X. Aubryet, dans Paris, loc.cit
et la jeune femme, cessant de le supplier, lui répond :
Va combattre et mourir ! Cette route est la tienne.
Les fils des Dieux n'ont plus rien qui leur appartienne,
Et, prêts à succomber dans la jeune saison,
Ils n'ont pas de famille et n'ont pas de maison.
Prenant leurs jours, ainsi qu'une amante jalouse,
La Patrie au divin sourire est leur épouse.
La gloire est le seul bien de quiconque est né roi,
Car celui-là se doit à tous, et c'est pourquoi,
Afin qu'à son aspect la vertu se devine,
La lame de l'Epée en sa forme divine
Est pareille à la feuille austère du laurier.
Certainement, de pareils vers, de même que le discours de Socrate, étaient infiniment plus « actuels » en 1876 que ne pouvaient l'être, en i8p, les plaisanteries sur les Demoiselles du village Sans parler un seul instant du dernier succès ou du dernier scandale, ces comédies sont modernes, parce qu'elles éveillent chez les spectateurs les mêmes sentiments que la réalité présente.
Seulement ce procédé ne peut être d'un emploi fréquent : il faut une polémique bien retentissante pour que le public puisse comprendre les allusions du poète ; il ne semble pas que les contemporains aient saisi la véritable intention de la Pomme, qui pourtant ne me semble pas douteuse. Quant aux deux autres comédies, elles doivent leur « modernité » aux terribles secousses que la France venait de subir ; ce serait un grand malheur pour la comédie, s'il lui fallait attendre et souhaiter de pareilles occasions ! D'autre part, les adieux d'Achille et de Déidamia exaltent le patriotisme, le renoncement, l'amour de la gloire plus fort que l'amour de la vie, sentiments éternels que nous ne sommes pas choqués de trouver chez des héros de légende grecque ; au contraire, dans Socrate et sa femme, il s'agit d'une question tout à fait particulière, d'une « actualité » au sens le plus étroit du mot : nous sommes un peu étonnés de la retrouver au pied de l'Acropole. Sans doute le poète a fait des prodiges d'adresse pour rendre cet épisode vraisemblable : la situation d'Athènes et celle de Paris prêtaient à des rapprochements nombreux et faciles, il n'en a négligé aucun ; quand il a fait une allusion un peu trop précise à notre histoire, il s'est empressé de nous ramener à l'antique : les deux vers fameux,
Et plus d'un tomba jeune et l'œil étincelant Dont une muse avait baisé le front sanglant,
rappellent évidemment la mort d'Henri Regnault; mais, tout de suite après, nous revenons aux guerres médiques :
Et ce fut un soldat fidèle, cet Eschyle
Dont la tombe ne dit qu'un mot, selon ses vœux,
C'est qu'il fut bien connu du Mède aux longs cheveux.
Surtout, dans une pièce ayant pour héros Socrate, le spectateur voulait voir le philosophe au milieu de ses disciples; c'était la scène attendue, exigée, et c'est pourquoi nous ne sommes pas tentés de la trouver trop artificielle ; mais il fallait une habileté consommée et des circonstances particulièrement favorables pour accomplir un pareil tour de force. Des prouesses de ce genre se renouvellent difficilement.
Il est encore un autre moyen de paraître moderne : c'est d'emprunter des sujets, des personnages, des épisodes aux plus récents travaux de l'histoire et de l'érudition. Les lettrés seront seuls, il est vrai, à pouvoir apprécier ce genre de mérite, mais ce n'est peutêtre pas une raison pour le dédaigner. Gringoire nous offre un exemple curieux de la manière dont Banville utilise les matériaux de cette sorte ; au premier abord, il peut sembler étrange de parler d'histoire à propos d'une œuvre qui débute par un formidable anachronisme ; même on objectera que, pour tout le monde, le gueux sans coiffe ni semelle gracié par Louis XI s'appelle François Villon et ne saurait s'appeler autrement ; cependant les difficultés disparaissent dès qu'on ouvre l'édition de Pierre Gringore publiée, en 18)8, dans la Bibliothèque elzévirienne, par Ch. d'Héricault. On trouve dans l'Introduction le parallèle suivant entre le poète du Grand Testament et le poète des Sotties :
Gringore est, après Villon, le plus grand poète de la fin du Moyen- Age. C'est un esprit d'une autre trempe à coup sûr et peut-être d'une nature supérieure, plus vaste et plus profond, plus varié, plus réfléchi, mais moins limpide, moins personnel, moins énergique. Villon écrivait, comme il eût fait un bon tour de friponnerie, finement, dextrement, joyeusement,... sa littérature n'est qu'une satisfaction de son activité naturelle : c'est une repue franche en rimes, un loisir d'une espèce particulière ; et toute sa vie du reste n'a été qu'un loisir, une indocilité constante contre la morale et contre la société. Il écrit donc pour lui seul, pour satisfaire ces voix gentilles qui s'élevaient de son esprit aux moments de repos, avec une harmonie que ne contentaient pas les hurlements de ses amis les tirelaines.
Gringore écrit pour les autres ; il veut prouver et instruire.
Et plus loin :
Il était né de la politique de Louis XI ; c'est l'écho de ce temps, et c'est en lui qu'il faut étudier ce qu'est la bourgeoisie dans la littérature. Pleine de bonhomie, joviale et malicieuse, religieuse et morale au sein de la famille, naïvement brutale et sarcastique, abondante en proverbes et conteuse au coin du feu, grave et discuteuse au dehors, étroite d'idées en politique, active, habile en administration et luttant âprement contre les chances contraires, telle avait été, jusque-là, la bourgeoisie française et c'est elle que Gringore représente simplement, mais grandement, dans sa vie et dans sa littérature '.
Or, qu'a voulu faire Banville dans sa comédie? Symboliser le Poète, c'est-à-dire, selon la formule des Cariatides et de tout le romantisme, l'être misérable, haï des philistins (représentés ici par le sinistre Olivier), et qui pourtant, par la toute-puissance du génie, se fait aimer, sort victorieux de toutes les luttes contre le mal et tait même, parfois, entendre aux maîtres de la terre « de grandes et de terribles leçons » ; ni Gringoire, ni Villon ne réalisaient suffisamment ce type idéal, mais tous deux s'en rapprochaient par quelque endroit : il fallait donc fondre les deux personnages en un seul, et Gringoire seul, beaucoup moins connu que Villon, pouvait donner son nom à l'être de raison créé de la sorte.
Le poète des « repues franches » n'aurait pu prétendre être « celui qui jadis entraînait sur ses pas des armées et leur donnait l'enthousiasme qui gagne les batailles héroïques », ni celui qui souffre les douleurs de tous les misérables et pleure les larmes de tous les déshérités. Au contraire, ce poète « qui veut prouver et instruire », ce poète patriote — le mot est de Ch. d'Héricault et fut utilisé par Banville 2 — ce poète-là pouvait parler avec orgueil du rôle social de la poésie. Puis, quelle invraisemblance que de marier Villon, ce bohème, à la fille d'un riche bourgeois ! Au moins, lorsqu'il accepte Gringoire pour gendre — un peu malgré lui, c'est vrai, — Simon Fourniez accueille un homme qui représente « simplement et grandement » les vertus de la bourgeoisie. Comment nous montrer Villon refusant le salut qu'on lui offre, lui qui, toute sa vie, profita de la clémence royale pour esquiver le gibet ? Au contraire, Gringoire, qui se tait précisément parce qu'il se voit aimé