‹ Théodore de Banville, 1823-1891Chapitre 122 sur 141 · La Littérature de tout à t'heure, p · texte numérisé non relu

La Littérature de tout à t'heure, p

et taloches ; mais le peuple comprendrait-il que cet être intuitif et bon, exempt d'envie et de vanité, seul capable de deviner et de respecter le génie, est son propre portrait? J'en doute. Ulysse, dont la ruse doit sauver' l'honneur de toute la Grèce, se rapprocherait fort, je le crains, du traître qui, dans le mélodrame, vient enlever la jeune première ; Gringoire ne serait plus qu'un amoureux transi ; Dufresny, un pilier de tripot. Enfin un art où tout est en nuances, en sous-entendus, en indications discrètes, un art dont la devise était : « Sans peser, sans rester», ne saurait être facilement accessible au peuple, car le peuple est un peu comme les étrangers qui connaissent imparfaitement notre langue : il faut lui parler très lentement et accentuer très fort.

Somme toute, le théâtre de Banville est un théâtre de lettrés, d erudits, de délicats, d'initiés qui comprennent vite et à demi-mot. Mais, dans les salles immenses de nos théâtres modernes, sous la lumière crue de l'électricité qui efface les traits et nécessite un maquillage violent, peut-on demander à l'acteur ces indications imperceptibles, ces raffinements de diction, ces subtilités de mimique, bref, le jeu qui conviendrait à ces menus, trop menus chefsd'œuvre ? Banville a déclaré lui-même que le théâtre idéal devait être très petit [A. P., 21] ; quant au directeur idéal, il devait évidemment se soucier aussi peu de la recette que Scribe d'un bon vers. Tout cela, c'est proprement la chose impossible ! La comédie de Banville n'est pas écrite pour nos théâtres ; c'est qu'elle est justement une œuvre de protestation contre toutes nos habitudes, j'allais dire une œuvre de révolte, si le mot n'était pas cent fois trop gros pour cet esprit tout de discrétion et de mesure. Pour la même raison, il n'a pas pu faire école, car ses disciples auraient dû se soumettre aux exigences de la scène et du public, et travailler justement contre la poétique du maître, ou bien renoncer à la représentation. Ce qui, de nos jours, rappelle le mieux l'art de Banville, ce ne sont pas certaines fantaisies, qu'on a rapprochées des siennes et qui rappellent infiniment plus la Belle Hélène ou Chilpëric ; ce sont bien plutôt les comédies que M. Maurice Bouchor a composées pour les jeunes filles, c'est-à-dire, justement, pour ne pas être jouées dans une grande salle, et par des acteurs de profession. Ne regrettons pas outre mesure que ces délicats poèmes ne soient pas représentés plus souvent ; ce sont joyaux trop mignons pour le vulgaire, et, d'autre part, quiconque est digne de les corn-

prendre n'a pas besoin de les voir représenter matériellement : le chant de leurs rimes suffit à susciter en son esprit l'image des décors et des acteurs, la chevelure dorée de Chrysis et les splendeurs farouches de la forge divine, Scapin friponnant sous le ciel de Naples, et Socrate causant à l'ombre des lauriers-roses. Est-ce une si pauvre gloire que de laisser à la postérité un second Spectacle dans un fauteuil ?

Page 1