimait sa femme davantage encore. Il se laissa donc volontiers persuader et préféra ne point croire au témoignage trop probant de ses yeux. Encouragée par cet aveuglement, Antonine perdit dès lors toute retentie, et quand Bélisaire quitta l'Afrique pour rentrer à Byzance, quand l'année suivante il repartit pour la Sicile, partout elle emmena son amant avec elle, et elle obtint même de la faiblesse de son mari que Théodose fut nommé chef de la maison civile du patrice.

A Syracuse, elle fit scandale par la façon dont elle afficha sa liaison. Autour d'elle pourtant, on n'osait rien dire : on savait la faiblesse de Bélisaire pour sa femme, on n'ignorait point surtout quel péril il y avait à s'exposer aux venimeuses rancunes d'Antonine, et. chucun jugeait plus pru-

l'impératrice théodora

dent et plus profitable de rester en bons termes avec elle que d'éclairer son mari. Une femme de chambre, Macédonia, mécontente sans doute de sa maîtresse, se décida pourtant, sous le sceau du secret, a révéler h Bélisaire son infortune et lui amena, pour confirmer sa dénonciation, deux esclaves du service intime d'Antonine. Fureur du patrice, qui aussitôt ordonna de faire mettre à mort Théodose ; mais les gardes chargés de ce soin jugèrent plus sage d'avertir le jeune homme ; il put s enfuir et courut chercher asile dans le sanctuaire d'Ephèse. Quant à Tadroite Antonine, elle sut, cette fois encore, se tirer d'affaire. Elle persuada à Bélisaire qu'elle était victime d'une odieuse calomnie, et elle n'eut point de peine à le convaincre de son innocence. Après quoi, pour prévenir le retour de semblables accidents, elle somma son mari de lui livrer les dénonciateurs. La femme de chambre trop bavarde et les esclaves infidèles eurent la langue coupée ; puis, cousus dans des sacs, on les jeta à la mer.

Antonine ne se vengea pas moins cruellement des autres ennemis qu'elle avait dans l'entourage de Bélisaire. Un des officiers de l'état-major, Constantin, s'était permis de dire : ce Moi^ j'aurais laissé aller l'amant, et j'aurais tué la fem-

IHKODORA ET DÉLISAIRE 203

me. )) Antonine n'oublia pas ce propos. Avec une patiente habileté, peu à peu elle perdit Constantin clans l'esprit du patrice ; et comme l'oATicier était fort orgueilleux et facilement insolent, elle n'eut point de peine à brouiller les deux hommes. Constantin, par surcroît, eut le tort, pendant la campagne d'Italie, de voler plusieurs objets précieux à un notable de Ravenne nomme Praesidius, et, malgré toutes les instances de son général, il se refusa à toute restitution. La patience du patrire était à bout. Irrité, il demanda à l'officier s'il persistait dans son refus d'obéissance, et comme l'autre se regimbait, il appela ses gardes. « C'est pour me tuer, sans doute », s'exclama Constantin, qui savait la haine que lui portait Antonine; et sans attendre, tirant son poignard, il se précipita sur Bélisaire. Arrêté, jeté en prison, il fut mis à mort dans son cachot. Antonine était vengée.

Naturellement, à la prière de sa femme, Bélisaire s'était empressé de rappeler Théodose. Mais Théodose se faisait prier. Le patrice avait emmené avec lui à l'armée d'Italie le fils d'Antonine, Photiiis, et il marquait à ce jeune homme une affection toute paternelle. Or Photius détestait Théodose, dont il soupçonnait la liaison avec sa mère, et qu'il jalousait aussi pour sa faveur

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auprès de Bélisaire; et Théodose, qui ne semble point avoir eu une bravoure à toute épreuve, déclarait qu'il ne reviendrait pas tant que Photius serait dans l'entourage du général. Entre son amant et son fils, Antonine n'hésita pas ; elle manœuvra si bien que Photius, lassé, dégoûté, abreuvé de mauvais procédés, se fit renvoyer à Byzance ; et sous l'œil complaisant de Bélisaire, ïhéodose et Antonine reprirent leur amoureuse intrigue. Lorsque, après la prise de Ravenne, le général rentra à Constantinople, Antonine revint triomphalement dans la capitale entre son mari et son amant.

Théodora avait appris bien vite une liaison qui durait depuis sept ans et dont tout le monde parlait fort publiquement, et Antonine savait que l'impératrice n'ignorait rien de ses aventures. C'est ce qui rapprocha les deux femmes. Pour désarmer la mauvaise volonté de la souveraine, la femme de Bélisaire mit son habileté au service des desseins de la basilissa, et elle eut la bonne fortune, pendant son séjour en Italie, d'aider a la chute de son ennemi le pape Silvère. Théodora, qui appréciait le savoir-faire d'Antonine, comprit de son côté qu'en protégeant ses amours, elle ferait d'elle l'instrument dévoué de sa politique et le garant de la fidélité de Béli-

THÉODORA ET BKLISAIHK 205

saire. Unies par la communauté des intérêts, bientôt, a se connaître mieux, elles se plurent : Antonine devint la favorite en titre, Tamie intime, la confidente de Théodora ; elle fut nommée au poste élevé de grande maîtresse de la maison de l'impératrice; et sûro de sa fortune, elle ne ménagea plus rien.

Théodose pourtant commençait h s'inquiéter d'une liaison aussi publique, et peut-être était-il un peu las aussi d'une maîtresse aussi absorbante. Derechef il s'en alla et cette fois, pour être tranquille, il entra dans un monastère. Alors Antonine fut au désespoir; elle prit le deuil, ne voulut plus A^oir personne, et tout en larmes, elle ne cessait de gémir, même en présence de Bélisaire, sur le fidèle, l'aimable, le charmant ami qu'elle avait perdu. Elle fit tant que son excellent mari finit par demander ' audience à Justinien et à Théodora, et, déclarant qu'il ne pouvait se passer de l'indispcnsiible serviteur qu'était Théodose, il supplia le prince qu'on le lui rendît. Il fit plus. Comme il allait partir pour l'Orient pour prendre le commandement de l'armée de Perse, il consentit, contrairement à toutes ses habitudes, à laisser Antonine dans la capitale. Aussitôt qu'il fut en route. Théodose, qui avait hautement protesté qu'il ne voulait pas quitter son

L ' I M V É l\ AT lU c r H J : O D O II A

couvent^ s'empressa de rejoindre secrètement sa maîtresse.

La passion d'Antonine la rendait imprudente: livré à lui-même, abandonné ii d'autres influences, Bélisaire risquait d'ouvrir enfin les yeux. Photius se chargea de l'éclairer. Devant la haine de sa mère, qui s'eflorçait de le compromettre auprès de son chef et songeait même, dit-on, à le faire disparaître, il prit un grand parti. 11 prouva à Bélisaire combien on se jouait insolemment de son immuable faiblesse. Cette fois, se sentant soutenu, le général se fâcha pour tout de bon. Il supplia Photius de l'aider à venger son honneur outragé. Mais jusqu'en cet instant décisif, il ne pouvait se décider à sévir contre Antonine : (( J'aime toujours ma femme, disait-il. Pourvu que je punisse l'homme qui a souillé ma maison, je ne lui ferai point de mal à elle. Mais tant que Théodose vit, vraiment je ne puis lui pardonner. » Malgré ces réserves, malgré le peu de fond qu'il faisait sur l'énergie de Bélisaire^ Photius s'engagea à le servir. Les deux hommes échangèrent, sur les saints livres, des serments solennels, ils se jurèrent de ne point s'abandonner et de braver ensemble la mort même. Puis ils attendirent l'occasion favorable.

C'était en 541. Antonine venait justement de

THÉODORA ET BELISAlllE

rendre à Théodora un service signalé : elle avait été l'àme de l'intrigue qui avait renversé Jean de Cappadoce^ et sa faveur avait grandi d'autant. Elle crut donc qu'elle ne courait aucun danger à rejoindre son mari, et ayant renvoyé son amant à Ephèse, elle se mit en route pour l'armée. Contrairement à tout ce qu'elle pouvait attendre, elle trouva Bélisaire exaspéré. Aussitôt qu'il sut sa femme arrivée, oubliant, dans sa hâte à régler ses affaires, jusqu'aux intérêts de l'Etat, il évacua le territoire perse qu'il avait envahi. Pour la première fois de sa vie, il accueillit mal Antonine ; il la mit au secret sous bonne garde, et songea même, dit-on, àlatuer. Enmêmetemps, Photius mettait à la question l'un des eunuques de sa mère, et ayant su de lui où était Théodose, il enlevait dans l'église de Saint-Jean d'Ephèse, avec la complicit^ payée de l'évêque du lieu, l'amant d'Antonine ; il faisait main basse sur la fortune du favori et le transférait sous bonne garde dans un château éloigné de Cilicie.

Bélisaire et Photius avaient mal pris leur temps. Théodora n'était pas disposée à admettre qu'on touchât à son amie. Fort inquiète de ce qui arrivait à Antonine, elle fit rappeler en hâte Bélisaire à Byzance. On sait déjà comment elle vengea les injures de sa protégée sur Photius et

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ses amis et avec quelle tranquille audace aussi elle restitua à sa favorite le cher amant qu'on lui avait ravi. En même temps, elle mettait la paix dans le ménage de Bélisaire. Le grand amour du général pour sa femme avait, dès avant leur retour dans la capitale, adouci ses sentiments ii Tégard d'Antonine, et a le voir si promptement changé, les badauds de Constantinople, qui suivaient avec curiosité cette tragi-comédie, se demandaient quel sort on avait bien pu jeter au pauvre homme. Théodora n'eut donc point trop de peine à réconcilier les deux époux. Le général se fit bien prier un peu. Mais quoi ! Théodose venait de mourir bien à propos, et la volonté de rimpératrice était formelle. Il reprit Antonine, et avec son ordinaire insouciance, il s'inquiéta peu de ce que devenaient Photius et ses amis.

Pour plaire à la basilissa, Bélisaire s'était montré lâche et parjure ; il sortait de cette aventureunpeu diminué. Aussi semble-t-il avoir gardé quelque sourde rancune contre les deux femmes qui l'avaient humilié. Renvoyé en 542 dans son commandement, il conduisit assez négligemment les opérations militaires, et se permit même, dit-on, ces propos séditieux qui froissèrent si vivement Théodora. L'impératrice jugea qu'une leçon était nécessaire. Brusquement relevé de sa

THÉODORA ET TIKLISAIRE

charge, Bélisaire fut mandé à Constantinople ; ordre lui avait été donné de remettre tout Targent qu'il avait à un eunuqUe de la basilissa et de laisser h l'armée les hommes de sa garde person^ nelle, dont on redoutait la fidélité. Froidement accueilli parles souverains, tenu k l'écart par ses amis qui craignaient de se compromettre, le patrice semblait en pleine disgrâce. Et c'était un spectacle lamentable de voir le grand général, parcourant mafntenant les rues seul, délaissé de tous, l'air préoccupé et sombre, craignant h chaque instant pour sa vie et se voyant déjfi entouré d'assassins.

Antonine cependant demeurait en grande faveur au palais; elle était l'amie de cœur, la compagne indispensable de l'impératrice. Depuis l'affaire de l'année précédente, elle était au reste toujours en froid avec son mari. Théodora, très habilement, s'avisa de réconcilier pleinement les époux, comptant bien que, si Bélisaire devait à Antonine son pardon et sa rentrée en grâce, il serait asservi désormais, et pour toujours, à celle qui l'aurait sauvé. Donc, un jour, selon l'usage, Bélisaire s'étant présenté à l'audience impériale y rencontra des visages particulièrement hostiles et fermés, et, symptôme grave, il s'y vit exposé aux injures de la tourbe des valets de cour. Rentré

l' T M PK P, A TR r C R THEO DOB A

chez lui le soir, et de plus en plus inquiet de son sort, il s'était couché sur son lit, tremblant de peur, sans courage et sans dignité. Antonine était là, et, se plaignant d'être souffrante, elle se promenait à travers l'appartement. La nuit tombait. Tout à coup, on frappe violemment à la porte : (( Ordre de l'impératrice », crie un serviteur du palais. Bélisaire, croyant sa dernière heure venue, restait étendu, prêt à recevoir le coup fatal. Mais au lieu d'un message de mort, c'était une lettre deThéodora qu'apportait le domestique impérial, et voici ce qu'on y lisait : « Tu sais, mon cher, ce que tu as fait contre nous. Mais j'ai k ta femme de grandes obligations, et à cause d'elle j'ai résolu de te pardonner. Sache que c'est à elle que tu dois la vie; c'est d'elle seule aussi que tu dois pour l'avenir espérer salut et fortune. Nous verrons par la suite comment tu sauras te conduire envers elle.» Antonine, qui connaissait le contenu de la missive, en attendait curieusement l'effet. Il fut prodigieux. Tout joyeux, Bélisaire se relève, et pour donner au mandataire de l'impératrice la preuve immédiate de son obéissance, il tombe éperdu aux pieds d'Antonine, il lui baise les mains, il la serre dans ses bras, il lui jure qu'il sera désormais, non plus son mari, mais son fidèle esclave. A ce prix, il obtint qu'on lui

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restituât une partie cl^ sa fortune, qu'on lui rendit ses honneurs et un grand commandement militaire. On l'envoya en Italie, mais sans armée, sans argent, sans ressources ; il dut même s'engager, dit-on, a faire de sa bourse les frais de l'expédition.

Il n'est point très aisé de démêler ce qu'il y a de véritable dans ces histoires. Bélisaire eut-il vraiment pour la conduite d'Antonine des complaisances coupables? Après un court accès d'énergie, la reprit-il vraiment pour rentrer en faveur et mériter les bonnes grâces de l'impératrice? Ce sont là des bavardages qu'on ne peut guère vérifier. On peut croire pourtant que, comme Antonine était la favorite de Théodora, il la ménagea par crainte de se brouiller avec la souveraine; en tout cas, il est constant qu'il se servit d'elle pour assurer son crédit au palais. Il est certain d'autre part qu'il l'aimait profondément. Dans la seconde expédition d'Italie, alors qu'il s'agissait de sauver la ville éternelle, il s'affola comme un enfant sur le bruit que sa femme était tombée aux mains des Ostrogoths, et, pour sauver Antonine, il battit en retraite et abandonna tout. On peut donc croire qu'il lui fut volontiers indulgent; après la mort même de Théodora, il resta aveuglément soumis a son influence.

L'iMPÉnATRICE THÉODORA

Quoi qu'il en soit, on croyait dans la capitale que Bélisaire, aussitôt sorti de Byzance, se vengerait par une insurrection de ses humiliations et de sa disgrâce. C'était bien mal le connaître ; Antonine l'accompagnait en Italie et suffisait par sa présence à le maintenir dans le devoir. Toujours prête à servir les volontés de la basilissa, elle se montra, tant qu'elle vécut, absolument dévouée à sa fortune, et Théodora, en échange, ne lui marchanda jamais sa protection. Ainsi s'était trouvé juste le calcul de l'impératrice : en s'attachant Antonine, toute sa vie elle attacha Bélisaire au service de Justinien.

Elle espéra même, grâce à sa favorite, réaliser un plus beau rêve. Bélisaire était prodigieusement riche. Il aimait l'argent et il avait peu de scrupules sur les moyens d'en acquérir. Il fut légitimement soupçonné de s'être attribué une part large, trop large, du butin d'Afrique et d'Italie, d'avoir accepté, pour se faire le bourreau du pape Silvère, les présents des ennemis du pontife. Il est certain qu'il n'hésita point à recevoir le somptueux palais de Jean de Cappadoçe en récompense de la part qu'avait prise Antonine dans la chute du favori. Quoi qu'il en soit, sa fortune, comme dit un contemporain, était digne d'un empereur. Aussi, Justinîèn et

THÉODOnA ET BÉLISAIHE 213

Tliéodora n'eussent-ils pas été fâchés de mettre la main sur elle ; mais, soit par considération pour les services de Bélisaire, soit faute d'un prétexte plausible, ils n'osaient point en venir à une confiscation et ils avaient même feint de ne point remarquer qu'une partie de ces richesses avait été peut-être acquise au détriment du trésor. Toutefois, l'impératrice ne désespéra point d'arriver à ses fins par d'autres moyens.

Bélisaire avait une fille unique, Jeanne, à qdi devait revenir cet incomparable héritage : Théodora pensa à la faire épouser à son petit-fils Athanase. Le projet de cette alliance figura parmi les conrditions du pacte que la basilissa imposa au géfiéral au moment de sa grande disgrâce, et, malgré ses répugnances, le patrice dut consentir aux fiançailles. Mais une fois qu'il fut en Italie, il se ressaisit, et, chose inattendue, il trouva en cette affaire l'appui d'Antonine : soit qu'elle vît que rimpératrice, malade, penchait vers son déclin, soit pour d'autres motifs, elle crut pou^ voir résister aux désirs de la souveraine. Vainement la basilissa écrivait lettre sur lettre, demandant qu'on pressât la célébration du mariage ; les parents inventèrent cent prétextes pour se dérober, alléguant qu'il fallait attendre leur retour à Byzance, puis trouvant d'excellentes

l'impératrice théodora

raisons pour différer d'y revenir. Théodora s'inquiétait. Elle connaissait Antonine : elle se disait qu'après la mort de sa maîtresse, la favorite oublierait également vite les engagements qu'elle avait pris et la reconnaissance qu'elle devait à sa protectrice. Elle voulut donc forcer les événements.

Elle fit en sorte de rapprocher le jeune homme et la jeune fille, et vite les choses en vinrent à ce point entre eux que le mariage ne fut plus qu'une formalité nécessaire. Athanase et Jeanne s'éprirent si vivement l'un de l'autre, qu'ils vécurent ensemble ouvertement, avec la complicité de la souveraine. Leur liaison durait depuis huit mois, lorsque Théodora mourut. Peu après, Antonine revenait à Byzance, et son attitude montra promptement combien la basilissa l'avait bien jugée. Oublieuse de tout le passé, elle ne voulut plus entendre parler de l'union projetée ; et sans souci de la réputation de sa fille fort compromise par l'aventure, sans s'inquiéter du désespoir des deux amoureux, elle les sépara brutalement, déclarant qu'elle n'entendait point avoir pour gendre un descendant de Théodora. Quand Bélisaire, peu après, revint d'Italie a son tour, naturellement il approuva^ selon son habitude, tout ce qu'avait décidé Antonine.

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Mais si, sur ce point particulier, la mort fit échouer les projets qu'avait formés Théodora. la ligne de conduite qu'elle avait tracée à Tégard de Bélisaire fut attentivement suivie, alors même qu'elle eut disparu. Jusqu'à son dernier jour, le général fut soupçonné de rechercher trop la popularité, de nourrir de trop ambitieuses espérances ; et tout en le comblant d'honneurs, Justinien n'épargna à sa vieillesse ni les humiliations, ni les disgrâces. Presque au lendemain du jour où, par un suprême service, le patrice avait sauvé de l'attaque des Huns la capitale et l'empereur, l'inquiète jalousie du prince l'impliqua dans un complot préparé contre le souverain ; et quoique rien ne fût moins prouvé que sa complicité, le basileus, en une scène violente, donna cours a sa colère contre Bélisaire, et une fois encore il lui enleva sa garde, le destitua de toutes ses charges et dignités, et le mit aux arrêts dans son palais. Ainsi, contre ce sujet trop redoutable, l'esprit de Théodora animait toujours Justinien.

Et de même, en souvenir de l'impératrice, l'empereur accorda toute sa faveur à cette Antonine qui avait été sa confidente et son amie. Jusqu'à sa mort, elle garda son crédit au palais. Ainsi se perpétuait la politique par laquelle

l/iMPKRATRTCF. THKODORA

Théodora avait voulu faire sentir dans le ménage du général la toute-puissance de la volonté impériale et ainsi , ici encore, son œuvre lui survécut. Jusqu'à la fin, Bélisaire, obéissant h Antonine, demeura l'humble, fidèle et docile serviteur de Justinien.

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