‹ Théodore de Banville, 1823-1891Chapitre 118 sur 141 · VÉNUS · texte numérisé non relu

VÉNUS

Je veux voir Vulcain.

Mercure

Bon. Je sais comme l'on entre Chez ce fauve, et je puis te mener dans son antre. Je ne suis pas jaloux. Si je l'étais jamais, On saurait sur ce point ce que je pense ; mais Je ne le suis pas. Car, certes, j'ai l'âme tendre, Mais, en tant qu'immortel, j'ai le loisir d'attendre. [F., 267.]

Personne usa-t-il mieux de la prétention ? Et si la soumission plaît à une jolie femme, que sera-ce quand on ajoutera quelques madrigaux, en lui rappelant, par surcroît, qu'elle joue un mauvais tour à un soupirant dédaigné !

L'Air, ainsi qu'un amant, brûle de te ravir,

Et Zéphyr, qui t'appelle, en tressaille de joie.

Jupiter, s'il te cherche, ô noble et douce proie,

Dans ce palais d'or, sur le mont divin perché,

Ne te trouvera plus. Je n'en suis pas fâché. [F., 269.]

Mais ce sont là des aspects connus du personnage : on connaît moins l'Hermès psychopompe, le Dieu à la verge d'or qui mène les âmes aux enfers, et moins encore le Dieu du crépuscule, le fils de Maia, l'obscurité ; dans les Exilés, Banville parlait déjà « d'Hermès semblable au crépuscule » ; dans la Pomme, Mercure veut aller chercher « la brume et l'oubli » [C, 280] ; cette signification symbolique du personnage sera également rappelée d'un mot dans le Forgeron :

... si tu me refuses, Pleurer, silencieux, dans les ombres confuses, Tel est le sort cruel où je me réduirai. [F., 267.]

Comme Bacchus et comme Apollon, Mercure nous est donc montré sous tous ses aspects; tantôt une phrase, tantôt un simple mot nous rappelle les principaux éléments de la légende du Dieu, et nous présente comme un résumé, vivant et amusant, de ce que les mythographes modernes en connaissent.

Mais la science, en colligeant les fables éparses chez tous les poètes et dans tous les cantons de la Grèce, a donné aux per-

sonnages de l'Olympe antique une unité et une signification d'ensemble qui n'apparaissaient pas aussi nettement. Faire voir, dans cette victoire de Jupiter sur les Titans, la victoire de la règle sur les forces brutales et anarchiques de la nature ; faire voir dans Vénus, la vie débordante et féconde, rebelle qui pourtant sera soumise, ce n'est certes pas trahir la pensée antique, mais c'est la préciser comme elle ne l'a, sans doute, jamais été chez les anciens; c'est encore une façon d'être moderne. Il n'y a pas lieu d'insister sur le passage où Vénus prédit la venue du Christ : si cette idée d'une parenté entre le christianisme et le polythéisme grec est déjà dans Ronsard, on s'explique fort bien qu'un artiste chrétien des temps modernes essaie à nouveau de concilier avec sa foi son admiration pour l'antiquité. Mais ce qui frappe moins peut-être, et n'est pas moins instructif, c'est la liberté avec laquelle Banville réunit plusieurs légendes en une seule : Eros captif est traité comme Prométhée et jette dans la mer le sang de ses blessures, comme Ouranos mutilé ; de même Vulcain est le bourreau de Prométhée, mais il joue en même temps le rôle qu'Eschyle prête à Prométhée : il civilise les hommes, il soulage et console leurs misères en leur enseignant les arts du feu. Ce travail de simplification hardie ne pouvait être fait et bien fait qu'à une époque où les mythes hellènes seraient déjà suffisamment connus, dans la lettre et dans l'esprit, pour qu'on put les travailler à nouveau, sans risquer de les dénaturer. Ici encore, Banville a profité largement des secours que pouvait lui fournir « la toute nouvelle science des religions ».

D'autres modernes contribuèrent, apparemment, à inspirer le Forgeron : c'est Richard Wagner et Henri Heine. A certaines pages, les rapprochements avec la Tétralogie semblent s'imposer: Brûnehild n'a-t-elle pas été châtiée par Wotan pour avoir eu pitié d'un mortel ? N'est-elle pas aussi en révolte contre la Loi, contre la Rune inflexible ? Et quand elle a rendu l'Or maudit aux Filles du Rhin, quand le feu du bûcher de Siegfried embrase le Walhalla, n'est-ce pas l'Amour seul qui fait entendre encore sa voix, lorsque les Dieux sont morts et leur palais écroulé ? En 1887, la légende du Rheingold était peu connue en France, mais il n'est pas impossible que Banville, wagnérien de la première heure, s'en soit inspiré. L'imitation de Heine est encore moins contestable : c'est à elle que nous devons ce parler très parisien que se permettent par endroit les immortels ; la pruderie des deux vierges eût certaine-

ment amusé l'auteur d'Atta Troll et de la Gennania ; mais combien plus encore eût-il ri de cette Junon qu'effarouche la nudité sacrée de l'Anadyomène, et que Mercure tranquillise avec tant

d'ironique déférence !

Junon

Mais n'as-tu pas dit, Mercure, que là-bas ta déesse inconnue A jailli comme un lys et qu'elle est toute nue r

Mercure

Les Grâces — ne va pas t'alarmer pour un rien ! —

Ont jeté sur son corps un voile aérien ;

Elles ont, couronnant son front de violettes,

Attaché sur sa tête avec des bandelettes

Ses lourds cheveux, dont l'or céleste ruissela.

Reine des Dieux, tu peux la voir. [F., 233.]

Ces plaisanteries, aussitôt relevées par de brusques coups d'aile, de larges envolées de lyrisme, étaient nécessaires dans un drame mythologique moderne : le spectateur ne pouvait pas prendre au sérieux ces personnages auxquels il ne croyait plus; le poème, s'il n'eût été égayé par un peu d'humour, n'eût plus été qu'un pastiche, érudit sans doute, mais certainement très froid. De plus, le caractère propre du théâtre moderne, depuis la rénovation romantique, n'estil pas de représenter la vie telle qu'elle est, avec son mélange de grandeurs et de petitesses, d'héroïsme et de bouffonnerie? C'est là le plus grand progrès qu'ait accompli depuis longtemps l'art dramatique, et Banville n'eût eu garde de l'ignorer. Mais ce mélange n'est pas particulier au Forgeron. Au fond des scènes les plus joyeuses de ce théâtre, on retrouve toujours l'idée de l'incurable infirmité de l'homme : les plus grands restent faibles à leurs heures, faibles jusqu'à la sottise, jusqu'à la lâcheté, jusqu'au ridicule. Louis XI, le froid calculateur, est rendu furieux par une mauvaise nouvelle; Marc-Antoine sacrifie à Cléopâtre sa gloire, son honneur, et jusqu'au talisman qui protège sa race ; devant Xantippe évanouie, Socrate, le sage calme et courageux, pleure et s'affole, pour le plus grand amusement des Athéniens. D'autres n'ont pas de ces défaillances : ils sont héroïques, sages, bons, éloquents, capables d'attendrir les pierres et jusques au cœur de Louis XI, mais ils sont laids comme Gringoire, bossus comme Esope ou comme Riquet à la

Houppe. Plus haut encore ce sont les Dieux, condamnés au sacrifice, malgré leur puissance, leur beauté, leur éternelle jeunesse : Thétis verra mourir son enfant, et sait d'avance qu'elle ne pourra le soustraire à la mort ; Diane connaîtra l'amour et devra quitter pour jamais son amant d'une seconde ; Urgèle est rappelée impérieusement par le chœur des fées lorsqu'elle allait céder au bon, tendre et candide Pierrot dont le baiser l'a délivrée d'un enchantement funeste. Quiconque s'élève au-dessus de la médiocrité humaine devient un exilé ; toute grandeur est faite de douleur et de renoncement.

Nulle part cette mélancolique philosophie ne s'affirme aussi nettement que dans Florisc : tous les personnages sans exception sont des exilés ; Olivier d'Atys, noble, beau, sincère, brave, ne pourra conserver plus d'un instant sa bien-aimée ; celle-ci l'aime cependant, mais elle sera reprise du premier coup parle drame, par la divinité jalouse dont elle est à jamais la glorieuse esclave. Exilé, Hardy, le poète qui court le monde sur son chariot et que Florise, l'inspiratrice, la Muse, voudra quitter pour le jeune seigneur qui cinq minutes lui parla d'amour; exilée encore la noble Célidée, la tante d'Olivier : elle avait à peine vingt ans lorsque son frère mourut, et elle sacrifia sa jeunesse au petit orphelin ; et quelle sera sa récompense ? Olivier ne rêve que gloire et combats et l'on soupçonne qu'il y périra de bonne heure ; il est marqué du même signe qu'Achille et Euryale, Penthésilée et Camille, et tous les héros qui tombent en pleine jeunesse. Célidée sait bien qu'elle ne bercera jamais ses petits-neveux. Exilés enfin les pauvres comédiens errants: Jodelet, efflanqué, grotesque, endurant les bourrades des hommes et les brocards des femmes, et pourtant bon, honnête, et seul capable d'admirer sans envie le talent d'un autre ; Rosidor et Pymante, l'un fat et l'autre ivrogne ; Amarante et Lucinde, coquettes, minaudières, jalouses, et prêtes à s'entre-déchirer pour un amant ou pour un bout de rôle ; et tous, pourtant, gais comme le soleil qui dore leur route, acceptant avec un beau rire la vie précaire, les gîtes de hasard, et les nuits où l'on soupe de rien à l'auberge de la belle étoile. J'oubliais cette pauvre Guillemette, la servante d'Olivier, qui a deviné et aimé le bon Jodelet, sans que ce frère de Pierrot, toujours rêvant à la lune, s'en soit aperçu !

Seulement, parmi tous ces malheureux, il y en a qui sont moins malheureux que les autres : ce sont d'abord ceux qui consentent le

sacrifice, qui « font abnégation » ; c'est Achille et c'est Olivier qui vont se battre et mourir, c'est Hardy et Florise qui reprendront leur vie errante, c'est Esope qui s'exile volontairement après s'être justifié, qui renonce à la faveur de Crésus et à l'amour de la belle Rhodope,

N'ayant que la douleur muette pour hôtesse, Avec l'inconsolable et profonde tristesse, Avec la solitude au souffle insidieux, Avec la nuit, avec l'horreur !

— Avec les Dieux ! [E., 62.]

A côté de ceux qui renoncent volontairement, il y a ceux qui se consacrent à la consolation des autres ; ce sont les artistes, les poètes, tous les créateurs de beauté qui font entendre à eux-mêmes et aux autres la langue de la patrie céleste ; c'est Gringoire et c'est Vulcain, le ciseleur d'or et le ciseleur de rimes. Les Dieux chassent l'un et Olivier le Daim fait son possible pour pendre l'autre ; mais la victoire leur reste en définitive : le Diable doit lâcher sa proie, et le Forgeron se venge des Olympiens en créant le joyau magique dont ils subiront l'irrésistible puissance. Toute grandeur se paie et s'expie, mais dans le présent seulement.

Cette mélancolique et fière conception de la vie, exempte également d'amertume et d'emphase, fait du théâtre de Banville un délicat régal. La critique, cependant, ne paraît pas avoir été bien sensible à ces qualités. Elle n'a voulu voir en lui que le virtuose, elle n'a daigné lui reprocher que ses rimes trop riches. Et encore, comment l'a-t-elle fait ! Voici, par exemple, ce qu'écrit Paul de Saint- Victor à propos de la Pomme :

Des vers comme ceux-ci :

Tes vagues Prunelles ont gardé la profondeur des vagues...

Ou que, m'assimilant à Phébus, on m'admette A garder les moutons comme lui chez Admète...

de tels vers, disons-nous, choquent toute oreille délicate par le contrecoup brutal de la syllabe et du son. Ce n'est plus l'écho alternant avec le luth ou la flûte, grossissant ou atténuant tour à tour la note répétée ; c'est la cymbale répercutant la cymbale, c'est le marteau de forge tombant et retombant sur l'enclume. Savez-vous l'image monstrueuse que

me suggère cette similitude ? Celle d'une pensée siamoise, d'une phrase bicéphale, dont les têtes identiques, coulées dans le même moule, tournées face à face, se regarderaient fixement ».

Il eût peut-être été plus simple de se demander : i° si, dans le premier exemple, la consonnance trop parfaite n'était pas atténuée par un enjambement très violent ; 20 combien de mots pouvaient rimer avec le substantif vagues; 30 si, dans le second exemple, la rime équivoque admette- Admète prétendait être une bouffonnerie en soi, ou bien si elle servait simplement à mettre en relief une plaisanterie d'un autre genre ; or, cette consonnance, follement riche, nous impose la plus joyeuse des antiphrases : Mercure sera admis à vivre sur la terre avec les bouviers ! La rime ne fait que souligner vigoureusement un mot du meilleur comique : ne devait-elle pas être plus que riche pour attirer l'attention t

Mêmes étrangetés dans la Revue des Deux Mondes à propos de Socrate et sa femme ; après avoir raconté, le plus sérieusement du monde, que Socrate « y fait l'oraison funèbre d'Henri Regnault mort à Buzenval », ce qui est au moins un singulier procédé de discussion, le critique ajoute :

Cette réserve faite, je n'en ferai qu'une ensuite ; la trop grande richesse de la rime — n'est-ce pas un beau défaut ? — occupe trop l'oreille dans une pièce de théâtre ; elle risque même de la tromper. Si j'entends parler de « ia nymphe qu'amuse... un faune » et pour peu que l'actrice ait marqué la fin du vers, je crois d'abord qu'il s'agit d'une nymphe camuse et je ne suis tiré d'erreur qu'à la fin du vers suivant, lorsque je trouve justemeut cette épithète à la rime. D'ailleurs, Hugo lui-même n'a-t-il pas déclaré, dans cette Préface de Cromrvell qui reste l'évangile des romantiques et comme leur loi révélée, que « le vers au théâtre doit dépouiller tout amour-propre, toute exigence, toute coquetterie ? » 2.

Ainsi un vers est mauvais lorsqu'il devient incompréhensible dans la bouche d'une actrice qui ne sait pas son métier et qui ponctue à la diable ! Bien plus : Socrate vient de faire le portrait le plus flatteur — et le moins flatté — de la jolie Myrrhine, et, deux minutes après, il se trouve un spectateur assez distrait, pour croire que Xantippe dit à la même Myrrhine qu'elle est pareille à la « nymphe

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