Cf. p. L95 et note z
Hugo, étaient certainement connus de Banville. Comment supposer d'ailleurs qu'il n'ait pas voulu s'en prendre à eux, lorsqu'on rapproche de cette diatribe la scène des Contes héroïques où « un jeune homme mince, très pâle, vêtu d'un veston bleu lapis, ouvert sur un gilet-pourpoint en velours pourpre, lacé par derrière », enseigne de la sorte un de ses camarades « frappé d'une respectueuse épouvante » :
Quant au vers français, retiens bien ce que je te dis, il doit devenir purement symphonique, répudier toute mélodie, et il ne comporte aucune césure! La rime est admissible, à condition de causer un étonnement étouffé et cruel, et de ressembler à une épouvantable caresse ou à une voluptueuse blessure ; elle doit produire entre la chair et le derme l'effet d'une brûlure humide. C. H., 140.
Les symbolistes ne s'y trompèrent pas et l'un d'eux se plaignit, non sans quelque apparence de justice, que Banville, en dépit de quelques velléités libérales, les traitât « comme les autres, en fils dégénérés » ' . Par une conséquence fatale du mouvement propre de la pensée humaine, le Petit Traité devait sembler conservateur, vieillot, réactionnaire, précisément à cause de ce qui jadis avait paru révolutionnaire : il avait défendu la rime correcte contre les plates assonances de Scribe ou de Ponsard, et maintenant il semblait vouloir faire l'apologie du « joujou d'un sou » ; il avait protesté contre les inversions, les prétendues « licences poétiques », il avait exigé du poète un respect absolu pour la langue et la syntaxe ; mais ce qui avait été une révolte contre le jargon des vaudevillistes, pouvait passer, dix ans plus tard, pour une opposition intransigeante contre les audaces de « l'art nouveau ». Banville appartenait à la génération poétique destinée, selon toutes les lois naturelles, à être raillée et vilipendée par les nouvelles écoles. Cependant il eût peut-être évité l'orage assez facilement, sans le malentendu signalé plus haut. Sa doctrine était, après tout, favorable aux jeunes, et M. R. de Souza cite avec raison la page qui se termine par cette conclusion fort peu conservatrice : « On périt toujours non pour avoir été trop hardi, mais pour n'avoir pas été assez hardi » [P. T., 108] ; il n'hésite même pas, et c'est justice, à voir en lui comme un ancêtre du symbolisme :
Si les conseils précis de Théodore de Banville ne s'accordaient 1. R. de Souza, la Victoire du silence. Paris, Floury, 1906, in-8°, p. 85.
guère avec ses aspirations générales, il est impossible de ne pas reconnaître que les symbolistes obéirent mot pour mot à ses aspirations ».
M. de Souza semble taxer Banville d'inconséquence et peut-être est-il bien sévère ; mais il est exact qu'il y a, dans le Petit Traité, des contradictions flagrantes. Comment, par exemple, le poète qui voudrait se voir «délivré de toutes les conventions empiriques », a-t-il pu écrire que
...un mot terminé par un T ne peut, sans faute grossière, rimer avec un autre mot qui ne soit pas terminé par un T ? P. T., 75 .
Comment n'a-t-il pas vu que la rime pour l'œil était justement la principale «convention empirique » dont il fallait débarrasser notre prosodie ? Il eût fallu que Banville cherchât à préciser ce qu'il entendait par le caractère nécessaire de la poésie, déclarât nettement que le rythme et la rime n'étaient faits que pour l'oreille, ce qui, d'un seul coup, ruinait presque toutes les règles factices dont on réclamait, à juste titre, la suppression. Peut-être, en même temps, aurait-il montré à quelques novateurs un peu trop ardents, le danger qu'il y avait à chercher, de parti pris, le vague, le diffus et l'imprécis ; peut-être aurait-il pu devenir le conseiller et, pour ainsi dire, le modérateur des jeunes, s'il avait donné vraiment une « poétique » bien complète, solidement construite, déduite avec rigueur de quelques principes simples et facilement intelligibles. Au lieu d'une œuvre méthodique et forte, il a écrit seulement un petit livre amusant certes, mais qui ressemble bien plus à une suite de causeries qu'à un traité véritable; le lecteur attentif peut retrouver le lien logique qui unit les divers préceptes, mais les meilleurs conseils, les pensées les plus délicates et les plus justesse présentent sous une forme parfois déconcertante et les règles semblent être imposées parce qu'elles sont traditionnelles, non parce qu'elles sont fondées en raison. Livre à la fois intéressant et regrettable, où l'on devine, plus qu'on ne la voit, une théorie d'ensemble originale et curieuse, mais où l'on se demande plus d'une fois si l'auteur est un révolutionnaire ou un attardé ; livre qui justifie, en somme, tout le bien et tout le mal qu'on a dit de lui, mais qui fut plutôt nuisible qu'utile à la gloire de Banville.