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l'cspcct pour les grands de la terre, de nous rapporter au long les injures dont de pieux moines, gens de rude iVanchise.. aceablèi'enl , à ce qu'il nous dit, plus d'une fois l'impérati iee : du moins est-il certain que, parmi les contemporains, d'autres encore que Procope trouvaient à gloser sur son compte et que les gens de Tentourage impérial, le secrétaire Priscus, le préfet Jean de Cappadoce, savaient en elle des points faibles par où Ton pouvait la frapper. Je ne sais si vraiment elle eut en sa jeunesse le fils que lui attribue Procope, et dont la naissance lui fut, parait-il, un si malencontreux accident : il est certain, en tout cas, qu'elle avait une fille, et qui, incontestablement, n'était point de Justinien, sans que d'ailleurs ce souvenir d\in passé un peu trouble semble avoir, si j'en juge par la fortune que fit à la cour le iils de cette fille, beaucoup gêné l'impératrice ou importuné l'empereur. Certains traits enfin de la psychologie de ïhéodora, la sollicitude qu'elle témoigna aux pauvres filles que^ dans sa capitale, le besoin perdait plus souvent que le vice, les mesures qu'elle prit pour sauver ces malheureuses et les afTranchir, comme dit un auteur du temps, a du joug de leur honteux esclavage la dureté un peu méprisante aussi qu'elle marqua toujours aux hommes, s'ac-
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cordent assez bien avec ce qu'on rapporte de sa jeunesse. Et si l'on admet tout cela, qui est indéniable, ne faut-il point se résoudre à ne point rejeter en bloc tout ce que V Histoire Secrète nous a raconté ?
Assurément c'est un problème délicat, et d'ailleurs malaisé à résoudre, de vouloir déterminer jusqu'où Théodora a pu tomber et quel degré d'infamie elle n'a point dépassé. Deux remarques peut-être permettront pourtant d'approcher un peu plus de la vérité et d'expliquer quelques obscurités de cette histoire. L'une, c'est que beaucoup de choses, qui nous paraissent aujourd'hui fort scandaleuses, semblaient aux gens du sixième siècle infiniment moins répréhensibles. On lit dans un document officiel de l'époque que de fort honnêtes personnes n'hésitaient point, par cliarité pure, à délivrer a prix d'or des malheureuses enfermées dans des maisons louches, et a épouser ensuite en justes noces ces femmes singulièrement compromises, et il semble bien que l'opinion publique était plus portée à admirer qu'à blâmer des actes dont l'intention délicate nous paraît quelque peu excessive. On conçoit qu'en de telles conditions, Justinicn ait pu épouser Théodora sans étonner beaucoup ni scandaliser ses contemporains. Il est certain
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d'autre part que Thcodora, au moment où elle rencontra son dernier amant, s'était fort amen- ' dée ; elle avait, durant son séjour à Alexandrie, traversé une crise moi'ale, et sous de pieuses influences, elle s'était repentie de sa vie passée ; à son retour àConstantinople,elle était fort pauvre, ce qui incline à croire qu'alors du moins elle étail vertueuse. Or, dans une grande capitale, une courtisane, même célèbre, s'oublie vite ; après deux ans d'absence, beaucoup de gens se souvenaient-ils de ce qu'avait été jadis la maîtresse de Justinien ? Et si Ton observe enfin les habitudes d'esprit de Procope, la grandeur de perversité épique qu'il aime à donner à ses personnages, on incline, sans vouloir aucunement Taire de Théodora un modèle de vertu et de chastelé. à transposer simplement d'un ton le récit de V Histoire Secrète^ et au lieu de la courtisane grandiose, véritable ange du mal, qui, par la volonté du diable, comme dit l'auteur, promena à travers le monde son impudicité, à voir en Théodora — et dut-elle en être diminuée— riîéroïne d une plus banale histoire : une femme que les circonstances perdirent peutêtre plus ([ue le vice, une danseuse qui, s'étant conduite comme en tout temps se conduisent la plupart de ses pareilles, se lassa un jour des
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amours sans lendemain, et ayant trouvé l'homme sérieux qui lui assurait un établissement durable, se ranofea dans le mariage et la dévotion; une aventurière^ si Ton veut, mais intelligente, discrète, assez adroite pour sauver quelques apparences, et qui put se faire épouser, même par un futur empereur, sans scandale éclatant.
Quoiqu'il en soit, le coup de fortune qui mit Théodora sur le trône frappa profondément l'imagination populaire. Dès son vivant, sa prodigieuse destinée étonna quelque peu ses contemporains. Après sa mort, la légende s'empara d'elle bien plus encore. Orientaux et Occidentaux, Syriens, Byzantins et Slaves illustrèrent à Tenvi de détails romanesques sa romanesque destinée, et ainsi se transmit jusqu'à nous, embelli ou transformé d'âge en âge, tour à tour indulgent ou sévère, le souvenii' prestigieux de la femme de Justinien.
Dès le neuvième siècle, la tradition byzantine célébrait, outre la beauté de son corps et le charme de son visage, la pureté de son âme, l'excellence de ses mœurs, la puissance de son intelligence, par où elle l'emportait sur toutes les jeunes filles de son temps ; et ne craignant point de la comparer à la pieuse mère de Constantin, la sainte et bienheureuse Hélène, elle
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voyait en Théodora, comme écrit un vénérable hagiographe, (c le réceptacle véritable de tous les dons de Dieu ». Pareillement les traditions slaves des douzième et treizième siècles, non contentes de vanter sa merveilleuse beauté, racontaient qu'elle avait été la plus distinguée, la plus cultivée, la plus savante des femmes. Les traditions syriennes étaient plus flatteuses encore. Dans leur désir d'exalter la grande protectrice de leur église, les monophysites du douzième siècle donnaient pour père a Théodora, au lieu du pauvre diable qui gardait les ours à THippodrome, un pieux vieillard, peutêtre un sénateur, fort attaché aux croyances de sa secte, et ils ajoutaient que lorsque Justinien, attiré par la réputation de beauté et d'inlelligence de la jeune fille, vint demander sa main, ce bon père ne consentit à la mariera l'héritier du tronc, qu'à la condition qu'on ne contraindrait jamais Théodora à accepter les canons maudits du concile de Chalcédoine. Enfin, jusque dans les monastères lointains de rOccident, se propagea l'écho de sa tapageuse renommée. Le chroniqueur Aimoin de Fleury, qui vivait au onzième siècle, rapporte que Justinien et Bélisaire, jeunes tous deux et liés d'étroite amitié, rencontrèrent un jour deux sœurs, Antonia et Antonina, issues
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« de la race des Amazones )), et qui, devenues prisonnières des Byzantins, av»aient été réduites h exercer dans une maison louche le plus déshonnête métier. Bélisaire aima Tune, Justinien prit l'autre ; et celle-ci, cpi'un présage avait avertie des destinées futures de son amant, lui fit promettre que si jamais il devenait empereur, il l'épouserait en justes noces. Puis la liaison se rompit, non sans que Justinien eût, comme gage de sa promesse, donné une bague à Antonia. Des années passèrent, le prince devint empereur ; et im jour aux portes du palais, on vit apparaître, demandan t audience, une femme en riches atours, d'une incomparable beauté. Introduite devant le souverain, Antonia n'en fut point d'abord reconnue : mais elle montra l'anneau, rappela les serments d'autrefois et Justinien, ressaisi par la passion d'antan, proclama sans plus tarder la belle amazone impératrice. Le peuple et le sénat, ajoute le chroniqueur, fui ent quelque peu surpris de ce mariage impromptu ; des exécutions firent taire les mécontents et Antonia partagea sans conteste le tronc de Justinien.
Il est aisé de reconnaître dans cette histoire l'aventure de Théodora, et l'on entrevoit par ces récits tout ce que la prodigieuse fortune de l'impératrice dut inspirer de contes aux badauds
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de SOU temps. Mais si, bonne ou mauvaise, indulgente ou sévère, une légende ne peut prétendre à être tenue pour de l'histoire, il n'en faut pas moins, de cette légende même, retenir sur la jeunesse de Théodora quelques traits essentiels. Lorsque Jean, éyêque d'Ephèse, qui connut bien la basilissa, l'appelle quelque part, assez brutalement sans doute, mais d'ailleurs sans paraître lui en faire reproche, a Théodora h. toC TropvÉ'.oy* », il confirme en gros et d'un mot ce que Procope a longuement raconté. Il faut se résoudre, quoi qu'on en ait, à ne point croire ii la vertu et à la chasteté de Théodora dans sa jeunesse ; avant le jour où elle rencontra Justinien, avant d'être impératrice, elle avait été courtisane, obscure ou célèbre, peu importe, et même courtisane repentie. J'incline à croire qu'au temps oii elle vivait, cela n'avait pas très grande importance, et aussi bien en Théodora, l'impératrice qu'elle fut fait oublier bien vite la courtisane qu'elle a pu être.