Ibid., p
,. Le « bon clergé », c'est pour Renan le clergé protestant, ou le clergé semiprotestant que rêvait le P. Hyacinthe cf. ibid., p. 108 ; c'est avant tout un clergé marié. Or, pour Banville, le célibat est une des formes du renoncement de l'artiste, et le mariage est une espèce de déchéance. (Cf. Erinna, Au Laurier de la Turbie et aussi te Baiser, Diane au bois, Esope )
chose d'héroïque et de divin, sa vue console des souffrances passées et rend plus fort pour les luttes à venir.
Cette toi qui inspire le beau discours de Socrate, cette foi en la vertu consolante, régénératrice, rédemptrice de l'art, avait également inspiré les Idylles prussiennes, comme elle avait inspiré déjà tous les autres poèmes de Banville. Mais si les contemporains de l'empire ne l'avaient pas compris, pouvait-il espérer que les assiégés le comprendraient? Il était au contraire naturel que le malentendu s'aggravât. On serait tenté, peut-être, d'en accuser la faiblesse relative de ces vers; il n'en est rien. Certes, ce ne sont pas des chefs-d'œuvre ; ils n'ajoutent guère à la gloire de celui qui fit le Saut du Tremplin et l'Exil des Dieux ; il serait facile de relever, rien que dans les extraits cités plus haut, un nombre assez considérable de vers mal venus, d'expressions obscures ou contournées. Rien d'ailleurs n'est plus naturel : comment de si douloureux événements eussent-ils pu laisser au poète assez de liberté d'esprit pour le travail patient et scrupuleux? Mais ces défauts n'ont choqué aucun des contemporains. Bien plus ! on lui a reproché parfois d'avoir « à chaque page, refroidi son lecteur par un étalage déplacé de sa miraculeuse adresse » '. M. Cassagne est peut-être le premier qui ait signalé que le vers des Idylles prussiennes était, souvent, le vers d'Augier. Cette faiblesse, accident presque inévitable, n'a été pour rien dans l'insuccès de ce livre.
Mais l'idée même que se fait Banville de sa fonction de poète le condamne à s'éloigner de la foule à mesure que les événements sont plus terribles. C'est un beau dessein que de vouloir idéaliser, purifier, ennoblir les sentiments et les passions de son époque, en faisant oublier tout ce qu'il peut y avoir autour de vulgaire, de vil, de bassement humain ; encore faut-il que cette espèce de gangue ne soit pas plus abondante que le pur métal des sentiments nobles et héroïques ; et surtout il ne faut pas que les sentiments jugés indignes de la Muse puissent paraître pourtant, aux yeux d'un trop grand nombre, légitimes et respectables. Or, si la guerre, et surtout la guerre malheureuse, suscite des héroïsmes, elle remue aussi les bas-fonds de l'âme humaine et fait remonter à la surface une boue de mauvaises passions. Que le poète les oublie ou les taise, rien de plus légitime : c'est délicatesse et pudeur patrio-
l. M. Spronck, les Artistes littéraires, p. 507.
tique fort honorables ; seulement les lecteurs ne se reconnaissent plus dans l'image qu'il leur présente, et ils ne lui pardonnent pas une infidélité dont leurs consciences aveuglées ne voient pas les raisons. On s'explique sans peine que la colère, la rage, la haine aient dominé les Parisiens du siège: haine contre l'ennemi, contre toute l'Allemagne en bloc; haine aussi, hélas 1 des citoyens contre les citoyens : haine des uns contre l'empire rendu responsable de toutes ces catastrophes, haine des autres contre le gouvernement de la Défense, impuissant à les réparer ; haine de ceux-ci contre la populace, les « blousiers », les « bellevillais », les « communeux » ; haine de ceux-là contre des chefs qu'ils jugeaient incapables ou qu'ils croyaient traîtres. Et, parmi toutes ces haines, les unes pouvaient paraître respectables, les autres pouvaient s'expliquer, les plus coupables même n'étaient pas sans excuse. Banville a feint de les ignorer, toutes, sans exception. C'est que la haine lui paraît, en soi, un sentiment bas, l'aveu d'une faiblesse; nous ne haïssons l'ennemi que s'il n'est pas trop au-dessous de nous. Sinon il ne mérite, même victorieux, que la méprisante ironie : c'est là justement tout ce qu'il a daigné témoigner aux]chefs de la Prusse. Mais il n'a pas voulu confondre le peuple avec ses maîtres, ni surtout l'Allemagne avec la Prusse : c'était plus d'impartialité que le public n'en pouvait comprendre. Enfin, dans ce livre d'inspiration toute républicaine, pas un mot contre Napoléon III ; dans cette chronique de Paris assiégé, pas un mot de nos douloureuses discordes ; à peine, dans la préface, une allusion — combien discrète ! — à la Commune. Banville n'a pas su maudire, ou plutôt n'a voulu maudire personne : dans une époque violente et tragique, n'est-ce pas un sûr moyen de n'être pas écouté?
Et plus tard, pouvait-il espérer faire comprendre qu'à côté de la revanche matérielle, de la revanche à coups de canon, qu'on ne pouvait espérer de longtemps et qu'il restait horrible de souhaiter, il y avait place pour d'autres victoires, il y avait d'autres moyens de relever et de venger la France ? Les idées populaires sont encore bien proches des idées de l'homme primitif; la justice, et surtout la justice internationale, se réduit à la loi du talion : œil pour œil, conquête pour conquête, invasion pour invasion. Depuis la guerre, la masse n'a écouté que les partisans de la politique militaire et de la revanche militaire; encore parmi ceux-là, les esprits sérieux ont-ils eu moins de succès que les déclamateurs ; à plus forte raison
celui-là ne pouvait-il pas être compris, pour qui la victoire définitive de la France serait la conquête de l'ennemi même par l'idée républicaine, le renversement de la dynastie inaugurée à Versailles par la pensée de la Révolution. Mais si le peuple ne pouvait l'entendre, les puissants du jour l'entendaient certainement trop : dans ce livre il était trop souvent question de république, pour des gens qui ne la votèrent qu'à une voix de majorité ! Cette Marseillaise qui méduse les tyrans, cette France qui porte la liberté au monde devaient impressionner désagréablement M. Thiers ! L'admiration du poète pour le peuple de Paris devait paraître presque indécente à ceux qui commandèrent les fusillades de Satory ! Avec les Idylles prussiennes s'accuse un désaccord de plus en plus profond entre Banville et la bourgeoisie : désaccord non plus seulement littéraire et artistique, mais politique. Par la manière dont il avait célébré la résistance, le poète avait adhéré publiquement à un parti que l'ancienne bourgeoisie de l'empire détestait, et qui ne devait conquérir le pouvoir que bien lentement, trop tard pour la gloire du modeste soldat qui avait combattu dans ses rangs.