Revue des Deux Mondes, l$ janvier
a\a THÉODORE DE BANVILLE
camuse » ? Pour quiconque lit ou bien écoute sans parti-pris cette scène, la rime riche, très riche, était nécessaire ici, car il fallait souligner l'adjectif camuse, le mot qui éveillera dans notre esprit l'image connue, amusante et bouffonne du philosophe qu'Alcibiade comparait à Silène.
Quel beau, quel triomphal argument pour finir ! Invoquer contre Banville l'autorité de Victor Hugo ! Il eût été facile de répondre que la Préface de Cronnvell était vieille de soixante ans, qu'elle n'avait jamais été considérée comme l'évangile ni comme la loi révélée par des artistes qui détestaient les dogmes et les formules ; mais, sans chicaner là-dessus, reportons-nous au passage dont le critique cite seulement les premières lignes :
Répétons-le surtout, le vers au théâtre doit dépouiller tout amourpropre, toute exigence, toute coquetterie. Il n'est là qu'une forme et une forme qui doit tout admettre, qui n'a rien à imposer au drame, et au contraire doit tout recevoir de lui, pour tout transmettre au spectateur, français, latin, textes de loi, jurons royaux, locutions populaires, comédie, tragédie, rire, larmes, prose et poésie. Malheur au poète si son vers fak la petite bouche 1 Mais cette forme est une forms de bronze qui encadre la pensée dans son mètrev sous laquelle le drame est indestructible, qui le grave plus avant dans l'esprit de l'acteur, avertit celui-ci de ce qu'il omet et de ce qu'il ajoute, l'empêche d'altérer son rôle, de se substituer à l'auteur, rend chaque mot sacré, et fait que ce qu'a dit le poète se retrouve longtemps après encore debout dans la mémoire de l'auditeur. L'idée, trempée dans le vers, prend soudain quelque chose de plus incisif et de plus éclatant. C'est le fer qui devient acier '.
Ainsi le passage où l'on prétend que le « père » du romantisme a condamné la rime riche au théâtre, est précisément le passage où il la recommande. Gomment le vers pourrait-il, en effet, « rendre chaque mot sacré », encadrer la pensée « dans une forme indestructible», s'il n'était pas d'une correction rigoureuse, si la rime ne s'imposait pas à l'acteur et au spectateur avec d'autant plus de force qu'elle ne peut frapper que l'oreille et la frapper une seule fois?
Est-ce à dire que la comédie sera condamnée a la rime riche à perpétuité ? Banville ne l'a jamais dit et ne l'a jamais fait non
i. Edit. Souriau, p. 285.
LE THEATRE 41 f
pius : si les rimes faibles sont rares dans ses pièces, il se contente presque toujours, en revanche, de la rime suffisante : deux passages pris au hasard dansDiane au bois et dans Déidamia ', accusent une proportion de rimes riches de 22 °/0 : la moitié à peine de ce qu'on trouve dans les Exilés ; et quant aux deux scènes incriminées spécialement par la critique2, la proportion, bien qu'un peu plus forte, n'atteint pas 30 °/0. Encore ai-je compté comme riches les rimes où Mardoche lui-même eût rougi d'oublier la consonne d'appui ! Rien n'est donc plus injuste que de reprocher à Banville les rimes « trop riches » de ses comédies ; et il n'est pas beaucoup plus exact de prétendre, avec M. Stapfer, qu'il a « inventé de nos jours dans la comédie en vers une nouvelle espèce de plaisanterie, consistant dans le cliquetis de rimes inattendues et sonores » ;. Il est facile de trouver chez lui de nombreux exemples de rimes riches qui ne sont
pas comiques :
O sort cruel qui me diffames, Criait-il, c'est assez vieillir parmi les femmes. [C, 407.1
... seul parmi tous les hommes mortels Qui servent de jouet aux Parques obstinées, J'ai le droit de choisir entre deux destinées. C. , 4)').'
Tout à l'heure il était ici, tremblant d'émoi,
Il me parlait avec des mots divins. Et moi... C, ))'■,.
J'ai jeté ce Titan que la Haine allaita
Sous la masse d'un mont farouche, sous l'Œta F., 225.]
Ces rimes, et mille autres qu'on pourrait citer, ne font pas rire et ne veulent pas faire rire ; mais elles font valoir un mot important : une épithète choisie et pleine de sens, comme les Parques obstinées ; une image prodigieuse comme celle du Titan écrasé par la montagne ; ou bien enfin un trait de caractère: comment peindre mieux l'impatience d'Achille que par ces mots « vieillir parmi les femmes » ? et quel accent de triomphe dans ce Et moi de la comédienne qui se voit aimée! De même dans les prétendues rimes bouffonnes, la rime ne fait que souligner plus fortement le mot qui serait comique même en prose ; on en a déjà vu un exemple