‹ Théodora, impératrice de ByzanceChapitre 24 sur 28 · LA TRÈS PIEUSE · texte numérisé non relu

LA TRÈS PIEUSE

enthousiastes et des fanatiques, et ceux-là donnaient fort à faire à la sollicitude de la souveraine.

Parmi les hommes les plus ardents du parti intransigeant, était Jean, jadis évêqiie de Memphis en Egypte. Il avait suivi dans son exil le patriarche Théodose, mais son âme énergique et passionnée, avide des gloires du martyre, n'avait pas tardé à se lasser de la vie trop calme, à son gré, et trop prudente qu'on menait à Derkos. « On nous appelle, disait-il souvent, les pasteurs de l'Eglise de Dieu, et cependant nous laissons déchirer ses brebis par les loups. Nous restons chez nous, bien tranquilles, quand nous devrions mourir pour notre foi, » Il s'attristait de voir autour de lui les évèques refuser, par crainte du gouvernement, les secours de la religion aux fidèles accourus de si loin jusqu'à eux. « Par le Dieu vivant, disait-il encore, je ne sais ce qui me retient d'aller, en présence de tous, dans la Grande Eglise ou sur le forum de la capitale, faire des consécrations. » Il finit par obtenir, sous prétexte qu'il était malade, l'autorisation d'aller à Constantinople pour consulter les médecins. Fort bien reçu par l'impératrice, qui s'occupa elle-même de son logement et de son entretien, il commença bientôt à prêcher fort

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librement, relevant les autels et instruisant les fidèles. Les politiques de la secte, un peu inquiets de ce zèle intempérant, trouvaient que Jean se jetait « dans la gueule du lion » et qu'il allait par sa folle ardeur compromettre gravement le parti ; et comme l'Egyptien ne voulait rien entendre et déclarait dédaigneusement que la gueule des lion s se ferme par la parole de Dieu, ils demandèrent au patriarcliede le rappeler àDerkos. Théodose, secrètement enchanté deTceuvre de son disciple, se tira d'affaire en disant que l'impératrice était au courant des intentions de Jean et qu'elle lui avait fait bon accueil. On se retourna alors vers Théodora. Les évèques monophysites la supplièrent d'éloigner l'Egyptien de la capitale, et pensant en cela être agréable au bienheitreux, elle y consentit volontiers. Mais quand on vint, au nom de la basilissa, dire à Jean qu'il eût à partir sans délai, sous peine de mort, le bienheureux, avec son habituel courage, courut tout droit au palais, et dès qu'il fut devant la souveraine, violemment il se mit à lui reprocher de s'accorder avec Justinien pour contrister l'Eglise de Dieu . Et comme Théodora n'y comprenait rien : « Ne m'as-tu pas ftnt dire de quitter la ville ? repartit le saint homme. N'as-tu pas ordonné de me tuer ? Que te faut-il davantage ? » On s'expliqua : l'impéra-

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trice, fort mécontente de ses infidèles mandataires, ne consentit à leur pardonner que sur la prière du bienheureux. Toutefois, elle aussi s'efforça de calmer un peu l'excès de son zèle : « Aie soin, lui dit-elle, de rester au palais, de crainte qu'il ne t'arrive malheur ; conduis-toi tranquillement, comme font tes camarades, et ne consacre point de prêtres dans la capitale. Jean était adroit; il savait qu'il est de pieux mensonges : k Je n'en ai nul désir, fit-il; si je suis venu ici, c'est uniquement pour te demander la permission de passer trente ou quarante jours paisiblement dans une maison de campagne, car je suis fort malade. » Enchantée, Théodora lui accorda ce qu'il voulait. Mais Jean profita de cette permission de s'absenter pour aller prêcher en Asie Mineure ; déguisé en mendiant, il parvint jusqu'à Tarse, et obtint de grands succès. Cependant les orthodoxes s'inquiétaient de ses agissements ; les évèqucs envoyaient à Justinien des lettres assez vives, où ils annonçaient qu'un évêque hérétique, échappé de la capitale, troublait tout le pays. Cette fois encore, par son adresse, le saint sut se tirer d'affaire, lievenu en hateà Byzance, il s'empressa d'écrire à Théodora quels regrets il avait de n'avoir pu depuis si lon^rtemps aller la saluer, inais sa mauvaise

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santé Tavait durant tout ce temps empêché de sortir de chez lui. Aussi, quand de Tenquéte ouverte il sembla résulter que l'évêque incriminé pourrait bien être Jean TEgyptien, Théodora elle-même se porta garante que le saint n'avait pas quitté la maison de campagne où elle lui avait permis de se retirer ; et comme on ly trouva en effet, les dénonciateurs en furent pour leur courte honte. A plusieurs reprises, par des ingéniosités de cette sorte, Jean put recommencer son œuvre d'évangélisation. Prévenus d'avance de son passage, les fidèles se rassemblaient au rendez -vous indiqué; la nuit, en grand secret, tandis que des sentinelles veillaient sur la sécurité de la sainte assemblée, l'évêque donnait la communion, ordonnait des prêtres, encourageait les fidèles ; et quand les orthodoxes étaient avertis de son arrivée, il était déjà loin. Dans la capitale, son activité n^était pas moins grande, et les politiques eux-mêmes avaient fini par s'incliner devant Tadmirable courage et le zèle infatigable du bienheureux.

Entre temps, par d'autres moyens, ils poursuivaient leur œuvre. Grâce à l'impératrice. Théodose et ses amis avaient été rappelés à Constantinople, et bientôt la maison de l'ancien patriarche devint le centre de direction du parti.

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Chez lui se rencontrait tout ce que la secte comptait d'hommes actifs et énergiques. A côté des vieux lutteurs tels que Zooras ou Pierre d'Apamée, on y trouvait des hommes comme Julien, le futur apôtre de la Nubie, comme Théodore, le futur évèquedes Arabes, comme Sergius de Telia, le futur patriarche d*Antioche, et son ami Jacques Baradée, qui devait occuper le siège d'Edesse et reconstituer l'Eglise monophysite, d'autres encore, Jean, Tabbé du monastère des Syriens, qui fut plus tard évêque d'Ephèse, et Constantin, qui fut évêque de Laodicée. Ouvertement protégés par Théodora, qui connaissait depuis longtemps la plupart d'entre eux, ils trouvaient bon accueil à la cour ; sans cesse la basilissa les recommandait, souvent elle les imposait à l'empereur ; et de nouveau les catholiques se plaignaient que les monopliysitcs, par leur perfidie, eussent infecté le palais et la plus grande partie de la capitale.

Bientôt ils firent plus. La persécution orthodoxe avait balayé de leurs sièges la plupart des évêques dissidents, et le gouvernement veillait fort attentivement à empêcher le recrutement du clergé schismatique. Ce qui importait donc pardessus tout, c'était de rendre des chefs aux fidèles : malgré les précautions prises contre eux,

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les moiiophysites, avec la complicité de Timpératrice, y réussirent. L'occasion se rencontra en 543. Harith le Gliassanide, prince des tribus arabes du désert de Syrie, lit demander à Théodora de lui envoyer deux ou trois évèques pour entretenir ses sujets dans la loi. Avec empressement, la basilissa chercha ces prêtres parmi ses amis les monophysites, et, chose fort remarquable, elle fit agréer ses choix h Justinien. L'empereur, en effet, assez embarrassé de son clergé dissident, employait volontiers aux missions extérieures le zèle dévorant des prédicateurs schismatiques ; déjà il s'était servi d'eux pour évangéliser les Arabes de l'Yémen et les Abyssins du royaume d'Aksoum, pour conquérir à la foi chrétienne les païens de Nubie et du pays de JBlemmyes, et Ton sait comment Théodora avait de toutes ses forces secondé cet apostolat. Les deux souverains se trouvèrent donc aisément d'accord pour prendre parmi les monophysites les évèques que réclamait le prince du désert.

Depuis quinze ans environ , vivait à Constanlinople un moine de Telia nommé Jacques Baradée. Fort savant homme, nourri dans les lettres syriaques et grecques, il était pins célèbre encore par ses jeûnes, ses austérités, la simplicité de sa vie et l'excès de sa modestie. Tout

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jeune, il avait fait vœu de pauvreté et distribué toute sa fortune aux misérables ; bien vite il était devenu fameux par la négligence de son costume^ la rudesse de ses mœurs et par les guérisons miraculeuses qu'il opérait. Venu plus tard dans la capitale, et fort bien accueilli par l'impératrice, il avait jugé plus sage de se soustraire aux dangers du monde ; il s'était enfermé dans une étroite cellule, ne voulant voir personne, ne parlant à personne, et d'autant plus admiré de tous. Harith le Ghassanide, qui avait eu l'occasion de le rencontrer et d'apprécier sa prophétique clairvoyance, le tenait en particulière estime. Tliéodora, qui le connaissait bien, éprouvait pour lui une vive sympathie. C'est de ce méditatif, de ce solitaire, de cet ascète qu'elle fit choix pour évangéliser les Arabes et reconstituer l'Eglise monophysite. L'événement allait montrer (ju'elle ne s'était point trompée.

Sur les conseils de la basilissa, Théodose débigna Jacques pour le siège d'Edesse et nomma au siège de Bostra un autre moine de son en-^ tourage, l'Arabe Théodore. Malgré leur répugnance, tous deux durent céder devant la volonté formelle de Théodora, et rentrer dans cette vie active qu'ils avaient espéré quitter. Sacrés évêques par l'ancien patriarche d'Alexandrie, ils

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partirent pour leurs diocèses. Mais, outre leur mission officielle, les deux apôtres avaient reçu des instructions secrètes. Avec Tagrément de la souveraine, Théodose les avait autorisés, dans toute Tétendue des pays soumis à leur juridiction, il ordonner des prêtres, à créer des évéques, à reconstituer en un mot le clergé monophysite en Orient. Comme champ d'action, il avait, bien au delà des étroites limites de leurs diocèses,

assioné à Théodore toute l'Arabie, la Palestine o

et le désert, à Jacques Baradée la Syrie et TAsie Mineure tout entière. L'impératrice, d'accord avec le patriarche, encourageait cette propagande et promettait de mettre son influence au service des deux prélats.

En quelques années, Jacques Baradée, par son éneroio, son /.èle, son couraoe, reconstitua vraiment l'Eglise monophysite. Reprenant l'œuvre qu^waient entreprise dans les provinces asiatiques Jean de Telia d'abord, et après lui Jean l'Egyptien, il parcourut, souvent se cachant sous riiabit d'un mendiant, la Syrie, l'Arménie, la Cappadoce, la Cilicie, Tlsaurie, la Pamphylie^ l'Asie et les îles, Rhodes^, Chypre, Chios, Myti- Icne, prêchant et instruisant, ordonnant des prêtres pour les communautés nouvelles, organisant des diocèses et y nommant des évèques,

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((répandant, selon le mot du chronicfueur, comme de grands fleuves do sacerdoce par tout l'empire romain ». Vainement, elIVayés de l'agitation que provoquait rap()tre, les prélats orthodoxes s'efforçaient de faire arrêter Jacques ; vainement Justinien, sur leur demande, mettait sa tôte à prix ; le saint déjouait toutes les Intrigues de ses persécuteurs et continuait h marcher ce dans le chemin de la justice ». Toujours à pied, menant partout une existence d'ascète, on le trouvait tantôt à Constantinople, tantôt en Asie, tantôt h Alexandrie, toujours infatigable, toujours insaisissable. Ses amis étaient persuadés que Dieu lui-même le protégeait et obscurcissait l'esprit de ses ennemis, et l'on racontait dans les cercles monophysites, non sans quelque ironie, comment plus d'une fois les cavaliers du gouvernement lui avaient demandé à lui-même: c( N'avez-vous point entendu dire que Jacques l'imposteur fut en tel endroit ? » et comment il s'élait moqué d'eux en leur répondant : (( Oui, on m'a dit en elFet qu'il circule dans tel district, — et il leur indiquait une direction tout opposée à celle qu'il pensait suivre, — si vous pressez un peu vos chevaux, vous le rejoindrez assurément. »

L'amitié de Tliéodora et l'habileté de ses coreligionnaires dîuis la capitale protégeaient l'apô-

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tre plus sûrement encore. Comme la loi canonique exigeait, pour que la consécration d'un évêque fût valable^ la présence de trois de ses collègues, Jacques, sur le conseil du patriarche Thcodose, avait commencé par se rendre à Alexandrie ; il y trouva sans peine des prélats qui, sur Tordre de leur ancien métropolitain, conférèrent volontiers l'épiscopat à deux des compagnons du saint. Avec leur concours, Baradée, à son tour, ordonna d'autres évêques pour les principales villes de Syrie et d'Asie. Kn même temps, les prélats retenus à Constantinople sacraient douze éveques pour TEgypte et laThébaïde, et à la tête du patriarcat d'Antioche, vacant depuis la mort de Sévère, ils nommaient un ami de Jacques, le savant et pieux S'ergius de Telia. Ainsi, tout un épiscopat non officiel se constituait pour diriger la nouvelle Eglise, qui de son grand instituteur devait garder le nom de jacobite. Fort adroitement, en outre, pour favoriser l'action de ses protégés, Théodora avait trouvé moyen de faire donner à plusieurs d'entre eux des commissions oflicielles par le gouvernement lui-mômc. C'est ainsi que Jenn, nommé erl secret évèquc monophysite d'Ephèse, fut envoyé par Justinien en Carie, en Lydie et en Pbrygie^ pour y combattre le paganisme. Il fit conscien-^

il)

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cieusciiieiil son (l'iivre et mérita par son zèle crètre appelé a le destructeur des idoles et le marteau des païens » ; mais il servit mieux encore la secte à laquelle il appartenait et couvrit son diocèse d'églises et de monastères monophysites.

Deux patriarches, vingt-sept évôques consacrés, plus de cent mille prêtres et diacres ordonnés, tels furent en quelques années les résultats de l'apostolat de Jacques Baradée. Sa Toi faisait des miracles ; il chassait les démons, ressuscitait les morts, prédisait l'avenir ; sa renommée, <( comme un parfum délicat », se répandait à travers le monde et bien au delii des frontières de rempire. (Irace îi son activité, la plus grande partie de l'Orient était maintenant revenue à ce que tous appcdaiènt justement « la foi du bienheureux Jac(jues et de Théodose », et en dehors même de la monarchie, en Perse, en Arabie, en Abyssinie, en Aubie, des églises ])uissantes confessaient la croyance monophysite. Théodora, ([ui de tout temps s'était faite la protectrice de ces chrétientés lointaines, (|ui toute sa vie avait énergi(juement travailler au triomphe du monophysisme, pouvait être (ière de son uîuvre. Le moine obscur (ju'elle avait jadis vu en songe abreuvant d'eaux \ ives la foule des llomains,

FKiUlUiS Di: MOINKS ET d'aP(>TKI£S

le pieux solitaire qu'elle avait jadis accueilli à Conslantinople et en qui elle avait eu foi, avait largement rempli son espérance. Elle put, quand elle mourut, voyant les succès croissants de Tapostolat de Jacques, croire que le rêve de sa politique religieuse était réalisé. Si, aujourd'hui encore, en Egypte et en Syrie, l'Eglise jacobite existe, la gloire en appartient tout entière à Jacques Baradée et à Théodora.

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