LE FÉMINISME DE THÉODORA
S'il faut en croire V Histoire Secrète, Théodora avait pour les faiblesses d'autrui une inépuisable indulgence, en femme qui sait la vie et connaît la fragilité de la nature humaine. Dans une grande ville comme était Constantinople, les mœurs n'étaient pas irréprochables; les mauvais ménages n'étaient point rares, les adultères fréquents : complalsamment la basilissa couvrait tout de son manteau d'impératrice. Qu'une femme eut un amant et fût assez maladroite pour se faire surprendre, vite elle courait au palais et avec Tappui de la souveraine, toujours elle se tirait d'affaire. Malheur au mari qui plaidait en divorce, s'il ne produisait en justice des preuves irréfu-
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tables de son dire. Condamné à payer à sa femme une somme égale à la dot qu'elle lui avait apportée, il risquait en outre le fouet et la prison, tandis que la dame, sure de l'impunité, étalait ouvertement son adultère. Aussi beaucoup de maris jugeaient plus sage de fermer les yeiix; et ainsi, grâce à Théodora, la capitale était profondément démoralisée.
Si, en face de ces commérages, on place les renseignements que fournissent les documents officiels, on constate tout au contraire qu'on se piquait étrangement de pruderie auPalais Sacré. Dans les lois fort nombreuses où Justinien s'est occupé du mariage, du divorce, de l'adultère, un mot revient sans cesse : c'est le grand souci qu'a l'empereur de la moralité publique. (( Nous voulons, a-t-il écrit quelque part, que les femmes se conduisent sagement, qu'elles ne mènent point une vie déréglée et impie, et nous espérons qu'elles y parviendront. » Or il faut voir combien de choses le basileus juge inconvenantes et contraires à la sagesse. Si une femme est assez effrontée pour s'aller baigner avec des hommes, le mari peut demander le divorce contre elle ; si, sans l'autorisation de son mari^ elle va souper avec des étrangers, si, à l'insu de son mari ou malgré sa défense, elle va au théâtre, aux courses,
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aux combats de bêtes, autant de cas de divorce que la loi reconnaît. A plus forte raison y a-t-il lieu à répudiation, si la femme passe la nuit hors de la maison conjugale, si du vivant de son époux elle pense à un autre mariage, par-dessus tout si elle prend un amant. Dans ce cas, le mari a le droit, après trois avertissements préalables, de se faire justice lui-même, s'il trouve ensemble la femme et le séducteur, soit dans sa propre maison, soit dans celle de Tamant, soit au cabaret, soit dans la banlieue; s'il les surprend ailleurs, par exemple à l'église, — les églises servaient fréquemment de lieu de rendez-vous, — il livre les coupables à l'autorité publique, et si le cas est clair, l'homme, sans autre forme de procès, est condamné à mort, la femme remise au mari pour être poursuivie conformément k la loi. Et cette loi n'est point tendre pour la femme adultère : après le divorce on l'enferme au couvent, et sij après deux ans, le mari ne consent pas à la reprendre, elle est tonsurée et retenue au monas* tère pour le restant de ses jours.
Consolider l'institution du mariage, ce cette chose sainte entre toutes )), comme dit quelque part Justinien, l'entourer de toutes les garanties qui peuvent le « rendre durable et indissoluble », voilà pour l'empereur une préoccupation essen-
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tielle. Il interdit le divorce par consentement mutuel, comme offrant trop de facilité à rompre des liens sacrés; il restreint le nombre des cas légaux de divorce, jugeant mal fondés en raison plusieurs de ceux qu'admettaient les anciennes lois. Il ne veut plus que la captivité de l'un des deux époux ou leur condamnation à certaines peines soit un motif pour dissoudre l'union; il ne veut point que la femme du soldat, parce qu'elle reste sans nouvelles de son mari, se croie libre; il faudra pour qu'elle puisse se remarier la preuve formelle de la mort de son époux. Il promulgue les peines les plus sévères contre ceux qui, pour mener une vie plus relâchée, imagineraient des prétextes pour se séparer. Seul, le désir d'entrer en religion trouve grâce aux yeux du basileus ; mais il faut que la vocation soit sérieuse et durable, et la loi punit rigoureusement ceux qui sortent du couvent pour reprendre la vie du monde.
Je n'ignore point qu'en tout temps et en tout pays, la loi et la pratique ne sont point nécessairemuent d'accord. Pourtant la rigueur de cette législation incline à croire que, sur ce point comme sur tant d'autres, V Histoire Seci'ete a quelque peu calomnié Théodora. Ce qui est vrai, ~ et il se peut qu'il faille ici reconnaître
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son influence, — c'est que la condition de la femme dans le mariage fut en beaucoup de points améliorée. Elle fut protégée contre les mauvais traitements et les caprices de Thomme. Elle put non seulement demander le divorce pour inconduite notoire du mari — « chose qui, dit Justinien, irrite particulièrement les femmes, celles surtout qui se conduisent bien » — et de même l'obtenir si le mari tentait de l'exciter elle-même à la débauche; mais en outre, elle n'eut plus à craindre d'être répudiée sans motif ou d'être faussement accusée d'adultère. La loi exigea, dans ce cas, des preuves péremptoires, et permit à la femme, si l'accusation était reconnue calomnieuse, do réclamer le divorce, sans préjudice des indemnités pécuniaires et des châtiments auxquels le mari put être condamné. Le mari ne put plus battre sa femme sans motif tout à fait légitime; il ne put plus, sans de bonnes raisons, la chasser de sa maison, et la loi ajouta, non sans quelque ironie, que, si de celte nuit passée hors du domicile conjugal quelque conséquence fâcheuse résultait, l'homme ne pourrait s'en prendre qu'à lui-même. Mais malgré cette intervention salutaire et bienfaisante en faveur des femmes maltraitées ou mal mariées, Théodora n'eut pas
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moins que Justinien — les faits le prouvent — le respect de la sainteté du mariage et le sévère souci de la morale publique.
Artabane était un bel officier arménien, de bonne mine et de haute naissance. Apparenté a la famille royale des Arsacides, il était venu cher cher fortune dans l'empire byzantin, et par son courage^ sa résolution, son humeur généreuse, il était très vite devenu populaire dans toute l'armée. Il se trouvait en Afrique au moment du soulèvement militaire où périt le gouverneur général Aréobinde, et il se prit d'une chevaleresque passion pour la jeune femme du mort, que les événements avaient livrée à la discrétion du chef des révoltés. Préjecta — c'était le nom de la jeune veuve — était une nièce de Justinien, et l'ambitieux Arménien espérait bien aussi tirer quelques avantages des services qu'il pourrait rendre à une si grande dame. Il ne se trompait point. Sauvée par lui, Préjecta n'eut rien h refuser à son libérateur. Non contente de le combler de richesses, bientôt elle lui promit sa main ; et déjà Artabane, grisé de sa fortune, se voyait par ce brillant mariage sur les marches du trône. Tout allait à souhait : la princesse était retournée à Cpustantinople et Justinien, pour être agrétible aux amoureux, avait autorisé Artabnue
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à Vj suivre, Pour rapprocher la dislance qui le séparait de l'objet de sa flamme, il l'avait comblé de dignités et d'honneurs ; il l'avait fait commandant en chef des contingents étrangers de la garde, maître de la milice et consul. Mais à ce moment quelqu'un troubla la fête. Artabane avait parfaitement oublié qu'il avait jadis, quelque part en Arménie, contracté mariage; aussi bien il y avait si longtemps qu'il était séparé de cette première femme, et jamais depuis lors il n'avait plus entendu parler d'elle. Or voici que subitement elle reparut à Byzance, réclamant ses droits d'épouse légitime, et elle trouva fort à point un appui chez l'impératrice. Théodora fut inflexible sur une affaire où étaient intéressés les liens sacrés du mariage ; elle obligea Artabane, quoi qu'il en eût, à reprendre sa femme, et par surcroît de précaution, elle maria Préjecta à un autre.
Elle ne fut pas moins rigoureuse, dans son souci de la correction et des bonnes mœurs, pour deux jeunes femmes de grande famille, qui, devénues veuves, se consolaient trop aisément, au gré de la basilissa, de la perte de leurs maris. Leur inconduite était d'un mauvais exemple; Théodora se mit en tête de les remarier et, pour les punir en humiliant leur orgueil, elle
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leur proposa des prétendants de fort humble extraction. Epouvantées, les deux sœurs se réfugient a Sainte-Sophie, comptant échapper ainsi h une si fâcheuse union. Mais Théodora était obstinée ; elles durent se rendre, et, quoique des hommes de leur rang demandassent leur main, consentir a contre-cœur a un mariage indigne d'elles. Il faut ajouter qu'après cet exemple fait, la basilissa prit à tâche de consoler ses victimes ; elle s'occupa activement de Tavancement de leurs maris et les combla d'honneurs et de bienfaits.
Il se peut qu'avec son humeur autoritaire et l'habitude qu'elle avait de subordonner toutes choses aux fins de sa politique, Théodora se soit mêlée parfois un peu indiscrètement d'affaires de famille et de ménage qui ne la regardaient point. On lui reprochait de faire des mariages avec le même despotisme qu'elle apportait h gouverner TEtat, d'unir ou de désunir les gens sans trop les consulter, uniquement parce qu'il lui plaisait ainsi. On a vu déjà comment elle travailla a empêcher le mariage de la fille de Germanos et comme elle s'employa à conclure celui de la fille de Bélisaire. Mais ce n'étaient point là simples passe-temps d'impératrice ; en ce faisant, Théodora servait ses desseins politiques. De même,