LA VIE IMPÉRIALE DE THEODORA
de son passage au théâtre, gardé le goût et Tamour de la mise en scène ; mais surtout, orgueilleuse comme elle était, elle tenait à marquer son rang et à maintenir les distances, secrètement •heureuse peut-être de voir se courber humblement sur son brodequin de pourpre tant de grands seigneurs qui jadis la traitaient plus familièrement.
Depuis plusieurs siècles déjà, le cérémonial s'était fort compliqué dans l'entourage des empereurs, remplaçant la simplicité voulue qu'avaient affectée les premiers Césars. Au temps de Justinien, et surtout grâce à Théodora, la vie de cour prit un développement plus considérable encore. Comme plus tard Louis XIV à Versailles, les souverains voulurent voir assidus au palais les grands dignitaires et les hauts fonctionnaires ; et comme le palais était le centre de toutes choses, comme toutes les grandes affaires s'y traitaient, comme toutes les faveurs prenaient là leur source, comme s'abstenir d'y paraître était un danger, naturellement on s'y empressa. Mais une étiquette très rigoureuse régla les rapports des courtisans et du maître. Jadis on approchait assez facilement les princes ; maintenant il fallut plier son attitude et sa bouche aux exigences du protocole. Autrefois, lorsque les sénateurs se
l'impératiuce théodora
présentaient devant rempereur, les patriciens, mettant la main droite sur leur cœur, se bornaient à s'incliner très profondément pour recevoir le baiser du basileus ; les autres membres de la haute assemblée se contentaient de fléchir le genou droit; aucun honneur spécial n'était accordé h rimpératrice. ^Maintenant, devant Justinien, et même devant Théodora, les gens du plus haut rang durent se prosterner jusqu'à terre, la bouche collée au sol, les mains et les pieds étendus, et baiser à pleines lèvres le brodequin de pourpre des souverains. Respectueusement on traita le prince de Majesté, en se nommant soimême son humble esclave, et Théodora^ en par ticulier, se montrait sur ce point lort intransigeante, faisant congédier comme un malappris, au milieu des rires et des huées de son entourage, quiconque manquait au moindre rite du cérémonial. Désormais aussi, avant d'être introduit, il fallut faire longuement antichambre,. et Théodora se plut tout particulièrement a prolonger ces humiliantes attentes, heureuse de transformer, comme dit un contemporain, en une honteuse servitude la libre constitutioji de TEtat. On n'en était au reste que plus assidu à lui venir faire sa cour : on la savait autoritaire, vaniteuse, toutepuissante ; on n'ignorait point non plus qu'une
LA VIE IMPKRIATJ' DE THEODOIIA 89
faveur obtenue en dehors d'elle entraînait de graves périls et de prochaines disgrâces. Aussi chaque matin pouvait-on voir ses antichambres remplies de solliciteurs, qui s'y entassaient comme un troupeau d'esclaves ; les plus grands seigneurs de Byzance étaient là, attendant souvent pendant plusieurs jours de suite leur tour d'être reçus, et se haussant sur la pointe des pieds pour montrer leur visage et se faire du moins remarquer des eunuques de service. Et quand enfin ils étaient admis devant la souveraine, le cérémonial encore réglait leurs gestes et leurs discours ; ils devaient se borner à répondre aux questions de l'impératrice, sans se permettre jamais de lui adresser d'abord la parole. Et généralement l'audience était courte, réduite à une brève et très officielle conversation.
Au vrai, tout cela, qui scandalise si fort Procope, n'a rien en soi, dans une existence de cour, de fort extraordinaire, et si je note ces détails, c'est surtout parce qu'ils montrent avec cjuelle facilité, avec quelle complaisance aussi Théodora s'assouplit aux exigences de son nouveau rang. Sans lassitude, elle prit et réclama sa part de toutes les cérémonies et de toutes les charges de l'empire. On la vit, recevant la verge d'or des mains de l'ostiaire, la remettre en signe d'in-
90 l'impkratrick théodora
vestiture aux silentiaires attachés à son service; on la vit, clans le grand consistoire, assise sur le trône aux côtés de l'empereur, donner aux patriciennes à ceinture la dalmatique et le long voile blanc, Técharpe brodée et la haute coiffure, insiornes de leur éminente diiJfnité. On la vit — ce qui ne s'était jamais vu auparavant — accorder audience aux ambassadeurs et aux rois barbares, et les combler de cadeaux ; on la vit, séduisante et aimable, prodiguer les égards et les présents magnifiques aux souverains rustiques des Ibères ou des Huns. Ainsi aux yeux de tous elle marquait sa puissance, et l'influence qu'elle exerçait sur la politique générale de l'empire.
Partout elle voulut autour d'elle le même déploiement de faste. Quand elle quittait Constantinople pour aller faire une saison aux eaux Pythiennes, le bain à la mode de la Bithynie, un cortège somptueux l'accompagnait, deux ministres, une foule de patrices, quatre mille chambellans et soldats, des gardes, et ce déplacement ressemblait à une marche triomphale. Sans cesse son goût de luxe avait de nouvelles exigences. Elle s'était fait donner par Justinien des propriétés immenses en Cappadoce, dans le Pont, en Paphlagonie, vastes domaines que régissait