‹ Théodore de Banville, 1823-1891Chapitre 116 sur 141 · OI · texte numérisé non relu

OI

contraire à l'idée israélite de « Jéhovah exterminateur implacable » [N., 22 juillet 1872], du dieu « pareil au simoun du désert ». Théorie peut-être aventureuse, mais intéressante, qu'on retrouve dans le poème du Forgeron.

Dans ces « scènes héroïques » qui sont probablement son chefd'œuvre, Banville a raconté à sa manière la naissance de Vénus et son mariage avec Vulcain, en s'inspirant de nombreuses fables antiques, mais en faisant d'abord ressortir la valeur symbolique des personnages, et en montrant aussi, après la victoire de la Loi sur les Forces aveugles et anarchiques, la victoire de l'Amour et de la Pitié sur la Loi même, c'est-à-dire montrant le christianisme en germe dans les mythes gracieux ou grandioses d'Hellas. Dès le début nous sommes en plein Olympe, dans les palais féeriques dont les mortels ne peuvent ni connaître, ni même imaginer les splendeurs ; les Titans viennent d'être vaincus, la nature entière est domptée, c'est maintenant le règne de Jupiter, c'est-à-dire de la Règle ; Junon annonce à Pallas et à Diane que l'humanité sera désormais docile, soumise au joug, car elle a oublié l'art et l'héroïsme :

Résignés au labeur, à la mort, à la vie,

Ils se traînent, pareils à la bête assouvie,

Ayant oublié l"ode et les nobles travaux. [F., 221.]

Jupiter survient et raconte à son tour que le plus redoutable de ses ennemis est captif: Eros, né de l'œuf sans germe enfanté par la Nuit, Eros, qui donnait aux hommes « le courroux sacré qui fait les Dieux », est maintenant abattu, jeté

Sous la masse d'un mont farouche, sous l'Œta...

Dans son cachot fermé les hydres le dévorent ;

Il est hideux, souillé de terre, plein de sang,

Et des serpents visqueux, acharnés sur son flanc,

Cependant qu'il renaît de mille funérailles,

Lui déchirent le foie et mangent ses entrailles. [F., 225.]

Ce rappel du supplice de Prométhée indique la véritable nature d'Eros : comme son frère, le « noir Titan » qui vola le feu du ciel [F., 229], c'est un dieu doux et compatissant aux hommes, un dieu qui les relève et les console, qui peut même les élever au-dessus d'eux-mêmes, et c'est pourquoi les Olympiens le haïssent, l'emprisonnent, et tremblent aussi, dès qu'ils apprennent son évasion.

Car le captif n'a pas tardé à briser ses liens ; tandis que Jupiter se vantait, avec un fol orgueil, de l'avoir pris et vaincu, un chant immense et formidable montait jusqu'aux demeures divines ; le dieu Titan, salué de la sorte par la nature entière, s'est enfui jusqu'au cap Malée ; puis, avant de prendre son vol à travers les espaces infinis, il a secoué dans la mer le sang de ses blessures : aussitôt les flots se couvrent d'une blanche écume, une divinité splendide et vierge en jaillit : c'est Chrysis Aphrodite, c'est la Beauté. Elle paraît devant le trône de Jupiter, elle brave sa colère, car elle est la fille des vaincus, et, en même temps, la vie débordante et féconde, toujours en révolte contre la « stupide règle ». Jupiter pardonne à ce défi hautain, mais la règle n'en a pas moins triomphé avec lui : la nouvelle venue devra s'y soumettre et choisir, avant le soir, un époux.

Alors commence une série de scènes où le lyrisme puissant s'éclaire à chaque instant d'un sourire, où Pindare s'unit à Aristophane, voire à Lucien. Pallas et Diane font à la jeune déesse l'éloge de la chasteté, en une scène qui serait presque bouffonne, si elle n'était habilement relevée. Après deux strophes héroïques de la vierge chasseresse et de la vierge guerrière, Banville indique discrètement chez les deux déesses quelques travers de femmes et même de vieilles filles : Pallas, comme Armande, voudrait

Laisser, aux animaux tous les vils appétits Avec le soin grossier d'allaiter leurs petits [F., 2^2 ;

et Diane trouve, de son côté, que le mariage est passé de mode. Vénus leur répond d'abord sur un ton railleur qui n'a rien d'olympien :

Je vous entends. L'amour

Offre d'humbles plaisirs qui ne sont pas les vôtres. A merveille. Mais r>'en dégoûtez pas les autres.

— Mais l'amour, répond Minerve, aboutit, en somme, à la pire souillure ! Sur ce trop chaste argument, la scène rebondit tout à coup et repart d'un bel élan lyrique :

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