‹ Théodore de Banville, 1823-1891Chapitre 117 sur 141 · VÉNUS · texte numérisé non relu

VÉNUS

Cette souillure, c'est l'universel baiser!

C'est le souffle par qui tout se laisse embraser,

Le mien ! Le feu par qui tout brûle, c'est mon âme !

Je suis désir, amour, baiser, délire, flamme,

Et l'hymen triomphal des baisers infinis.

Le murmure des bois, ce que chantent les nids,

C'est moi. Pour le bonheur que vous dites suprême

Je ne puis pourtant pas me renier moi-même.

Dans l'éblouissement des choses je me vois,

Et toute chair s'éveille à mon souffle. A ma voix

L'hymen des flots sourit dans la mer gémissante

Et je ne prétends pas être plus innocente

Que les oiseaux charmés dans les nids querelleurs,

Et que les lions, ni plus chaste que les fleurs! "F., 255 sq.

Diane a beau recourir aux subtilités métaphysiques, demander à l'indocile Anadyomène de n'être que « la grande âme des choses », c'est peine perdue : Vénus veut aimer « comme une femme ». De leur côté, tous les immortels désirent Vénus ; l'altière et jalouse Junon l'a dit, assez brutalement même, dès la première scène :

Cette amante sans frein, qui se prétend déesse,

Vient à peine de naître, et d'un sang odieux,

Parmi la vile écume, et déjà tous les Dieux

Insultent à la fois votre gloire et la mienne

Et sont comme des chiens autour de cette chienne ! F., 233.]

Voici d'abord Bacchus et Apollon qui la supplient tour à tour. Mais Vénus n'aime que l'homme « toujours maudit et châtié » [F., 243] : elle n'épousera donc que le Dieu, s'il en est un, qui fut bon pour les hommes. « Je suis le Vin, dit Bacchus,

Et je me suis offert moi-même en sacrifice.

Et j'ai pu dire à l'homme, ouvrant pour lui mon flanc :

Nourris-toi de ma chair vivante et bois mon sang !

Je parfume à la fois sa lèvre et sa narine,

Et lorsque je renais, brûlant, dans sa poitrine,

L'homme, que le doux vin ranime de son feu,

Grandit et ne sent plus sa misère. Il est dieu.

« Moi, dit Apollon, je suis le Rythme, l'harmonie universelle ; j'ai la Lyre, la toute-puissante Lyre qui conduit le chœur des mondes ! » Mais qui donc a fait la lyre, qui donc a ciselé la coupe ? — C'est Vulcain, le dieu de Lemnos... « Vulcain ! » répète Vénus.

Jupiter vient lui offrir de prendre la place de Junon ; elle l'écoute avec une patience ironique et lui répond, dans le plus pur parisien : « J'entends. Prenez mon aigle ! » [F., 261.] Mais au lieu de consentir, elle le contraint à d'humiliants aveux : elle l'oblige à confesser les noms de toutes les amantes qu'il abandonna, et la liste occupe huit vers entièrement composés de noms propres ! « Et moi ? » réplique-t-elle, « tu m'oublieras et me dédaigneras comme les autres !»

Oui, Vénus, diras-tu, ne fut pas inhumaine ;

J'ai connu quelque part cette anadyomène !

D'autres vierges alors te feront délirer ;

Tu les illustreras, et moi, pour éclairer

Ces nobles jeux, tandis que tomberont leurs voiles,

Si tu veux, je tiendrai dans mes mains des étoiles ! [F., 260. !

Il est vrai que Jupiter a coutume de placer parmi les constellations les amantes qui ont cessé de lui plaire, mais la réplique de Vénus fait allusion en même temps à une bien vilaine expression fort moderne ; nous sommes sensiblement plus près de Heine que d'Eschyle : il est temps de remonter dans l'azur.

Jupiter croit vaincre en faisant valoir sa toute-puissance, mais Vénus ne s'en laisse pas imposer : la victoire du maître n'est pas complète, puisque l'Amour a brisé ses liens. La déesse née de son sang prédit la revanche du grand vaincu, la venue du Dieu nouveau devant qui les Olympiens s'évanouiront en fumée :

Un Dieu va naître, un Dieu de douceur et d'amour,

Qui sur eux étendant ses deux mains adorables,

Apportera la paix à tous les misérables,

Et qui, pour les guérir de leur cruel tourment,

Dira de sa voix douce : Aimez-vous seulement.

Alors, sentant mourir ton âme consumée,

Tu pourras voir tes Dieux se dissoudre en fumée,

Et tu disparaîtras devant l'homme ébloui,

Pâle fantôme dans la brume évanoui. [F., 263.]

D'ailleurs, l'arme victorieuse du Maître est l'œuvre d'un autre, l'œuvre de Vulcain.

Demeurée seule, la déesse, en un monologue lyrique, pareil à ceux de Rodrigue, de Polyeucte, et de Florise aussi, se demande

Quel est ce Dieu hardi, maître et vainqueur du feu,

et pourquoi il reste invisible, lui, l'artiste qui cisela la coupe, qui courba l'arc et la lyre, qui forgea l'égide et la foudre. Puis, sans transition, nous revenons à la comédie familière, lorsque entre Mercure. Il allait — bien entendu — implorer à son tour la belle déesse ; mais elle ne lui en laisse pas le temps : « Je veux voir Vulcain », lui dit-elle aussitôt. Mercure est un moment désappointé ; toutefois il prend vite son parti, car ses fonctions l'ont rendu philosophe et psychologue :

Comme c'est moi qui guide, avec ma verge d'or,

Les âmes en enfer, vers les deuils ou les fêtes,

J'ai pu savoir comment ces bêtes-là sont faites F., 268] ;

Il sait que son tour viendra, et en attendant, il conduira Vénus sans se faire prier. Même, comme il connaissait déjà son désir, il a envoyé les Grâces à Lemnos pour servir leur maîtresse à son arrivée.

Comme la précédente, la scène $ s'ouvre par un chant lyrique : les trois Grâces chantent en terze rime la gloire de la déesse au front d'or, qui bientôt va paraître dans la demeure de basalte qu'habite l'ouvrier divin. Les voici tous deux face à face : Vulcain fait asseoir Vénus sur le trône de cuivre couvert d'une peau d'ours noir et lui dit « son aventure sombre » :

Je suis affreux, je suis boiteux, je suis difforme.

Sombre géant velu comme Tours dans les bois.

Et les fauves lions auraient peur de ma voix F.. 2-'- ;

ni sa mère ni son père ne l'ont aimé ; il fut bourreau après avoir été victime. Mais pour expier le crime dont il fut le complice, il a juré d'aimer les hommes ; c'est lui qui leur fit connaître la charrue et les arts du feu, c'est grâce à lui qu'ils ont le pain et la joie. Vénus a déjà trouvé le Dieu compatissant qu'elle cherchait ; mais, à son tour, elle va être conquise : tandis que les autres Dieux la fatiguaient de leurs soupirs, le grand artiste ciselait dans l'ombre, avec amour, les Joyaux : sur un signe, les Grâces apportent le riche coffret qui les renferme, et, lorsque diadème, bracelets et pendeloques ont paré la déesse, elles la conduisent dans la salle qui renferme la merveille suprême, la ceinture irrésistible faite de diamants bleus et d'aiguës marines. Ainsi l'artiste qui fit les attributs glorieux ou formidables des Dieux, a composé encore ce poème d'or et de pierreries en

l'honneur de la Femme ; puisque le temps fixé par Jupiter est écoulé, c'est le Forgeron que Vénus prendra pour époux :

Donc le Travail, qui montre une âpre cicatrice,

Epouse avec amour la Force créatrice.

Malgré la nuit qui dort en ses replis hideux,

Ils aviveront la lumière, et tous les deux,

Ils sauront, avec une ardeur inassouvie,

Créer la vie et les images de la vie.

Et maintenant héros, poètes, ouvriers,

Hommes mortels, ô vous qui vous enivriez

D'espoir, pâle troupeau courbé sur tes misères,

Epouvanté, rongé de crimes et d'ulcères,

Qui, n'oubliant jamais le but essentiel,

Restes grand, malgré tout, par l'appétit du ciel ;

Malgré le noir Destin, redoutable et féroce,

Malgré la Loi sans yeux, malgré la Règle atroce

Qui jettent sur tes pas la douleur et l'effroi,

Tandis que penseront et veilleront pour toi

Le Forgeron de l'or et l'Anadyomène,

Puisses-tu refleurir par nous, ô race humaine ! "F., 289.

C'est sur cet hymne de joie que s'achève ce magnifique et curieux poème.

On peut voir, d'après ce résumé, que sa modernité consiste d'abord en une connaissance approfondie des mythes grecs. Les Dieux y sont représentés avec la physionomie complexe que leur a donnée la séculaire accumulation des légendes antiques : Bacchus n'est pas seulement le Dieu de l'orgie,

... entouré d'un troupeau De femmes, dont le vent aigu rougit la peau, De Ménades hurlant, d'Evantes forcenées, Frappant les airs de leurs chansons désordonnées F.. 24: ;

c'est aussi le Zagreus des mystères, le Dieu torturé, dont le sang coule de la grappe; il se moque, non sans pédantisme, de son rival, le Dieu des faiseurs de vers :

Tes amantes, c'est la Rhythmique et la Métrique ;

C'est l'Ode s'envolant dans sa fureur lyrique ;

C'est l'Arsis et c'est la Thésis, dont le ton dit

Quand le pied du danseur frappe à terre ou bondit F., 24ÔJ ;

mais Apollon rappelle tout de suite à son malveillant adversaire qu'il est le Soleil, c'est-à-dire la Lumière et la Vie; qu'il est le Dieu guérisseur qui dessèche les fanges pestilentielles :

Dans les marais couverts de hideuses cuirasses,

Rampent de verts dragons et des hydres voraces,

Et c'est moi qui les tue avec mes flèches d'or F., 24- ;

et s'il est le Dieu du rythme, c'est que le rythme est la loi du monde :

Aphrodite, la Lyre est tout...

Elle règle le temps, les mois, les jours, les heures. "F., 248.]

Ce n'est pas arbitrairement enfin que Banville le met aux prises avec Bacchus : les deux divinités ne sont-elles pas en rapport étroit, ne sont-elles pas également des divinités inspiratrices, et l'art antique ne les a-t-il pas représentées ensemble, se donnant la main au pied du palmier de Délos ? '

Mercure est bien le Dieu effronté que l'on connaît le plus généralement : le ton sur lequel il parle à Vénus est tout à fait significatif ; c'est aussi le Dieu malin, l'orateur avisé, qui dédaigne les discussions vaines, sait battre en retraite au moment opportun, et trouve cependant le moyen de dire quand même ce qu'il veut :

Vénus Je veux voir Vulcain

Mercure, désappointé.

Ah!

Prenant son parti.

Soit. Je te conduirai Chez lui.

Vénus

Sans retard.

Mercure

Oui. Je venais, à vrai dire, Pour autre chose. Pour te conter mon martyre Et te séduire avec le charme de la voix. Mais bah ! je le ferai de même une autre fois.

1. Cf. J. Girard, le Sentiment religieux en Grèce, livre II, chap. m, 11 (5e é d i t . , P- 194)-

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