‹ Théodore de Banville, 1823-1891Chapitre 105 sur 141 · Cf. Shakespeare, Antoine et Cléopâtre, i · texte numérisé non relu

Cf. Shakespeare, Antoine et Cléopâtre, i

Cléopatre Que devrais-je faire que je ne fasse ?

Charmiane En toutes choses, laissez-le agir à sa volonté, ne le contrariez en rien.

Cléopatre Tu es une insensée; tu m'enseignes-là le moyen de le perdre.

Antoine arrive sur ces entrefaites ; chez Banville il annonce à la reine qu'il a résolu de partir, tandis que la Cléopatre de Shakespeare, prenant avec astuce l'offensive, ne laisse pas à son amant le loisir de s'expliquer. Mais, à cette différence près, le texte anglais est suivi presque pas à pas.

Lorsqu'Antoine peut enfin parler, il annonce la mort de Fulvie à Cléopatre, mais celle-ci refuse d'y croire :

Un motif plus personnel pour moi et qui doit le plus vous rassurer sur mon départ, c'est la mort de Fulvie.

Cléopatre

Si l'âge n'a pu affranchir mon cœur de la folie de l'amour, du moins il a guéri ma raison de l'aveugle crédulité de l'enfance. Eh ! Fulvie peut-elle mourir r

Antoine

Elle 'est morte, ma reine; jetez ici les yeux et lisez à loisir toutes les affaires, tous les troubles qu'elle m'a suscités. La dernière nouvelle est la meilleure : voyez en quel lieu, en quel temps elle est morte.

Cléopatre

O le plus faux des amants ! où sont les fioles sacrées que tu as dû remplir des larmes de ta douleur r Ah ! je vois maintenant, je vois dans la mort de Fulvie comment la mienne sera reçue.

Banville a très heureusement mêlé à ce dialogue un souvenir de la scène précédente: lorsqu'Antoine a lu les lettres, il appelle Enobarbus et lui annonce cette mort inattendue :

Antoine Fulvie est morte.

Enobarbus Seigneur !

Fulvie est morte.

Fulvie ?

Morte !

le theatre 379

Antoine Enobarbub Antoine

Le tour est peut-être un peu naïf et nos modernes romans-feuilletons en abusent ; mais il suffisait d'un peu d'adresse pour obtenir

un effet saisissant:

Cléopatre

Je voudrais que jamais elle ne t'eût permis De venir. Après tout, qu'emportes-tu r Ma vie ! Ce n'est rien. Va trouver ta Romaine.

Antoine, gravement.

Fulvie Est morte.

Cléopatre

Que dis-tu r Non. Est-ce qu'elle peut Mourir! Si ton visage à cette heure s'émeut, C'est pour quelque chagrin léger qu'un souffle emporte ! Pour Cléopatre, pour un rien !

Antoine

Fulvie est morte.

Cléopatre

Et tes yeux sont plus secs que le sable vermeil De nos déserts, brûlés par le fauve soleil ! Ainsi ma mort sera pour toi ce qu'est la sienne. Tu diras : « Ce n'est rien. La noire Egyptienne Est morte. » Voilà tout. Nous aurons eu nos parts De ton amour!

Antoine

Ma reine...

Cléopatre

Adieu, puisque tu pars.

Cette réplique a remplacé tout l'ironique et hautain persiflage qui termine la scène dans Shakespeare.

?8o THÉODORE DE BANVILLE

Restée seule, Cléopâtre exhale sa douleur et sa rage en un monologue qui ne doit plus rien à Shakespeare, mais où l'on sent très nettement l'influence de Hugo :

Il partirait ! Et moi? Moi, je resterais seule

Dans cette affreuse Egypte au sombre front d'aïeule,...

Où d'un air inquiet, ainsi que des molosses,

Veillent d'horribles dieux et de hideux colosses ;

Où les vivants sont pleins de deuil et de remords

Et se plaignent tout bas à l'oreille des morts... ;

Elle supplie ces « horribles dieux » de lui conserver l'amour d'Antoine ; et les dieux l'exaucent en lui inspirant la pensée de prendre la perle merveilleuse qu'Antoine porte sur sa cuirasse. Cette perle est un talisman dont la déesse du Gange fit présent à Bacchus, l'aïeul d'Antoine ' ; quiconque possède le joyau magique sera le maître du monde, mais celui qui pourra le prendre à Antoine fera, par là même, d'Antoine son esclave. Cléopâtre se fait donner la perle, et, comme par mégarde la laisse tomber dans la coupe qu'elle allait offrir à son amant: Antoine la presse en vain de retirer la perle : Cléopâtre attend qu'elle soit fondue et vide la coupe... Pas tout à fait, pourtant : Antoine la lui prend des mains et boit le reste. Désormais ils sont unis pour jamais : chacun d'eux est l'esclave de l'autre, Cléopâtre comme une héroïne suivra Marc- Antoine au combat, ou bien le soldat suivra « comme un lâche » sa maîtresse dans la fuite. Antoine n'existe plus que pour Cléopâtre ; charmé, il ne veut plus penser qu'à son amour ; il se rappelle leur première rencontre sur le Cydnus :

... Le flot semblait sourire.

Tu voguais, étonnant les cieux, sur un navire Dont la poupe était d'or ; le radieux soleil Sur ses voiles de pourpre étincelait vermeil ; Les avirons étaient d'argent, et pleins de joie Tremblaient et frissonnaient les cordages de soie. Toi, couchée à demi sous un pavillon d'or, Et portant les habits de Vénus, mais encor Plus belle que Vénus, et gardant une pose Divine, tu brillais dans tes voiles de rose !

i. D'après Plutarque ( Vie d'Antoine, iv), Antoine protendait descendre d'Hercule.

Tu montrais un lien de fleurs pour bracelet;

L'air était embaumé des parfums qu'on brûlait

Sur ton vaisseau. Le peuple et moi, nous t'adorâmes.

Des lyres par leurs chants guidaient le vol des rames,

Et les flûtes mêlaient leurs voix à ce concert.

Tout le troupeau charmant qui t'adore et te sert,

Nymphes, Divinités, Grâces aux fiers visages,

Néréides, faisaient obéir les cordages,

Ou de leurs belles mains tenaient le gouvernail,

Et de petits Amours agitaient l'éventail,

Afin de rafraîchir la reine de Cythère,

Vénus, l'enchantement et l'orgueil de la terre ! C.,46}.]

Ce couplet paraît inspiré tout ensemble de Shakespeare et de Plutarque ; il reproduit la description que tait Enobarbus dans Antoine et Cléopdtre, mais quelques détails semblent avoir été corrigés d'après le texte même de la Vie d'Antoine :

Les sacrifices répandaient sur les rives des parfums délicieux '.

Le mouvement des rames d'argent était rythmé au chant de la flûte unie aux syrinx et aux cithares2.

Cléopâtre était couchée sous un pavillon d'or, parée comme Aphrodite?.

Dans la scène 11 enfin, Cléopâtre décrit le festin qui attend leurs amours, car la comédie se termine comme la Critique de l'Ecole des Femmes : « Madame on a servi sur table ». La salle qui verra cette orgie est d'un luxe étrange et monstrueux, bien digne d'une imagination romantique :

Dans la salle où mon fier caprice amoncela De hauts entassements de colonnes et d'arches, Des escaliers, formés par des milliers de marches

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