A BYZANCE
C'était une ville étrangement corrompue que cette Constantinople du commencement^du sixième siècle, où Théodora venait de faire ces débuts éclatants. La prostitution s^y étalait à ciel ouvert; les maisons louches envahissaient la cité entière et s'installaient jusque dans l'ombre vénérable des églises et des monastères; pour fournir aux plaisirs do la capitale, les lenones s'en allaient par tout l'empire recruter des malheureuses qu'ils alléchaient par de flatteuses promesses de beaux habits et de bijoux somptueux; et il arrivait que des enfants de moins de dix ans même devinssent les victimes de ces misérables, A ces
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sollicitations, beaucoup de femmes, esclaves ou libres, cédaient, et désormais prisonnières de leurs corrupteurs, souvent même engagées par contrat à ne point quitter le métier auquel elles s'étaient condamnées, elles remplissaient Byzance de leurs scandales et de leur impudicité. Ce n'est pas tout. Les mœurs infâmes, les vices contre nature, se manifestaient presque en plein jour: Constantinople rappelait Sodome. Les âmes pieuses, qui craignaient la juste colère de Dieu, ne s'inquiétaient pas moins de l'impiété, des blasphèmes et de la fureur du jeu. On jouait partout, jour et nuit, dans les lieux publics et privés ; des parties énormes s'engagaient, où s'engloutissaient des fortunes, et le mal était si universel que les gens d'Eglise eux-mêmes en étaient' atteints. Des prêtres fréquentaient les maisons de jeux, jetant des regards cupides sur les sous d'or qui roulaient, souillant en des contacts impurs leurs mains, leurs yeux et leurs oreilles. Mais l'Hippodrome surtout et le théâtre étaient la grande, école de corruption.
« Il faut, disait Justinien, des spectacles pour amuser le peuple. » L'un des grands soucis du gouvernement était donc de fournir, par l'éclat des pompes et des fêtes, un perpétuel aliment à la curiosité populaire. Courses de chars, chasses
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d'animaux, combats d'hommes et de bêtes féroces, représentations théâtrales, parmi lesquelles le peuple goûtait surtout les farces, les ballets et les pantomimes, exercices d'acrobates et drôleries de bouffons se succédaient sans cesse pour le plaisir de la multitude. Sept jours de fêtes ininterrompues marquaient le commencement de l'année nouvelle, et l'un d'eux portait le nom, bien curieux et significatif, de jour des prostituées. Sans cesse de nouvelles magnificences appelaient la plèbe au théâtre ou au cirque, et Justinien ne trouva point de meilleur moyen, pour gagner les bonnes grâces de la foule, que de faire combattre en même temps dans l'amphithéâtre vingt lions et trente léopards, de distribuer aux vainqueurs des courses des chevaux richement caparaçonnés, d'off'rir au peuple un festin prodigieux, et de dépenser en trois jours un peu plus de quatre millions.
Tout Byzance fréquentait au théâtre ou à l'Hippodrome, la jeunesse dorée comme la plèbe, les prêtres aussi bien que les laïques ; et quoique l'usage interdît aux femmes honnêtes de s'y montrer, elles n'étaient pas, bien qu'à distance, moins passionnées que leurs maris de tout ce qui touchait aux courses, aux chevaux et aux cocherj». Jamais peuple, pas même le peuple ro-
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main, ne s'est plus pleineinent que les Byzantins du sixième siècle intéressé aux choses de l'Hippodrome. Les cochers vainqueurs sont les rois du jour : l'empereur en personne se fait gloire de les complimenter ; l'administration leur élève des statues, les beaux esprits de la capitale s'ingénient à célébrer en petits vers leurs mérites éclatants ; les gens les plus graves déclarent que sans eux la vie serait sans joie ; la multitude se passionne et se partage selon la couleur de leur casaque. Verts et Bleus se sont, pendant des siècles, injuriés et battus en leur honneur, comme s'il s'était agi de sauver la patrie en danger.
On conçoit quel personnel innombrable était nécessaire pour la célébration de ces jeux. Il faUait des poètes pour composer les vers qu'en certains jours les factions chantaient en l'honneur de l'empereur, des mélistes pour les mettre en musique, des organistes pour les accompagner, des chefs d'orchestre pour les faire exécuter ; il fallait des employés pour maintenir l'ordre dans le cirque, des gardes des barrières pour les abais ser au départ, des préposés au vestiaire qui veillaient à la conservation des casaques et des couronnes d'or des cochers ; il fallait des danseurs, des mimes, des acrobates, des saltimbanques pour les intermèdes, des gardiens d'écuries, des gar-
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diens des bêtes, des costumiers et des habilleuses ; il fallait enfin et surtout des cochers. Tout un peuple grouillait dans les coulisses et aux alentours de THippodrome, compagnie naturellement fort mêlée, où se glissaient nombre d'aventuriers et de viveurs, dans Tespoir de trouver là quelque occasion de plaisir ou de profit. Et comme la meilleure société de la capitale tenait à honneur d'appartenir a Tune ou l'autre des deux grandes sociétés, sortes de Jockey-Club^ qui avaient pour but d'organiser les courses, le monde le plus élégant se rencontrait aussi dans les coulisses du cirque, étrangement confondu avec cette foule interlope de cocher^, de clowns, de souteneurs et de prostituées.
Le cirque était l'ordinaire objet des conversations mondaines : tout Constantinople s'entretenait du cocher favori, de l'actrice h la mode, et pariait sur les prochaines courses. Les gens les plus sérieux ne dédaignaient pas de discuter sur l'origine des jeux et des couleurs que portaient les cochers, d'en rechercher le sens symbolique, de déterminer la signification prophétique qu'avait la victoire de chaque parti. Chacun savait que, le vert signifiant la terre, le triomphe de cette couleur présageait une année fertile, et que le bleu symbolisant la mer, le succès de cette
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couleur annonçait des navigations paisibles : et naturellement, les agriculteurs tenaient pour le vert, les marins pour le bleu.
Le cirque donnait le ton à la mode. Les jeunes élégants qui étaient les habitués de THippodrome avaient, pour se distinguer du commun, adopté, comme chez nous les muscadins du Directoire, un costume particulier et des façons excentriques. Ils portaient, a la manière des Perses, la barbe entière et les moustaches très longues ; comme les Huns, ils rasaient leurs cheveux sur le devant de la tète et les laissaient par derrière retomber en longues boucles sur les épaules. Ils arboraient des tuniques aux manches très étroites sur le poignet, largement bouffantes aux épaules, se flattant de donner ainsi, lorsque au théâtre ou au cirque ils levaient lês bras pour applaudir, Tillusion de robu\stes biceps et de doubles muscles vigoureux ; ils s'habillaient de braies et de chaussures à la façon hunnique, d'amples manteaux richement brodés ; et ainsi accommodés, portant à laceniture de courtes épées à deux tranchants, ils couraient Constantinople la nuit, attaquant et molestant les passants paisibles, les dépouillant de leurs bijoux et de leurs vêtements, et parfois les assassinant, quand ils faisaient mine de vouloir se
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plaindre. Le parti bien, bien en cour depuis la mort de l'empereur Anastase et l'avènement d'une nouvelle dynastie, avait le premier mis à la mode ces aimables amusements : et comme ni la police ni la justice n'étaient intervenues pour arrêter des méfaits dont les Verts, adversaires du gouvernement, étaient généralement les victimes, l'impunité assurée aux coupables avait enflammé l'ardeur de tout ce qu'il y avait de coupeurs de bourses et de malandrins dans les bas-fonds de la capitale ; et comme enfin les Verts, sans cesse malmenés et nullement protégés, organisèrent à leur tour des bandes pour se défendre, l'ordre et la sécurité disparurent bien vite de Constantinople.
Bientôt les gens tranquilles n'osèrent plus sortir la nuit ; les gens riches, pour éviter d'être attaqués, ne portèrent plus que des vêtements de pauvres et des bijoux de pacotille. Cependant la terreur régnait. On ne s'inquiétait plus maintenant si l'on avait affaire aux Verts ou aux Bleus : les débiteurs profitaient du désordre pour se faire donner quittance par leurs créanciers, les esclaves pour se faire affranchir par leurs maîtres, les fils pour soutirer de l'argent à leurs pères, les amants pour enlever leurs maîtresses, left viveurs pour satisfaire leurs caprices. Avait-on
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quelque ennemi, aisément on trouvait pour s'en débarrasser des meurtriers à gages ; on tuait des gens jusque dans les églises, au milieu de Toffice, plus d'une fois sans même savoir pourquoi ; abattre d'un seul coup un homme sans défense était devenu un sport fort goûté et passait pour une preuve de force et de courage. Et comme la police, quand elle se décidait à agir, ne frappait jamais que les Verts, comme les juges, tremblant pour leur vie s'ils négligeaient les ordres des factions, en oubliaient toute équité, naturellement les incidents s'aggravaient chaque jour. Un jour, à l'une des échelles de Byzance, une jeune femme s'embarquait avec son mari pour passer sur la côte d'Asie ; quelq s jeunes gens, la trouvant jolie, se mirent à sa poursuite et, l'ayant rejointe, l'obligèrent de force à passer dans leur barque. Vainement le mari protestait, on lui répondit par des huées. Pour sauver son honneur, la malheureuse n'eut d'autre ressource que de se jeter au Bosphore, sous les yeux de son époux impuissant et désespéré : elle s'y noya. Plus d'une dut recourir a des partis aussi tragiques, sans que jamais les survivants pussent obtenir justice.
C'est qu'il fallait un réel courage aux fonctionnaires pour agir contre des coupables, que proté-
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gcaieiit à la cour cle puisï^antes influences. Le préfet de la ville, Theodote, en lit rexpérieuce à ses dépens. Un certain Hypatios, personnage considérable , avcut ete assassiné dans Sainte- Sophie ; la ville elail profondenient troublée. Or, à ce nuinient, le neveu du basileus, Justinien, l'ordinaire défenseur des Bleus, était fort i^ravenient malade:. les plaignants trouvèrent donc par exception accès chez l'empereur, et celui-ci ordonna au préfet de sévir. Theodote ne se le fit point l'épéler ; il fît arrêter bon nombre de nudfaiteurs, en lit exécuter plusieurs, et parmi eux un certain Théodose I zicca, fort riche et qui avait rang d'illusire. C/estce qui [)erditle préfet. Justinien, rétabli par miracle, ne songea qu à venger ses amis ; par son iniluence, fliéodote, traduit devant le sénat sous de calomnieux prétextes, fut desl itué, exilé à Jérusalem, et finalement obligé d'entrer au cloître pour échapper au poignard des assassins acharnés il sa perte. Ainsi les querelles de ITlippodrome créaient dans la ville un elat de fermentation redoutable, qui devait, qnehpies années plus tard, se manifester en une véritable révolution.
Pendant ce temps, astrologues et charlatans, laiseiirs de prédictions et diseurs de bonne aventure, nouvellistes et devins, achevaient de trou-
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bler Téquilibre intellectuel et moral de la capitale. Un jour, à la porte d'Or, une femme, saisie du délire prophétique, annonçait qu'avant trois jours la mer, sortant de ses limites, allait noyer l'univers sous un nouveau déluge ; et la foule, saisie de panique, se ruait dans les églises, et prosternée au pied des autels, attendait consternée la terrible catastrophe. D'autres fois, des astrologues lisaient dans les cieux d'imminents cataclysmes ; des devins égarés couraient par les rues, comme poursuivis par d'invisibles fantômes, et révélaient aux passants épouvantés que la fin du monde était proche. Et le peuple tremblant, croyant en leurs paroles, remplissait les basiliques de ses prières et de ses lamentations. Les uns entraient au couvent, renonçaient à leur fortune et à leurs dignités ; d'autres offraient leurs biens aux églises et se dépensaient en œuvres de charité ; chacun voulait mourir en état de grâce, et le désarroi durait parfois des semaines, sans que l'empereur trouvât moyen de calmer une terreur qu'il partageait. Les gens raisonnables, a la vérité, estimaient qu'on aurait dû, sans autre forme de procès, arrêter ces agitateurs qui troublaient la capitale de leurs impostures ; mais la superstition était profonde, la crédulité universelle*
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Les femmes, naturellement, étaient particulièrement accessibles au merveilleux. Pour retenir leurs maris ou s'attacher leurs amants, elles avaient moins confiance dans leur beauté ou leur séduction que dans les philtres et les incantations magiques. En cela, comme pour le reste, Théodora était de son temps : avec ses bonnes amies Indaro et Chrysomallo, elle préparait des charmes, des boissons merveilleuses, qui devaient lui assurer sur ses adorateurs un éternel et diabolique pouvoir ; elle croyait aux dénions, aux magiciens, aux diseurs de bonne aventure, aux interprètes de songes ; et, confiante dans Tavenir, elle attendait sa destinée.
Théodora aimait le plaisir ; elle aimait l'argent aussi. Elle avait ramassé déjà une assez belle fortune, quand il lui advint une fâcheuse aventure. Elle avait pour amant un Syrien du nom d'Uécébolos, employé dans les services de Tadministration impériale. Ce personnage, assez considérable, lut nommé au gouvernement de la Pentapole d'Afrique : Théodora se résolut à l'accompagner dans sa province lointaine ; dès ce moment sans doute elle était lasse des liaisons passagères et cherchait un établissement plus durable. Malheureusement le roman dura peu : bien vite, on ne sait pour quelle cause, les amants se l)r(>uillèrent ; brutalement, avec force injures,
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Hécébolos chassa Théodora, et sans argent, manquant du nécessaire, la malheureuse dut, pendant quelque temps, dit-on; traîner la misère à travers tout rOrient. On la' vit à Alexandrie, à Antioche, ailleurs encore, exerçant partout, pour vivre, son triste et lucratif métier : comme si, dit Procope avec une prudhommesque et naïve gravité, le diable avait voulu que nul lieu du monde n'ignorât Timpudicité de Théodora. C'était environ vers 521.
Il semble bien que le séjour assez long que Théodora fit alors en Egypte et en Syrie eut dans sa vie une importance assez différente et plus considérable.
A ce moment, Alexandrie n'était pas seulement une grande ville de commerce, dont les marchands allaient jusqu'à Ceylan chercher les soies de la Chine, les épices et les pierreries de rinde, un entrepôt colossal d'où se répandaient par toute la Méditerranée les blés de la vallée du Nil et les produits du Levant. Ce n'était pas seulement une cité élégante et riche, facile et corrompue, terre d'élection des courtisanes fameuses, des Thaïs et des Chrysis. Depuis le quatrième siècle, la capitale de l'Egypte était une des capitales aussi du christianisme. Nulle part les luttes religieuses n'étaient plus
Apres, les disputes théologiques plus subtiles et plus ardentes, le fanatisme plus excité ; nulle part non plus le souvenir des grands fondateurs de la vie cénobitique, des Antoine, des Pacôtne, des Schnoudi, des Sérapion, n'avait produit une plus riche floraison de couvents, de mystiques et d'ascètes. La banlieue d'Alexandrie était peuplée de monastères, le désert de Lybie était si plein de solitaires qu'il méritait d^être appelé « le désert des saints ».
Au moment où Théodora y passa, l'Egypte était plus troublée que jamais. C'était le temps où l'empereur Justin, désireux de rétablir l'union avec Rome, avait déchaîné en Syrie la plus atroce des persécutions. Tous ceux qui refusaient de souscrire aux croyances orthodoxes proclamées par le concile de Chalcédoine, tous ceux qui, à l'exemple d'Eutychès, n^admettaient en Jésus qu'une seule nature, — on les nommait pour cette raison les monophysites, — avaient été frappés impitoyablement. Les chefs les plus illustres dp la secte, Sévère, le patriarche d'Antiochc, Julien d'Halicarnasse, Jean de Telia, Pierre d'Apamée, plus de cinquante autres évêques, avaient été chassés de leurs sièges, anathématisés, exilés : les communautés monastiques de Syrie avaient été dispersées par la force, les
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couvents fermés, les moines réduits ù fuir, violentés, emprisonnés ou massacrés. Beaucoup de ces victimes avaient cherché un asile en Egypte, où le patriarche Timothée, confiant dans son armée de moines fanatiques et dévoués, demeurait obstinément fidèle à la doctrine monophysite ; et d'Alexandrie, où il s'était réfugié. Sévère, l'homme le plus remarquable du parti, « le rocher du Christ, comme le nomment ses contemporains, le gardien inébranlable de la vraie foi », entretenait, par la fougue de ses prédications et l'ardeur de sa propagande, une agitation puissante dans tout le monde oriental.
Dans les cavernes de la montagne libyque, dans les couvents perdus au milieu du désert, des hommes de haute naissance, des femmes élégantes et délicates, enflammés d'un mystique et puissant désir de solitude, de renoncement et d'ascétisme, venaient chercher par centaines le salut et l'oubli. Le bienheureux Thomas appartenait a une illustre famille ; il avait été élevé comme un enfant de roi ; il avait de grands biens, des richesses, des serviteurs en foule ; il était, dit le naïf chroniqueur qui a célébré sa sainteté, si magnifique et si ami du faste que plus de dix fois par jour il se lavait le visage et les mains. Quand le vent de la persécution souf-
fla sur la Syrie, il suivit en Egypte Maras, le saint évêque d'Amida ; pour vivre, ce grand seigneur travailla de ses mains, tressant avec des feuilles de palmier des corbeilles qu'il vendait ; pour faire son salut, cet élégant voulut mourir au monde, et dans la caverne qu'il choisit pour retraite, il vécut des années, mortifiant sa chair, priant sans cesse et pleurant ses péchés. A la fin, son corps était noir, brûlé par le soleil, et comme desséché ; de longs cheveux en désordre hérissaient sa tête ; des haillons sordides le couvraient; ses amis eux-mêmes le reconnaissaient à peine. Mais Thomas était heureux : ce Qu'importe, disait-il, la ruine de ce corps périssable, pourvu que Tâme, souillée de tant de péchés, échappe à ce prix au feu éternel. »
Cîiesaria la patricienne était, elle aussi, de grande race, apparentée à la famille de l'empereur Anastase. Elle aussi avait abandonne sa maison et ses biens pour aller à Alexandrie vivre dans la retraite, et cette femme élevée dans le luxe et la splendeur édifiait tout le monde par sa piété et ses austérités. Elle s'abstenait même de manger du pain, se contentant — et encore tous les deux jours — de quelques légumes grossicremeat assaisonnés de sel et de vinaigre, et de quelques grappes de raisin ; elle
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couchait dans un sac, étendue sur la terre nue. Les prêtres eux-mêmes blâmaient l'excès de ses macérations et l'engageaient a ajouter parfois, le dimanche, un peu d'huile à ses aliments ; ils lui faisaient craindre que la maladie ne la rendît trop tôt incapable de remplir ses devoirs religieux. Mais Ciiesaria répondait : « Je voudrais que Dieu me donnât d'être, durant ma vie entière, malade dans mon corps, pourvu que mon âme fût sauvée » ; et elle s'obstinait dans la pénitence. Fort instruite, elle lisait jour et nuit les écrits des Pères, et volontiers elle discutait sur les questions de morale et de dogme, très humble devant les plus modestes moines, avide de recevoir de leur bouche l'écho delà parole divine. Mais surtout, elle aspirait a fuir le monde, à vivre au désert, et elle était toute triste lorsque ses conseillers, lui objectaient son âge et sa faiblesse. Et pendant quinze ans elle édifia Alexandrie par sa piété, ses œuvres charitables, son humilité ; dans le monastère qu'elle avait fondé, elle voulut être la dernière des sœurs, donnant à toutes l'exemple de la modestie et de la soumission.
Beaucoup d'autres vivaient ainsi. Maras le solitaire s'était de bonne heure entraîné à l'ascétisme, jeûnant, veillant, priant sans cesse, accordant
LES AVEXTUHI'S DE THÉODOUA
à la nature une heure à peine ou deux de repos. Quand la neige atteignait presque la hauteur d'un homme, il s'en allait, les pieds nus, couper du bois sur la montagne et on pouvait le suivre aux traces du sang qui coulait de ses blessures. Finalement, pour échapper aux représentations des siens, il s'en vint en Egypte et se mettant à Técole des plus illustres solitaires, là encore il excita par la sublimité de ses mœurs l'admiration universelle. Mais les femmes surtout étaient incomparables. La bienheureuse Suzanne refusait les aliments les plus communs, demandant qu'on lui apportât seulement une cruche d'eau tous les dimanches et tous les deux jours un peu de pain, et elle passait des années au désert, soutenant contre les démons des luttes formidables, et toujours victorieuse, à ce point que les diables criaient qu'elle n'était point une femme, et qu'elle 'avait une pierre au lieu de cœur, du fer en place de chair. Le visage toujours enveloppé de voiles, qui laissaient à peine voir le bout de son nez, elle ne voulait apercevoir nul visage humain ni induire elle-même personne en tentation : elle disait à ceux qui la venaient visiter la faiblesse de la chair, la vanité du monde, les menaces du terrible jugement de Dieu ; elle guérissait les corps et réconfortait lésâmes, exaltant
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le courago des solitaires ses voisins^ leiircommuni(|iiant, en femme forte, l'exemple de son zèle et de ses vertus.
De toutes parts, les gens pieux venaient au désert des saints solliciter leurs conseils, leurs prières et leurs bénédictions, s'édifier au spectacle de leurs austérités, s'entretenir avec eux des mystères sacrés. D'autres accouraient vers Sévère, le patriarche exilé d'Antioclie, dont la science théologique et réloquence étaient universellement célébrées. Les femmes surtout subissaient l'ascendant irrésistible du prélat : C'ivsaria la patricienne était une de ses pénitentes et dirigeait sa conscience d'après ses avis.
Dans la détresse morale où elle se trouvait, Théodora ne demeura point insensible à Finlluence du milieu où l'avaient jetée les événements. Durant son séjour à Alexandrie, elle entra en relation avec le patriarche Timothée, et Tévèque semble avoir exercé sur elle une action profonde : elle l'appelait plus tard son père spirituel, et à voir ce titre d'honneur qu'elle réserve à lui seul, on peut se demander sans invraisemblance si, grâce il ce prêtre, la courtisane repentante ne naquit point, au moins momentanément, à une vie plus chrétienne et plus pure. Elle fréquenta également Sévère d'Antioche, et c'est à
ses leçons sans doute qu'elle prit cette connaissance des questions religieuses dont elle devait plus tard donner tant de preuves. En tout cas, elle garda toute sa vie au grand docteur monophysite un fidèle et respectueux attachement, une admiration sans bornes. Si de bonne heure elle apparut comme la protectrice naturelle des dissidents persécutés, « comme l'impératrice suscitée par Dieu, selon le mot d'un contemporain, pour soutenir les affligés contre les rigueurs de la tempête » ; si elle mit ouvertement son crédit au service de Sévère et de ses amis, les recevant au palais, favorisant leur propagande, s'eflbrçant d'imposer leurs idées à Justinien ; si elle se jeta oc tant d'ardeur dans les controverses théologiques de son temps, ce ne fut point seulement, on le verra, par esprit politique, par un sens très juste et très fin des nécessités du gouvernement ; ce fut sans doute aussi par un souvenir de la crise religieuse qu'elle avait traversée à Alexandrie, par une tendre reconnaissance pour les hommes qui avaient accueilli, instruit, relevé la courtisane perdue.
Mais Théodora était femme, partant mobile autant que passionnée ; elle était ambitieuse aussi, avide de refaire sa situation et sa fortune. A Antioche, où elle alla en quittant l'Egypte,
THÉODORA XA DANSELiSE
clans la grande ville syrienne où le gont des fêtes, l'anionr dn luxe et du bien-être, les rivalités incessantes du cirque et du théâtre formaient le train ordinaire de la vie, elle semble avoir fréquenté moins les églises que les coulisses de 1 Hippodrome, et la compagnie des prêtres moins que la société des diseuses de bonne aventure. Une danseuse, Macédonia, appartenant comme elle à la faction des Bleus, s'intéressa à elle, consola sa détresse, lui promit pour l'avenir de brillantes destinées. Doucement, Théodora se laissait bercer à ces espérances : et la nuit tille rêvait que, revenue à Constantinople, elle allait devenir la favorite du prince des démons, qu'elle réussissait à se faire épouser par lui, et qu elle posséderait désormais toutes les richesses du monde.
La bonne Macédonia connaissait, parait-il, Justinien, et, ayant eu l'occasion de lui rendre des services, elle avait à la cour quelque crédit. En usa-t-elle pour recommander à l'héritier présomptif de Tempire son amie lliéodora ? Je ne sais. Il semble en tout cas qu'en rentrant a Byzance, sur le théâtre de ses premiers exploits, Théodora, assagie, mûrie, lasse de sa vie errante et de ses folles aventures, désireuse aussi peutêtre de se fixer en quelque établissement défi-
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nitif, s'appliqua, sincèrement ou non, à mener la vie la plus retirée et la plus chaste. Une tradition, qui au onzième siècle encore avait cours dans la capitale, affirme qu'à son retour d'Asie, elle habitait, correcte et discrète^ une modeste petite maison, gardant le logis et filant de la laine, comme les matrones du bon vieux temps romain. La légende ajoute que plus tard, devenue impératrice, Théodora, loin de chercher a faire oublier cette partie de sa vie, voulut au contraire en perpétuer le souvenir. Sur remplacement du portique, où de ses mains elle avait filé pour vivre, de la maisonnette qui l'avait abritée hum« ble et pauvre, elle fit élever une église en Thonneur de saint Pantéléimon. Le nom de ce saint signifie le miséricordieux : il méritait ce titre, si c'est a sa protection que Théodora dut de rencontrer Justinien.
THÉODORA ET JUSTINIEN
Au moment où Justinien rencontra Théodora, vers Tan 522 sans doute, le futur maître de l'empire était un homme de trente-huit à quarante ans. Avec son teint clair et fleuri, ses cheveux bouclés et sa fine moustache qui déjà commençait à grisonner, sa tournure élégante et sa taille bien prise, il avait fort bonne mine ; ses façons obligeantes, son ton aimable et doux, la grâce simple de son accueil achevaient de le rendre sympathique et séduisant. Il était bien élevé, fort riche ; en outre, grâce à l'intrigue de palais qui avait mis son oncle Justin sur le trône, il était dès ce moment l'un des premiers person-
THÉODÔllA Là DANSEUSE
nages de TEtat. Revêtu des titres de comte et de patrice, commandant en chef des troupes qui formaient la garnison de Constantlnople, il venait d'occuper avec un extraordinaire éclat la charge de consul, et chaque jour la bienveillance du souverain l'approchait duvantage des marches du trône. C'était pour une Théodora une belle conquête à faire.
Ambitieux et habile, Justinien semblait surtout occupé h pousser sa fortune. Il avait su, non sans qucique perfidie, écarter les rivaux qui pouvaient gêner sa route, et, non moins adroitement, se concilier la faveur de toutes les classes de la société byzantine. Très dévot, et sévèrement orthodoxe, il s'était par le zèle de sa piété fait bien venir de l'Eglise ; par son faste et ses prodigalités, il était l'idole de la multitude ; il plaisait enfin au sénat et à l'aristocratie. Comme il avait par surcroît une réelle expérience des affaires, une capacité de travail prodigieuse, un attentif souci des choses de l'administration, son crédit était grand chez l'empereur, et il passait ajuste titre pour être, bien plus que le vieux et médiocre souverain, le chef véritable du gouvernement. Très calme, très maître de lui en apparence, de volonté assez despotique, il semblait avoir l'esprit mûr, le caractère formé. Cet homme sérieux, ce
THÉODOBA ET JUSTINIEN
politique, ce diplomate, s'épint follement de Théodora.
Cette liaison, qui devait finir par un mariage, a paru aux contemporains si étrange, si surprenante, qu'ils ont pour l'expliquer fait appel au merveilleux et attribué à des philtres et à des pratiques magiques Tinfluence que Théodora prit vite sur son amant. Il n'est point besoin vraiment de tant Compliquer les choses. Justinien était, dit-on, de complexion fort amoureuse ; surtout, sous des dehors très absolus, il cachait une âme indécise et faible, prompte a subir l'ascendant de toute volonté énergique et forte. Théodora était jolie, remarquablement intelligente ; elle avait une grâce aisée, une humeur spirituelle et plaisante qui retenaient auprès d'elle ses plus mobiles adorateurs ; surtout, elle avait l'esprit lucide et ferme, et tout atteste en elle une nature décidée, autoritaire et passionnée. Du premier coup, le prince fut pris tout entier: jusqu'au jour où Théodora mourut, il devait lui garder fidèlement la passion sans bornes dont jeune elle l'avait enflammé. Elle était pour lui, selon le mot d'un historien de l'époque, «le charme le plus doux » ; elle était, comme il se plaisait à le proclamer lui-même, en jouant sur le nom de Théodora, « son présent de Dieu » . Aussi, éperdument
THÉODORA LA DANSKUSE
amoureux, ne refusa-t-il rien à ses exigences. Elle aimait l'argent : il la combla de richesses. Elle était friande d'honneurs et de considération : il obtint pour elle de la faiblesse de son oncle la haute dignité de patricienne. Elle était ambitieuse, avide d'influence : il se laissa gouverner par ses conseils, se fit le serviteur docile de ses sympathies et de ses rancunes. De sa jeunesse passée a l'Hippodrome, elle avait tenacement gardé la haine du parti vert : Justinien, pour lui plaire, se fit, jusqu'au scandale même, le protecteur des Bleus. De ses voyages, de son séjour à Alexandrie, elle avait conservé une tendre reconnaissance pour les monophysites persécutés : Justinien, pour lui plaire, consentit h relâcher la rigueur de son orthodoxie et s'employa pour les dissidents.
La liaison de l'héritier du trône était bien vite en effet devenue publique. Bientôt, en dehors même de la capitale, dans les contrées lointaines de Syrie et d'Egypte, on apprit, avec quelque étonnement sans doute, que la petite courtisane d'autrefois, la pénitente de Timothée et de Sévère, était devenue patricienne et qu'elle était la maîtresse en titre de Justinien. Dans cet événement inattendu, les âmes pieuses n'hésitèrent point à voir la main de Dieu, désireux de susciter à son
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peuple une protectrice fidèle, et tout naturellement on s'adressa à Théodora pour adoucir le sort des martyrs et atténuer les rigueurs de la persécution. Elle s'y prêta volontiers. Maras, évêque d'Amida, avait été, avec ses prêtres, déporté à Pétra ; sous le dur climat d'Arabie, dans ce rude exil, les malheureux semblaient voués à une mort certaine. Dans leur misère ils songèrent à Théodora, et l'un deux, le diacre Etienne, fit le voyage de Constantinople pour l'intéresser au sort de la petite communauté. Leur espoir ne fut point trompé. Non seulement Théodora décida son orthodoxe amant à solliciter l'empereur pour les dissidents, mais elle-même, pour faire consentir Justin, ne ménagea ni les prières ni les larmes ; et, ce qui est plus remarquable, elle gagna la cause qu'elle avait prise en main. Ses protégés furent autorisés à se retirer h Alexandrie, où ils pourraient désormais vivre tranquilles parmi leurs coreligionnaires. C'était une belle victoire, et qui donne la mesure de l'influence que Théodora exerçait sur son amant.
Elle fit mieux encore. Jiistinien bientôt en arriva à ce point qu'il voulii|t à toute force épouser sa maîtresse. Le bon empereur Justin ne paraît point avoir marchandé son consentement à son neveu bien-aimé ; aussi bien aurait-il eu
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assez mauvaise grâce à le faire. C*était un vieux soldat, de fort humble origine, peu soucieux des quartiers de noblesse ; lui-même avait épouse une ancienne esclave, après l'avoir longtemps, comme maîtresse, promenée à sa suite dans les camps, et devenu empereur, il avait sans scrupules assis sur le trône des Césars cette bonne femme rustique et barbare comme lui. C'est d'ailleurs, et d'où on pouvait le moins l'attendre, que vint l'opposition aux projets de Justinicn. Dans son gros bon sens de paysanne, l'impératrice Euphémie — c'est le prénom plus élégant dont on avait paré, quand elle arriva au pouvoir, l'ancienne esclave devenue basilissa — était choquée devoir une Théodora destinée à lui succéder; et malgré sa tendresse i pour son neveu, malgré son ordinaire complaisance à faire toutes ses volontés, sur ce point elle ne voulut rien entendre. Fort heureusement pour Justinien, Euphémie mourut à propos en 523. Dès lors tout s'arrangea sans peine. La loi interdisait aux sénateurs et aux hauts dignitaires d'épouser des femmes de condition servile, des filles d'auberge, des actrices ou des courtisanes : pour faire plaisir à son neveu, Justin abrogea la loi. Voulant, comme il disait, imiter la bienveillance de Dieu, qui à tout péché humain sait faire miséricorde,
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il décida que les femmes qui, après être montées sur la scène, se seraient ensuite repenties et auraient quitté leur déshonnête profession, pourraient désormais contracter avec n'importe qui une union légitime, a la seule condition de demander a cet effet l'autorisation impériale. Comme celte démarche un peu humble eût coûté peut-être à Torgueil de Théodora, il fut stipulé en outre que toute comédienne, ayant reçu du prince une des dignités de la hiérarchie aulique, serait par ce seul fait affranchie de tout obstacle légal pouvant empêcher son mariage avec des hommes d'un certain rang et n'aurait en conséquence nulle permission spéciale h solliciter. Et pour faire tout à fait bien les choses, l'empereur voulut enfin que les filles d'actrices, — Théodora avait une fille, — qu'elles fussent nées avant ou après le repentir de leur mère, seraient également admises h se marier sans aucune restriction. Justinien épousa donc sa maîtressé — à qui il prit soin h cette occasion de constituer un fort large douaire — sans que Byzance semble au reste s'en être fort scandalisée. Seuls, quelques esprits chagrins, songeant au beau mariage qu'aurait pu faire l'héritier de l'empire avec une jeune fille noble, bien élevée et pure, trouvèrent, sans oser le dire bien haut, qu'une telle aventure suffisait
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à faire juger la qualité d'âme et à apprécier la moralité de Justinien. Ni le sénat, ni Tarmée, ni TEglise ne firent entendre un mot de protestation, et le peuple, qui se souvenait d'avoir applaudi la comédienne, prodigua sans hésiter ses hommages et sa tendresse à la souveraine.
Associée dès lors officiellement a la vie de riiéritier de l'empire, fort appréciée par le vieux Justin qui semble l'avoir prise en grande affection, Théodora se mêla chaque jour plus hardiment des affaires publiques. Parmi bien des défauts, elle avait une qualité rare : elle demeurait fidèlement attachée îi ceux qu'elle aimait. Les monophysites en firent bientôt l'expérience. Sentant dès ce moment le danger qu'il y avait pour la monarchie à perpétuer en Orient d'inutiles querelles religieuses, habilement elle employa son crédit à préparer la fin de la persécution. Elle était en relation avec le patriarche Sévère, avec le grand prédicateur hérétique Jean de Telia ; elle se préoccupait de connaître les hommes éminents qui, dans les chrétientés dissidentes, semblaient capables de préparer pour leurs frères un meilleur avenir. Parmi eux l'un ' des plus connus était Jacques Baradée, l'apôtre futur et le restaurateur de l'Eglise monophysite. On vantait sa science, sa pieté, Taustérilé de ses
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mœurs, son mépris des choses du monde, les guérisons miraculeuses qu'il opérait, même h distance ; déjà une auréole merveilleuse environnait la figure du jeune moine syrien. Théodora voulut le connaître. Elle l'avait, dit-on, vu en songe, tenant en main des vases d'or, d'où s'échappaient des eaux vives dont il abreuvait le peuple romain; elle voulut le voir en réalité. Vers 527, avec un autre moine, Sergius de Telia, Jacques vint donc à Constantinople. Le bruit de sa gloire l'y avait précédé. Le peuple se pressait sur ses pas ; Théodora, ravie de sa venue, le reçut en grande pompe au palais avec son compagnon; elle leur assigna une maison, les pourvut de tout le nécessaire, les couvrit ouvertement de sa protection. Il fallait quelque audace pour risquer dans cette cour orthodoxe et dévote de semblables exploits ; mais Théodora savait son pouvoir, et sans cesse le voyait grandir.
Depuis son mariage, en effet, Justinien aussi avait monté sans cesse : Justin l'avait fait nobilissime ; en avril 527, il l'associait oflîciellemerit à Tempire. Dans le grand triclinium du palais, en présence du sénat, des soldats de la garde, des représentants de l'armée, le vieil empereur monta sur son trône et annonça qu'à la demande
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de son peuple, il faisait basileus son neveu Justinien. Debout a la droite du souverain, le patriarche Epiphane prononça les prières solennelles, auxquelles l'assemblée tout entière répondit : Amen, pieusement. Puis Justin posa lui-même la couronne sur la tète de son impérial associé, tandis qu'a trois reprises l'assistance criait vivat, et que le nouveau prince, saluant de la main son peuple, promettait selon l'usage une gratification aux soldats. Trois jours après, le jour de Pâques, dans Sainte-Sophie étincelante de la lumière des cierges, le patriarche consacrait solennellement, en répandant sur sa tète l'huile sainte, le nouvel empereur. Dans tout l'éclat de la pompe souveraine, vêtu de la tunique dorée que bordait une large bande de broderie précieuse, les pieds chaussés des bottines de pourpre, les flancs ceints de la riche ceinture constellée d'émaux et de pierreries, ayant aux épaules le large manteau de pourpre rehaussé d'or que retenait une fibule d'or, sur sa tête le diadème et portant sur lui tous les joyaux de la couronne, Justinien prenait possession de l'empire qu'il avait tant souhaité. A ses côtés, vêtue du long manteau de pourpre violette, au bas duquel une large broderie d'or se déroulait en lumineux replis, la chevelure entremêlée de tor-
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sades de perles et de pierres précieuses, qui retombaient sur ses épaules en cascades éblouissantes, le diadème en tête, Théodora, parée comme une icône, partageait le triomphe de son époux; et après-avoir été avec lui solennellement couronnée dans la basilique, la nouvelle Augusta venait, selon Tusage des souveraines de Byzance, recevoir les acclamations du peuple dans cet Hippodrome qui avait vu ses débuts. Son rêve était réalisé.
Lorsque, quelques mois plus tard, Justin mourut, le 1®^ août de Tannée 527, Justinien ne rencontra nulle difficulté à recueillir son héritage, et Théodora partagea le pouvoir avec lui. Pendant vingt ei un ans, de 527 à 548, elle allait régner en souveraine maîtresse sur le plus bel empire qu'il y eût alors'dans le monde civilisé.
LA LÉGENDE DE THÉODORA
Tel est le roman de Théodora, ainsi que l'a raconté Procope ; et depuis deux siècles et demi environ qu'on a découvert le manuscrit de VHis^ toire Secrète, ce récit passablement scandaleux a rencontré une confiance presque universelle. Est-ce à dire pourtant qu'il le faille pleinement accepter? En ces dernières années, de bons esprits ont à diverses reprises refusé créance aux commérages du pamphlétaire, et on a pu parler fort sérieusement de la légende de Théodora. On s'est demandé avec quelque raison comment, si Théodora vécut au grand jour cette vie dissolue par laquelle elle scandalisa Constantinople, il ne s'est, parmi les contemporains, trouvé qu'un
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seul témoin. pour en garder le souvenir. Or, il semble bien qu'en dehors de Proeope, aucun écrivain du sixième siècle, aucun historien «non phis des siècles postérieurs, n'a raconté les aventures de jeunesse de Théodora, n'a risqué sur ses débordements scandaleux l'allusion la j)lus timide. Et qu'on ne dise point que, par respect de l'empereur ou par peur des vengeances de l'impératrice, ils ont gardé un silence prudent : beaucoup de ces écrivains, surtout parmi les auteurs ecclésiastiques, n*ont point hésité à accabler d'injures, en son vivant, une souveraine dont ils détestaient l'hérésie, ils n'ont pas craint de la charger de toutes les malédictions. Et à supposer même que les contemporains se soient tus par crainte, pourquoi, une fois Justinien et Théodora morts, les langues ne se seraient-elles point déliées ? Et s'il en est ainsi, que vaut alors, en face du silence général, Tunique témoin à charge qu'est Proeope, quand on songe surtout avec quelle naïve impudence, en tant de pages de YHistoire Secrète. le pamphlétaire a exagéré ou menti ? Si avant d'être impératrice, Théodora fut vraiment la grande courtisane que l'on dit, comment nul autre n'a-t-il recueilli, même en l'atténuant, l'écho des bruits qui couraient si ouvertement
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sur son compte ? Comment, en cette scène inoubliable de la sédition de 532, où le peuple soulevé jeta à la lace de Justinien les plus sanglants outrages, n'entendit-on, ainsi qu'il ressort du procès-verbal que nous avons conservé de ce prodigieux entretien entre le prince et ses sujets, aucun mot malsonnant à l'adresse de Théodora? et comment enfin Justinien, que ses détracteurs mêmes représentent comme un homme réfléchi et maître de lui, eût-il été, je ne dis pas prendre pour maîtresse, mais épouser publiquement une femme dont chacun se détournait dans la rue ? c'eût été jouer sa popularité, compromettre toutes ses chances de parvenir au trône : et il n'était plus, quand il rencontra Théodora, un enfant, seul capable dé pareilles imprudences.
Si justes que soient en apparence ces remarques, et si fort que je me défie des commérages de Procope, je ne me risquerais point pourtant il vouloir trop blanchir celle qu'il a noircie si outrageusement; et quoique, dès le sixième siècle, il se soit rencontré des panégyristes qui, pour plaire à Justinien, ont fait entrer sa femme tout droit au paradis, je craindrais de tomber dans le paradoxe à la vouloir faire trop vertueuse. Il est fâcheux que Jean, éveque d'Ephèse, qui approcha et connut bien Théodora, ait omis, par