Le sol libre : National du 5 août
La revanche ne consistera pas seulement à reprendre les provinces perdues, mais à porter au delà du Rhin la liberté, à déchirer la pourpre du nouveau César, à faire tomber l'accessoire de théâtre qui lui sert de couronne. Pour venger 1870, il faudrait recommencer l'an 11. Mais quand? Il ne fallait pas seulement refaire une armée, panser les plaies récentes et reforger des armes, il fallait aussi retrouver l'esprit de la Révolution ; mais « révolution » était devenu pour de longues années le synonyme de « guerre civile », et Thiers était au pouvoir et tous les vieux partis intriguaient pour étouffer la République dans son berceau. Que faire alors ? — Se taire et attendre.
Toutefois le relèvement fut plus rapide que les plus confiants n'avaient pu l'espérer, et les amis de Banville, les républicains avec lesquels il avait combattu en 1869, ne tardèrent pas à reprendre le pouvoir. Comme on le verra plus loin, le poète éprouva quelque désillusion et quelque amertume ; mais si la réalité restait encore bien loin de son rêve, il ne pouvait nier cependant que la France était guérie, bien que mutilée, et qu'elle devait songer à reprendre sa place légitime parmi les grandes nations. Par quelle voie pouvait-elle y parvenir ? Ce n'est plus dans les Idylles prussiennes qu'il faut chercher sa pensée, puisque l'édition de 1871 ne fut jamais augmentée ni modifiée: c'est dans une scène de Socrate et sa femme représenté en 1885, mais composé en 1876. Cette scène contient des allusions fort claires au siège de Paris et forme comme un « post-scriptum » aux Idylles : nous sommes en 429, au lendemain de la peste ; Périclès est mort, Archidamos vient chaque printemps piller les campagnes attiques :
Le temps est venu d'être austères
— Laissons A d'autres plus heureux les festins
— Les chansons — Les joyaux d'or
— Les arts qui firent notre gloire Et l'orgueil de tailler des figures d'ivoire Et la lyre !
« Non ! » répond Socrate, après le sculpteur Praxias,
... car Sparte à la rude mamelle Rirait de nous, amis, si nous faisions comme elle ;
Si vous, Athéniens, l'élégance, l'esprit...,
... Vous lui donniez un jour le plaisir de vous voir
Sous des habits grossiers mangeant le brouet noir !
Pour vaincre à son tour, Athènes doit rester la cité de' la grâce et des arts, que ses ennemis mêmes ne pourront qu'admirer et copier :
Quel que soit notre sort, victoires ou défaites, Imposons-lui nos chants, nos modes et nos fêtes, Toi, Praxias, tes Dieux à la blancheur de lys, Et toi ta comédie au beau rire, Eupolis !
Ces poètes, ces artistes, tous ceux qui firent sa gloire, n'ont-ils pas prodigué leur sang pour la patrie?
Lorsque l'invasion marchait dans nos chemins Affreux, et que lss Dieux eux-mêmes étaient tristes, Qui sut le mieux mourir parmi nous r Les artistes.
Donc fi d'une austérité d'emprunt ! Soyons joyeux et travaillons :
A l'œuvre donc, vous tous, pinceau, lyre, ciseau, Et toi qui fais le fil pourpré, savant fuseau ! Semons le blé, faisons grandir la fleur et l'arbre, Chantons les demi-dieux géants, taillons le marbre, Et gardons la pensée austère de nos morts ; Car, étant les plus grands, nous serons les plus forts, Et nous ferons ainsi des conquêtes certaines. Se. ).
Ce discours est comme en germe dans uti feuilleton du 1 7 mars 1 872 :
Le luxe est une indispensable floraison dans un pays dont l'art et la poésie sont les meilleures gloires, dans un pays d'industrie et de manufactures où tant d'ouvriers vivent de la fabrication des objets de luxe et qui peut bien être la république d'Athènes, mais non pas la république de Sparte.
N'y a-t-il pas là comme une protestation contre ceux qui rêvaient, dès le lendemain de nos revers, une problématique revanche militaire et qui voulaient uniquement copier la Prusse pour vaincre à leur tour les Prussiens ? Banville ne rappelle— t-il pas à ce patriotisme un peu trop étroitement guerrier, qu'il est d'autres victoires non sanglantes et plus sûres, et que le pays de Rabelais, de Racine, de Watteau ne doit pas cesser d'être le pays de l'art et de la poésie ?
C'est une gloire dont certains faisaient bon marché, au lendemain de la guerre ; Renan, dans la Réforme intellectuelle et morale de la France, déclarait que nous avions été jusqu'alors une nation frivole, occupée du luxe et dédaigneuse de l'utile, sachant admirrblement faire de la dentelle, mais ne sachant pas faire de la toile de ménage ' ; pour nous relever de nos défaites, il nous fallait entrer dans la voie « austère » de la pénitence ; il fallait « imiter la Prusse après Iéna » - ; il fallait renoncer aux arts qui firent notre gloire, aux vanités de la parole et de la littérature :
Il faut se persuader que la science prend de plus en plus le dessus sur ce qu'on appelle en France les lettres 3.
Donner plus à la spécialité, à la science, à ce que les Allemands appellent le Fach, moins à la littérature, au talent d'écrire et de parler... voilà ce qui serait l'idéal K
Tout cela devait sembler à Banville autant de blasphèmes ; et, lorsqu'un peu plus loin Renan demandait « qu'un bon clergé, dévoué à la patrie », inspirât au peuple « l'esprit de sacrifice et de dévouement », le poète des Exilés ne pouvait manquer de répondre que l'artiste aussi pouvait enseigner le renoncement, lui dont toute la vie était consacrée à un idéal plus qu'humain, lui dont le sacrifice était, après tout, plus complet que celui du prêtre selon le cœur de Renan >. En face de ceux pour qui l'art n'est qu'un jeu frivole, énervant, dangereux pour des vaincus, la tirade de Socrate fait entendre la protestation de ceux pour qui l'œuvre d'art a une valeur morale en soi, d'abord parce qu'elle implique le désintéressement de l'artiste et le dévouement absolu à des fins supérieures; ensuite parce qu'elle traduit en une langue belle et durable les aspirations les plus hautes, les passions les plus généreuses, les espoirs les plus vivaces de l'humanité ; parce qu'enfin la beauté ayant quelque
1. La Réforme intellectuelle et morale. Paris, Calmann-Lévy, 1884, in-8°, 4e édition, ire partie, 1, p. 7.