‹ Théodore de Banville, 1823-1891Chapitre 128 sur 141 · Cf. D. D., 295 ; B. P., 56, 37, 39, 49, i}2, 149, etc · texte numérisé non relu

Cf. D. D., 295 ; B. P., 56, 37, 39, 49, i}2, 149, etc

2. Caliste crut sentir des écailles énormes lui tomber des yeux. [D. D., 50.] — Pardonne-moi si je fais tomber de tes yeux des écailles. [B. P., 9.] — Vous faites tomber des écailles de mes yeux... [B. P., 125.]

3. C. p. F., 122, 150, 212 ; P. V., 83, 143, 227 ; B. P., 36, 202, etc.

4. De plus en plus nous ressemblons à des bandes de vers de terre qui seraient mariés à de grands troupeaux d'étoiles. [P. V., m.] — Mais, comme dit Ruy Blas, si tu voyais dedans ! [B. P., 121.] — Il devait se dire douloureusement, comme Ruy Blas : « Triste flamme, éteins-toi ! » [B. P., ç6.] — Plus harnachés d'ordres et de chamarres. [P. V., 9c. ] — [Les comédiens] marchent vivants dans leur rêve étoile. [P. V., 202.] — [Les femmes" disent résolument comme Ruy Blas : « Je ne m'occupe pas de ces hommes du tout. » [P. V., m.] — Il s'agissait, comme il est dit dans Ruv Blas, d'enlever quelqu'un de très grand dans Madrid. [P. V., 15;.

Pic de la Mirandole; les femmes devinent les plus secrètes pensées et savent, comme les fées, prendre toutes les formes ; bref, tout le monde a du génie. Passe encore pour les historiettes purement imaginaires, bien que ces perfections soient monotones et qu'on salue avec joie l'apparition d\in laideron ou d'un nigaud ; mais où les protestations partent toutes seules, c'est quand on voit des contemporains traités de la même manière ; l'humanité que nous présentent les Souvenirs n'a plus rien de terrestre ; tout y est surhumain, jusqu'aux œufs sur le plat de Joissans, le « cabaretier égrégore » [S., 27$]. Il est vrai que « Figaro Barbier » plaidant pro domo a prétendu prévenir ce reproche :

Les esprits superficiels ont fait à Balzac une critique spécieuse. Chez lui, disent-ils, tous les personnages ont du génie. Il nous montre un clerc d'avoué; ce clerc d'avoué a du génie. S'agit-il d'un portier ? C'est un portier de génie.

O jugeurs frivoles, c'est en cela précisément que Balzac, peignant la vie parisienne, a manifesté son suprême bon sens. A Paris, dans cette prodigieuse Babel-Athènes en quête de l'absolu grandiose et de la perfection idéale, quiconque n'a pas de génie n'a pas sa raison d'être.

Que celui-là disparaisse! Une trappe est ouverte sous ses pas, mille fois plus terrible que celle où Don Juan s'abîme au cinquième acte, et cette trappe se nomme : l'indifférence '.

Mais précisément, le tort des Souvenirs c'est de ne pas consentir à laisser tomber dans la trappe en question des gens qui le méritaient mille fois. Les malpropretés diverses du comédien Achille, grand premier rôle du Petit Lazari [ s. . 247] , les escroqueries du faux prince Euryale [S., 1 )6], méritaient-elles de passer à la postérité? Fiorentino, malgré ses tours deScapin [s., 176], le duc d'Abrantès, malgré sa science de gastronome [S., 143 1, le baron Brisse qui faisait si lestement le ménage [S., 431], devaient-ils figurer près de Heine, de Balzac, de Baudelaire et de Gautier? Enfin certains noms illustres devaient-ils servir de prétexte à des anecdotes absolument dépourvues d'intérêt ? Le lecteur, alléché parla table des matières, est quelque peu déçu lorsqu'il constate que les Souvenirs ne sont

1. A Figaro, Salons de coiffure, Figaro Barbier à ses clients et à tout le monde, Boulevard Montmartre, 12, Entrée par le Ba\ar Européen. Prosp. in-12 de 12 p., s. d., imprimé à Alençon par Poulet-Malassis et de Broise. Rédigé par Banville. Je dois à la libérale bienveillance de M. J. Madeleine la communication de cette pièce, à peu près introuvable aujourd'hui.

souvent qu'un recueil d'anas : il attendait autre chose que le perroquet de Jules Janin [S., $7], les talents culinaires ou les mots féroces d'Alexandre Dumas [S., 408-410], les farces de Frederick Lemaître et de ses camarades [S., 206]. Son désappointement augmenterait encore s'il avait à sa disposition les feuilletons du National : il constaterait que l'article sur Roqueplan répète un feuilleton du 2 mai 1870, que l'histoire de l'épicier et de la mandragore était racontée le 4 octobre 1 87 $• , que l'article écrit le 30 juin 1874, au lendemain de la mort de Janin, contenait déjà l'anecdote de Humboldt et du cocher de fiacre [S., 61]. Quant aux Contes, c'est bien pis: vingt ou trente fois peut-être réapparaissent les héroïnes qui n'étaient plus de la première jeunesse au temps de La Fontaine. Ce ne sont partout que belles pécheresses, heureux amants, soubrettes rusées, maris infortunés. Ils sont trop!

Dans leur ensemble, ces chroniques du Gil Blas sont une erreur, et il eût mieux valu pour Banville ne jamais les écrire, ou bien les laisser oublier avec le journal qui les lui demanda. Pourquoi donc a-t-il échoué de la sorte ? Ne serait-ce pas, avant tout, parce qu'il avait perdu la joyeuse confiance qui est un des principaux éléments du succès ? En effet, les années qui suivirent la guerre furent pour Banville des années de découragement et d'amertume : comme jadis, en 1848, la proclamation de la troisième République lui avait paru le commencement d'une ère nouvelle, et, une fois de plus, il avait éprouvé une cruelle désillusion : de tous les républicains dont il était l'ami, les plus modérés siégeaient à l'extrême-gauche de l'assemblée; la répression froidement impitoyable de la Commune, le retour offensif de l'Univers et des siens n'étaient pas faits pour le consoler. Il avait espéré qu'avec l'empire disparaîtraient le petit crevé, la cocotte et les opérettes à maillots ; on jouait toujours la Belle Hélène, comme il le constatait avec douleur au lendemain même de la guerre :

On avait affirmé que ce carnaval poétique et musical finirait avec l'empire ou avec la guerre de Prusse, ou au moins avec le règne de la Commune, et toutefois l'espoir dont on nous berçait ne s'est pas réalisé. C'est que les gouvernements et même les révolutions ont la vie moins dure que les monstres enfantés par un art nourri de piment et de carrick à l'indienne. N., 26 juin 187 1 .]

Non seulement le « carnaval » n'était pas fini, mais il recommen-

çait « avec la permission des autorités », — et même leur encouragement. En juillet 1871, l'Opéra et les Folies-Dramatiques rouvrirent leurs portes le même soir, l'un avec la Muette de Portici, l'autre avec le Petit Faust ; et le feuilleton du National constate mélancoliquement ceci :

Nos représentants qui parlent si souvent d'élever le niveau des âmes, avaient fui cette fois encore la musique pour le charivari, et la danse... pour ce que les étrangers croient être la danse française. [N., 17 juillet 1871.]

Quinze jours après, il répète avec plus de violence :

Les farceurs, les bouffons et les parodistes de la musique sont fûtes par les rois et les princes, et, Jocrisses couronnés de lauriers, reçoivent tout vivants les honneurs de l'apothéose. [N., 31 juillet 1O71.

Aussi les belles œuvres sont-elles toujours accueillies avec la même indifférence: Pasdeloup échoue piteusement avec un programme consacré à Beethoven :

Mercredi, le public était de glace et il a failli glacer l'orchestre luimême. Et voilà ce que c'est que de vouloir trop représenter en province les opérettes infernales. N., 4 juillet 1 87 1 .]

Et pourtant que de belles résolutions, que d'engagements solennels pendant les jours d'épreuve !

Lorsque le talon de la Prusse pesait lourdement sur nous, lorsque nous voyions tomber les meilleurs d'entre nous, dans cette guerre aveugle où furent supprimés le courage et l'héroïsme et où on avait affaire non à des ennemis toujours invisibles, mais à un ouragan d'acier et de fonte, nous nous étions bien promis, nous avions bien juré qu'à l'avenir nous laisserions les étrangers rire tout seuls d'Orphée avili,. d'Hélène bafouée, et des rodomontades du général Boum !... Cependant voici que nous avons oublié nos serments de l'heure sanglante et que, de nouveau, nous nous résignons à être le cabaret et le tréteau de l'Europe. [N., 18 décembre 1 87 1 .]

Et les mêmes gens qui applaudissaient les pièces où l'on insultait « les dieux de la poésie et de la conscience humaine » insultaient également les artistes et les poètes r.

1. E. de Goncourt note ces mêmes sentiments dans son Journal (20 mars 1885) : « Une jeunesse hostile à l'empire avait cru à deux choses chez les hommes

4fO THÉODORE DE BANVILLE

Banville n'était pas plus que les autres à l'abri des avanies et des calomnies : dans la Liberté du 30 septembre 1873, Victorien Joncières l'accusait d'avoir volé dans les papiers de l'empereur le manuscrit de la Chambre bleue de Mérimée; bien que le poète ait protesté avec indignation [N., 6 octobre 1873], j'ai vainement cherché dans la Liberté un seul mot de rectification. Mais plus significatif encore est l'incident à la suite duquel Banville quitta le National. Voici comme il est raconté par le directeur même du journal :

M. Théodore de Banville nous adresse la lettre suivante :

« Paris, le 4 mars 1881.

« Cher Monsieur,

« Vous m'avez exprimé votre désir formel qu'il ne fût pas parlé de la représentation de Lucrèce Borgia dans le National. J'avais espéré que vous reviendriez sur cette décision ; mais puisque les choses restent dans le même état, j'ai le regret de vous envoyer ma démission. Il serait incompréhensible pour tout le monde, et plus encore pour moi, que, tenant une plume de feuilletonniste, je puisse garder le silence sur une œuvre de Victor Hugo.

« Croyez, je vous prie, à mes sentiments les plus dévoués.

Nous regrettons la démission de M. de Banville. Mais la direction de la Gaîté ayant cru devoir nous envoyer un service insuffisant pour la première représentation de Lucrèce Borgia, nous avons cru défendre la dignité des journaux en prouvant par notre silence aux directeurs de théâtre que nous pouvions plus facilement nous passer de leurs places qu'eux de notre publicité.

Il est fâcheux que cette démonstration ait eu lieu à propos de M. Victor Hugo, mais la faute n'en est pas à nous. "N., 6 mars 1881/

« Notre publicité » ; voilà le mot lâché ! Pour le successeur de Rousset, le journal n'est plus guère qu'une feuille de réclames, littéraires et autres, qui se refuse à qui lésine sur le prix. Qu'importent les égards dus à l'œuvre d'un grand homme et au talent

nouveaux : à un relèvement de l'intelligence, à un relèvement de la morale, — et malheureusement il faut bien reconnaître que, che.z les gouvernants de l'heure présente, l'intelligence et la morale sont peut-être encore inférieures à l'intelligence et à la morale des gens de l'empire. »

LES SCÈNES DE LA VIE 4f I

d'un vieux collaborateur, s'il s'agit de faire une avanie à un client peu généreux ! Banville, qui avait connu l'âge héroïque où un journal n'était pas une affaire, apportait dans le métier les idées du vieux temps : on le lui fit bien voir. Le ton même sur lequel sa démission est annoncée prouve bien qu'au fond on n'était pas trop fâché de le voir partir ; de son côté, sans doute, il comprit aussi qu'un changement profond s'était opéré, que des mœurs nouvelles s'inauguraient. Il dut les subir à son tour, non sans colère ni rancœur.

Il y a parmi les personnages de Bel-Ami un vieux poète, Norbert de Varennes,qui donne à la Vie française des chroniques fantaisistes et des contes ; c'est un malade en qui ne subsiste plus rien de l'homme radieux, frais et fort qu'il était à trente ans. Il est impossible de ne pas croire que Maupassant a songé à Banville; est-ce encore lui qu'il veut peindre lorsqu'il nous représente Varennes plein de mépris pour tous les Laroche-Mathieu, pour tous les médiocres qui ont « l'esprit entre deux murs, l'argent et la politique », pour tous les « cuistres » devant lesquels il est « impossible de parler de rien de ce qu'aiment les poètes », parce que « leur intelligence est à fond de vase ou plutôt à fond de dépotoir, comme la Seine à Asnières » ? Je le croirais volontiers : cette amertume, ce découragement, expliqueraient fort bien la médiocrité des chroniques du Gil Blas ; on ne fait jamais bien ce qu'on fait sans amour, on ne crée pas de belles œuvres pour des gens que l'on méprise.

Or il est bien difficile de croire que Banville ait eu beaucoup d'estime pour les lecteurs du journal auquel il donnait ses contes. Il n'est que trop facile de voir quels sont ces lecteurs : les échos où se mêlent les nouvelles du grand monde et du demi-monde, la chronique des salons, des alcôves, des cabinets particuliers et du trottoir, les malpropres historiettes et les déclamations vertueuses contre les tripots, ces échos-là désignent clairement leurs destinataires : ils sont faits pour cette catégorie de bourgeois, de Paris ou d'ailleurs, qui croient s'approcher des grands seigneurs en lisant les frasques de leurs maîtresses. Il faut à ces gens-là de la morale, car cela fait partie du costume comme la cravate et les gants ; mais il faut aussi des histoires pimentées qu'on racontera au café ou sur le mail. Le plus triste est que ces histoires doivent être signées de noms connus et estimés : cette espèce de lecteurs a des prétentions littéraires; friands de polissonneries, ils veulent du moins qu'elles

sortent de chez le bon faiseur. Dangereux métier que d'écrire pour cette clientèle ! Il est douloureux de voir à quelles malodorantes inventions descendit le délicat poète Armand Silvestre. Condamné comme lui aux histoires d'amour peu platonique, assez souvent compliquées de l'accident que craignait Sganarelle, Banville essaya de tirer le meilleur parti possible du programme déplaisant qui lui était imposé. Mais il ne put y parvenir : ce qu'il se proposa était en contradiction formelle avec son tempérament et avec les principes mêmes de son art.

A plusieurs reprises, en effet, Banville a déclaré qu'il avait voulu « peindre la vie ». Mais de quelle manière a-t-il entendu la peindre? Deux textes pourraient nous renseigner sur sa doctrine: l'avant-propos des Contes pour les femmes et le prospectus dès Scènes de la vie, à la rédaction duquel il ne fut certainement pas étranger. Malheureusement il était un médiocre théoricien, et ces deux morceaux ne sont pas supérieurs à telle malencontreuse préface dont j'ai parlé précédemment. La pensée est vague, incertaine, aventureuse, superficielle ; les objections naissent d'elles-mêmes à la première lecture et l'ensemble ne paraît pas résister à la discussion.

L'avant -propos commence par rappeler la résurrection des poèmes à formes fixes :

J'ai été assez heureux jadis pour être le premier à tirer de l'oubli des dessins de poèmes essentiellement sains et robustes, comme la Ballade de Villon et le Triolet qui plus tard, grâce aux poètes qui me suivirent, sont devenus d'une application usuelle et ont décidément triomphé. Aujourd'hui, non plus seul, cette fois, mais en même temps que d'autres écrivains passionnés pour nos origines, je tente de restituer, de remettre en honneur chez nous le vieux conte français.

Si cette assimilation était juste, on n'en pourrait tirer qu'une conséquence: c'est qu'un recueil de contes risquerait fort d'être aussi ennuyeux qu'un recueil de ballades, de rondels ou de triolets. D'ailleurs, la comparaison pèche par la base : autre chose est d'imiter une forme poétique, c'est-à-dire une certaine disposition de mètres, de rimes, de strophes et de refrains, autre chose d'imiter des oeuvres en prose dont on ne peut emprunter que les sujets, les épisodes, l'allure et l'esprit. A moins qu'on n'imite aussi la langue et le style, comme font les Contes drolatiques; mais Banville, malgré son

admiration fervente pour Balzac, n'a pas dit un mot de ce pastiche, et il a eu cent fois raison !

Il est vrai que, pour lui, la distinction que je viens de faire est peu importante, puisqu'il se croit obligé de reprendre les thèmes habituels des genres qu'il imite. Pour discutable que soit cette règle, elle n'offre pas d'inconvénient grave lorsqu'il s'agit de la ballade ou du rondeau : ce sont en effet des genres lyriques, savants, aristocratiques pour ainsi dire ; au contraire, en voulant remettre en honneur le conte, Banville s'attaquait, lui le poète lyrique ennemi du bourgeois, à une forme essentiellement bourgeoise et antilyrique ; par surcroît, il s'interdisait les seuls emprunts qui pouvaient donner au conte une physionomie nouvelle : Hoffmann et Edgar Poe seront pour l'auteur des Scènes de la vie comme s'ils n'étaient pas.

Le conte, dit encore l'avant-propos,

... pourrait merveilleusement servir à représenter la vie moderne, si touffue, compliquée et diverse, qu'il est impossible de la regarder par larges masses, et que vraiment on ne peut saisir que dans ses épisodes.

Cette théorie est très acceptable en soi ; mais Banville était-il capable de la mettre en pratique? Il semble bien que non. Ne l'avonsnous pas vu aux prises avec l'actualité dans ces « déplorations », dans ces oraisons funèbres poétiques, dont les Exilés offrent plusieurs exemples ? Qu'avait-il fait alors, sinon essayé de dégager un sens symbolique, éternellement vrai, d'épisodes qu'il reléguait au second plan, dont parfois même il ne parlait pas du tout? Or la poétique des Scènes de la vie et des Petites Etudes rappelle fort celle des Exilés.

Au lieu de regarder et de peindre exactement la vie contemporaine, Banville a seulement recommencé dans un décor du dixneuvième siècle la fable d'Hercule et d'Omphale. Le prétendu Paris qu'il nous décrit c'est un pays chimérique et somptueux, un décor de féerie où vivent des êtres surnaturels, une ville mythique habitée par des Olympiens. La même analogie se retrouve dans les Souvenirs. Qu'est-ce que le noctambule Privât d'Anglemont et l'infortuné Glatigny, tué par la méprise d'un gendarme imbécile ? Qu'estce que Valentin Parisot, dont la vaste science offusque trop de cuistres, et qu'on blâme officiellement pour avoir compromis l'Université, en donnant des vers à une obscure revue de province? Qu'est-ce que Philoxène Boyer, ce pauvre et touchant bohème,

chez qui « une effroyable érudition de bénédictin » avait oblitéré totalement le sens de la vie pratique? Tous ces gens-là sont des « exilés » ; ils expient leur talent par la misère et par la souffrance: Hugo verra ses fils emprisonnés avant d'être proscrit lui-même [S., 448 ]. Henri Heine, « beau de la beauté d'Hypérion », deviendra horrible, grotesque, «pareil à un vieux juil marchand de lorgnettes ».

Comme dans les Exilés, l'artiste n'a pas, dans les Contes, le privilège de la douleur : tous les hommes souffrent, parce qu'ils sont tous « la proie du féroce Amour », de même que la femme est à la fois le ministre et la victime des crimes du Dieu. Les deux sexes sont en lutte et ne combattent pas avec des armes égales : l'homme n'a pour lui que la force, la science et l'héroïsme, toutes les supériorités intellectuelles et morales ; la femme a la beauté. Or rien ne peut défendre l'homme contre « la grande silencieuse » qui fait naître en lui le tout-puissant Désir. Au contraire, la femme ne fait aucun cas des vertus masculines, si ce n'est peut-être de la bravoure et de la force physique :

... Thomme ne l'éblouit qu'au seul moment où sur le champ de bataille il coupe en deux un héros, avec son armure et son cheval. C. p. F., 71.]

Quant aux autres qualités, la femme garderait plutôt contre elles une secrète rancune, parce qu'elles amènent l'homme à la dédaigner, à la traiter presque en ennemie. De son côté, l'homme demande sans cesse à la femme ce qu'elle est incapable de lui donner. Tourmenté par le désir de l'absolu, de l'inaltérable félicité, il voudrait conserver à jamais celle qui se réserve toujours le droit de se reprendre. D'ailleurs, si deux êtres se donnaient ainsi l'un à l'autre, librement et complètement, pour toute la vie, ils ne pourraient connaître ce bonheur parfait, interdit aux créatures imparfaites que nous sommes: bientôt viendrait la satiété, bientôt sonnerait l'heure où l'on reprend toutes les vieilles formules usées pour exprimer ce qu'on ne sent plus du tout. Les belles amours qui ne finissent pas ne sont point de ce monde ; seuls les amants de Shakespeare les ont connues, parce qu'ils sont morts à vingt ans :

L'amour tel qu'on peut le rêver et tel qu'un extraordinaire concours de circonstances le réalise parfois, pur, ardent, absolu, constant, fidèle,

sans défaillance et sans trouble, n'ayant d'autre but que lui-même, est le frère de la mort.

Mais sauf pour les rares élus qui meurent avant leur bonheur, l'amour n'apporte aux créatures humaines que de courtes joies suivies d'impuissants regrets et d'inguérissables douleurs. Heureux les sages qui ne lui demandent que ce qu'il peut donner : les deux Bourguignons des Contes héroïques ont été parfaitement heureux parce qu'ils se sont donnés l'un à l'autre sans niaiseries sentimentales et qu'ils se sont aimés pendant trois semaines. [C. H., 109.] Sagesse très pratique peut-être, mais assurément peu élevée ! Son seul mérite c'est de ne demander aucun effort à l'égoïsme humain et de lui permettre de fuir la douleur sans renoncer au plaisir. Pour les âmes moins vulgaires, il y a d'autres moyens de salut : d'abord le travail, ensuite et surtout le mariage et la paternité. Car le mariage, c'est encore l'amour, mais remplacé, prolongé, sauvé par une amitié durable fondée sur de communs devoirs ;

Une chaste compagne entourée de blonds enfants aux bouches roses, voilà tout ce qu'il y a dans la vie ; ou bien le caprice d'une heure avec ses cuisantes voluptés... En dehors de ces deux aspects, l'amour n'est qu'une décevante Chimère avec des ailes impatientes e* de sanglantes griffes de bête. D. D., 164.

De ces deux aspects, on devine aisément celui que préfère Banville ; cependant, cet éloge répété de la famille surprend un peu lorsqu'on vient de lire, une ou deux pages plus haut, les prouesses amoureuses de tant de jolies pécheresses.

Il n'aurait pourtant pas été impossible d'introduire une idée morale dans ces Contes ; et peut-être eût-ce été le moyen de les rendre véritablement modernes. La vraie modernité eût consisté en effet à montrer le désir luttant contre les lois sociales ou contre les préjugés de notre temps; or cette lutte n'est jamais indiquée dans les chroniques du Gil Blas ; au contraire, les héros sont tous assez forts, assez riches, assez habiles pour se mettre à l'abri des lois. Ou bien, s'il avait voulu se borner à célébrer l'amour physique, Banville aurait pu décrire tous les emportements, tous les délires, toutes les folies de la chair ; à force de sensualité violente et farouche il aurait pu donner à ses héros une espèce de beauté animale qui n'eût pas été sans grandeur. Mais, on a déjà pu le voir, il n'est pas sensuel :

il admire la beauté féminine comme un artiste qui contemple un modèle dans son atelier ; elle ne lui inspire pas d'autre désir que celui de trouver des épithètes sonores et des rimes éclatantes pour en célébrer les ors et les blancheurs. Puisque cette sensualité lui manquait, il aurait pu encore montrer dans le Désir, l'appel irrésistible de la Vie qui veut être éternelle, glorifier la volupté féconde, l'amour vainqueur de la mort, par lequel l'homme éphémère revit en ses descendants. Mais il n'y a rien dans les Contes qui ressemble, même de loin, au panthéisme naturaliste, souvent grossier mais toujours puissant, d'un Zola : toutes ces belles amours sont stériles, ou peu s'en faut. Que reste-t-il alors? Des histoires très légères, monotones et parfois déplaisantes, qui font songer irrésistiblement aux fades estampes libertines du xvme siècle.

La partie satirique des Contes est plus intéressante, bien qu'elle rappelle la poétique des Odes funambulesques d'aussi près que la précédente rappelait celle des Exilés. Ce sont toujours — moins les prestesses du vers et les folles sonnailles des rimes — les mêmes caricatures du bourgeois, les mêmes fantaisies énormes et, parfois, un peu appuyées. Seulement la situation de l'adversaire n'est plus la même : il gouverne en personne aujourd'hui, son nom est sur l'enseigne ; le maître officiel ne s'appelle plus Louis-Philippe ou Napoléon III, mais Dupont ou Durand. Les plus antipathiques représentants de l'espèce exercent ou, pour le moins, convoitent les fonctions publiques : le libraire Clochez veut être membre du conseil général [C. B., 36] et le maître de forges Gabriel Héroux est « assuré d'être nommé député », bien qu'il ne soit, au tond, qu'un assez vilain sire [C. p. F., 392]. Le sieur Eléonor Graffeuil légifère déjà ; il est vrai que, vu sa bêtise incurable, il a fallu six ans pour lui obtenir un mandat [G. B., 30 septembre 1887]. Que tous ces gens-là soient des incapables, nul ne peut s'en étonner ; mais ces incapables sont, par surcroît, malfaisants : ils sont un danger pour l'art et pour la pensée, un danger pour la morale ; grâce à eux la sottise fait école, le vol est presque une institution d'Etat, la misère et la débauche deviennent un danger public. Banville le leur dira en face, durement, violemment parfois, en homme à qui le régime républicain avait fait espérer autre chose. Et ce n'est pas le moins

curieux des Contes que ce mépris non déguisé des politiciens bourgeois, cette sympathie à peine dissimulée pour des gens honnis et traqués, ces velléités de révolte chez cet homme si dédaigneux de la politique militante, si fermement convaincu du rôle pacificateur de la poésie.

Ce qu'il reproche d'abord au bourgeois c'est sa médiocrité intellectuelle, sa phraséologie barbare et creuse, son inaptitude à voir les choses de haut, sans se perdre en puériles minuties. Comment juger sainement de la justesse d'une idée, de l'opportunité d'un conseil, lorsque sévit cette « rhétorique fuligineuse » qui est de mode' au Palais Bourbon? Comment des hommes politiques pourraient-ils jamais prendre une décision raisonnable lorsqu'ils peuvent, sans frémir d'épouvante, parler

... du Tremplin électoral, des Origines révolutionnaires ébranlées, du Prix d'une crise, de Soustraire le Parlement à la violence des courants électoraux, des Catégories de membres, de Renfermer le congrès dans des bornes, de Gouvernements qui refusent à iun\ nation des organes, de la Navette des lois de finances, de la Détente qui s'accentue et d'autres jolies choses pareilles à celles-là r P. V., 92.

Comment pourraient-ils prendre, à l'heure voulue, des mesures utiles, même des mesures de salut public, lorsqu'ils sont occupés surtout des intérêts de leurs créatures, et possédés par le démon du bavardage ?

Cette animosité se manifesta particulièrement à propos d'une polémique soulevée par deux catastrophes consécutives : l'incendie du théâtre de Nice en 1880, et celui du Ring-Theater devienne en 1882. Banville réclama des réformes que le simple bon sens imposait, et il railla, non sans amertume, la Chambre qui discuta longuement « dans son sein » la question des théâtres, mais ne sut pas obtenir des directeurs l'ouverture de portes et d'allées suffisantes, la suppression du néfaste strapontin et du petit banc plus sournois et plus malfaisant [P.V.. 46]. Il savait d'ailleurs que ses réclamations étaient vaines.

... On n'a rien fait et on ne fera rien... car nous sommes des faiseurs de politique et non des faiseurs d'affaires, et nous nous divisons en deux catégories : l'une composée de ceux qui soufflent, sans s'arrêter jamais, dans leur agaçant turlututu, et l'autre, de ceux qui les écoutent avec ravissement, comme des oies. "P. V., 49."

Cinq ans plus tard, l'incendie de l'Opéra-Gomique devait lui donner raison. L'article qu'il écrivit pour le Gil Blas, le 3 juin 1887, est d'une sévérité qui va presque jusqu'à la violence : l'horrible accident qui vient de désoler Paris a été causé moins par le feu que par l'encombrement ; les vrais responsables ne sont donc pas seulement les directeurs, dont la cupidité s'est refusée à ménager des sorties suffisantes, et les ouvreuses qui, pour prélever leur impôt sur le public, lui fourrent de force dans les jambes leurs poufs et leurs petits bancs ; il faut incriminer aussi les députés, protecteurs des ouvreuses, qui les ont maintenues de force et imposées aux directeurs iavorables à leur suppression : car les places d'ouvreuse « valent plus qu'une action des petites voitures » et de hautes influences interviennent dans les luttes qui se livrent autour du bonnet à rubans roses [G. B., 6 août 1886]; il faut incriminer surtout les commissions, stériles palabres d'où il ne sort que des barbarismes lorsque des réformes simples pourraient s'accomplir « sans noircir une feuille de papier tellière ».

Pourtant, quelque paradoxal que cela puisse paraître, c'est encore lorsque le bourgeois ne fait rien qu'il est le moins dangereux. Plût aux Dieux qu'il fût toujours inerte et laissât seulement subsister les maux qui existent ! Mais il agit parfois et ne peut produire que la sottise et la corruption. L'artiste tout le premier doit craindre son vieil ennemi ; car le bourgeois, devenu le maître, se doit à lui-même de jouer quelquefois au Mécène. N'est-ce pas un attribut du pouvoir que de protéger les arts? Ou, pour parler moins respectueusement, tous les régimes n'ont-ils pas été tourmentés du désir de domestiquer les poètes? Ni Sainte-Beuve, ni le Dr Véron n'avaient inventé les Muses d'Etat. Mais comment faire venir à soi des gens qu'on a traités naguère en pestiférés? Ilfaudra de savantes ruses, des artifices démoniaques ; il faudra, littéralement, faire succomber l'artiste à la tentation ; le Bourgeois, c'est le Diable.

Examinons un peu la figure de Satan Prudhomme, avant de parler de ses œuvres et de ses pompes. Le premier caractère de cette figure, c'est de ne pas exister : pour avoir un jour une physionomie à peu près sortable et qui ne le tît pas trop remarquer, le Diable dut s'adresser à Gavarni et s'appliquer à reproduire les traits que lui donnait l'artiste. [C. F., 44. ] Le Diable — ou le bourgeois — est en effet incapable de rien créer : il est l'éternel copiste ou plutôt l'éternel parodiste ; le diable Eloy « ressemblait

grossièrement » à Paganini ; comme Paganini, il jouait le Carnaval, mais ce qu'évoquait « la voix essoufflée de son violon », c'était une Venise

... plate, chimérique, turbulente, absurde, pareille à un mauvais décor de féerie, et peuplée de masques sans gaîté et sans sourire. [C. F., 187.;

Qu'a-t-il fallu pour le vaincre? — « Une phrase immatérielle, idéale, céleste » qu'il n'a su ni reproduire, ni parodier : le Diable ne peut rien contre la vraie poésie. Mais en revanche, il est fort dangereux pour le poète : non seulement toutes les puissances du monde lui appartiennent et il peut, au sommet de la montagne ou des tours de Notre-Dame, offrir à sa victime le succès, la richesse, le respect des éditeurs et un fauteuil à l'Académie [B. P., 267 sq.] ; mais surtout son talent spécial de copiste lui permet de chercher à surprendre chacun par son endroit faible : pour vaincre Paganini, le diable se fera virtuose et pour vaincre Baudelaire, il se fera pervers. Il échouefa contre ces grands artistes, parce qu'ils sont recouverts d'une armure invincible et sans aucun défaut, mais il réussira presque toujours contre les faibles et les médiocres.

Perpétuellement le Malin rôde, tantôt sous la forme d'Archibald Pallock, marchand de fourneaux à Birmingham, tantôt sous la forme d'UlricLagès, « le célèbre rédacteur de la Revue continentale ». Sa ruse la plus ordinaire est d'inciter l'artiste au péché d'orgueil et d'envie : Claude Justel, devant l'insolent affichage du versificateur Bertina, « éprouva comme un sentiment de colère jalouse » : il était déjà plus qu'à demi-perdu. Néanmoins le démon Lagès dut recourir à un second artifice pour rendre la défaite irrémédiable :

Vous qui êtes doué d'une si merveilleuse faculté d'assimilation, puisque vous voyez comment s'obtient le succès, pourquoi ne vous amuseriez-vous pas à écrire des poèmes comme ceux-là? Oh ! simplement par jeu et rien que pour voir si la chose est possible ! C. F., 206. :

Le pauvre poète se laisse prendre au piège : il se met à parodier Bertina, rimant aussi mal que lui des banalités aussi piètres que les siennes ; puis, peu à peu, il trouve à ce « travail de singe » un plaisir extrême ; succès, fortune et fauteuil académique lui viennent par surcroît, mais son inspiratrice, la fée Euryale, est morte. Ainsi

la manie de caricaturer le bourgeois peut être funeste à l'artiste. Il est curieux de voir ce contemporain d'Henri Monnier, ce poète qui, lui-même, s'amusa mille fois aux dépens de M. Prudhomme, condamner ce genre de facéties chères à sa jeunesse. Le jeune moine studieux que nous montre la Lanterne magique, n'a pas daigné regarder le démon femelle qui prétendait le distraire [L. M., 87] ; de même le salut, pour l'artiste, c'est d'ignorer le bourgeois, c'est de subir sa présence avec une indifférence complète, ne lui faisant pas même l'honneur d'un Vade rétro !

Mais puisque tous n'ont pas cette énergie, puisqu'un bon nombre deviennent la proie de l'Esprit impur, celui-ci a pu créer, avec ses victimes, une littérature à son image ; c'est, comme s'en plaindra Edmond de Goncourt à l'inauguration du monument de Flaubert, une littérature industrialisée : on ne produit plus qu'en gros et on lance un roman comme on lance des pilules, à coups d'affiches. Dans les temps héroïques, vers 1830,

... le plus laborieux écrivain pouvait tout au plus placer par an deux romans, qu'il vendait pour quelques centaines de francs... Mais, restreinte aux cabinets de lecture, sa vente ne dépassait pas six cents exemplaires. Si par hasard, une fois, Balzac en vendait six cent cinquante au lieu de six cents, on disait : Que lui arrive-t-il donc ? Est-ce qu'il a fait des concessions malhonnêtes } — Par contre, à présent, lorsque trois mois après la publication du livre, un romancier débutant n'en est pas arrivé à son vingtième mille, ses amis s'inquiètent et se demandent tout bas entre eux : Est-ce que par hasard il baisserait ? L. C.,273.]

A la Société des Gens de Lettres, lorsqu'un candidat se présente, on commence par lui demander « combien il publie de romans par mois quand il n'est pas malade » [c. F., 33] ; et d'ailleurs cette fabrication rapide n'a rien d'invraisemblable lorsqu'on sait que la plupart des œuvres sont écrites... avec des ciseaux. Elles sortent d'officines savamment organisées, tout à fait pareilles à des ministères. S'agit-il de transformer une comédie en drame? Rien de plus simple. M. le Directeur sonne un chef de bureau et lui dit :

Monsieur Mares, faites-moi chercher le dénouement n° 17, dans le carton x, troisième série des suicides. rP. V., 32.]

La littérature comprise de la sorte est une « profession sérieuse»

que le bourgeois, pour parler son idiome, laisse volontiers embrasser par ses descendants : le fils de l'épicier Sabarros a monté de la sorte une manufacture dramatique dont il espère les plus beaux revenus [C. B., 70] '. Mais comme lui et tous ses pareils sont incapables de penser et d'imaginer par eux-mêmes, il faut bien qu'ils soient les copistes de quelqu'un. « L'article Lamartine » est déjà un peu démodé : on l'abandonne aux femmes et aux amateurs ; « le Victor Hugo » représente la bonne fabrication courante ; Emmanuel Pink, « qui lappe les torrents et peigne les chevelures des astres » [C. F., 318], est membre de l'Académie française. Mais ce n'est pas encore la « dernière nouveauté ».

Le « dernier cri », c'est d'abord le naturalisme, c'est-à-dire le simili-Maupassant et le simili-Zola : cela ne consiste pas le moins du monde à nous montrer, comme dans Boule de suif, « toute la laideur de l'égoïsme humain » [L. c. 182], ou bien à faire voir « le Paradou grand comme l'Asie-Mineure, et les soles de la Halle grosses comme des baleines » [P. V\ 197] ; il s'agit tout simplement de mêler le romanesque à l'horrible et de choquer le bon sens autant que l'odorat du lecteur. Ecoutez plutôt l'éditeur Laloë :

Parlez-moi du dernier roman de Crussaire, L'Amanl de sa bellesœur ! A la bonne heure, voilà qui est corsé, et on en a pour son argent, de l'intérêt et des surprises. Au premier chapitre, cette cuisinière qui assassine le pompier et qui emporte les morceaux du cadavre dans sa boîte aux ordures... Une crâne scène encore, me dit-il, c'est celle où les trois voleurs jettent Rodolphe dans l'égout, et où il y retrouve Mlle Angellier évanouie... "P. V., 366.]

Tout le talent de ceux qui barbouillent ces horreurs consiste à confondre « le mot propre avec plusieurs mots malpropres » ; mais leurs plus horrifiques inventions ne sont que de lamentables pué-

1. Comparez ce que dit M. Fernand Gregh à la fia de son Carnaval ;Revue de Paris, 15 février 1909, p. 836, xv, Marche contre les Philistins) :

Ils ne sont plus, les bourgeois de jadis,

Les Philistins honnis des romantiques ;

Sur leurs vieux os, sur leurs crânes antiques,

On peut chanter en chœur De Profundis.

Mais, frissonnante à remplir maintes listes,

Une autre engeance est là, pire — ô destins ! —

Marchons, amis, contre nos Philistins,

Nos Philistins, ce sont les faux artistes I

rilités. Pour peu qu'un savant magicien vous fasse présent d'une bonne lunette, regardez l'âme de ces audacieux remueurs d'immondices, et vous verrez

... une demoiselle Jocrisse, en veste de serge écarlate, coiffée d'une tignasse rouge au-dessus de laquelle voltige un papillon de papier attaché à un fil de fer, ingénue, naïve comme une oie, étonnée de tout et d'elle-même, qui, emprisonnée dans un cabinet isolé et sans fenêtres où elle étudie la vie, ne se sert pas de ses ailes, parce qu'elle ignore qu'elle les a, et s'obstine à regarder la lune dans un télescope où son valet Arlequin a malicieusement fourré une souris blanche. [C. F., J19.]

Mais le naturalisme n'est pas assez « distingué ». Les cervelles compliquées et délicates veulent autre chose : vivent les métaphysiques abstruses, les spiritualismes nébuleux, les âmes sœurs qui lisent mutuellement dans leur pensée, les dialogues muets sans pantomime entre des personnages imprécis, et que le spectateur aura l'air de comprendre ! Un remarquable spécimen du genre nous est fourni par « l'ineffable Joseph Mure », (de l'Académie française) ; sa comédie Y Ombre de l'Amour commence par ces limpides indications :

Le théâtre représente le salon de la marquise de Guerci, meublé avec un luxe énigmatique, transcendant et mystérieux. Au lever du rideau, Gontran, pâle, effacé et qui semble porter des favoris blonds, regarde avec une pensée obscure M"e d'Aramon, distraitement occupée d'un ouvrage de broderie, et à qui il va dire un mot que le public pressent et devine sur ses lèvres. Berthe, hésitante, l'arrête comme d'un geste involontaire. [C. F., 263.

Enfin ceux que ne contente pas ce galimatias double rêvent très simplement de renouveler les orgies de Tibère et d'Héliogabale. Il faut reconnaître cependant que le satanisme n'est pas encore un monstre assez bien élevé pour être présenté en société ; mais il est fort goûté parmi les filles, du moins parmi celles qui ont de la lecture ; or la fille est terriblement bourgeoise. Les fleurs du mal que cultivent Pulchérie Lussereau et son amie Hyacinthe Cam, dans leur chambre tendue d'étoffes magnifiques et sinistres, sont tout au plus des fleurs en papier. Comme le leur dira cette vieille bonne pièce de Thérèse Brunel, leurs airs de Léontion et d'Archéanassa cachent mal des âmes d'épicières [B. P., 2 ^ J ; il serait plus propre

de n'en rien dire du tout, si ce petit ruisseau fangeux n'était un affluent du fleuve littéraire, et si parmi ces demoiselles on ne rencontrait le romancier Paul Mariel venu pour colliger des documents et prendre des notes.

Littérature nauséabonde et littérature prétentieusement malsaine doivent donc leur existence à l'infirmité intellectuelle du bourgeois. Cela suffirait à faire de lui un corrupteur, même s'il n'était pas taré moralement, si ce marchand, si fier de l'être, ne travaillait chaque jour à faire perdre au commerce toute dignité, si ce déclamateur vertueux ne ruinait pas la famille, n'avilissait pas la femme.

Il a pour l'or une véritable adoration, et, comme la passion rend ingénieux, il a mille et trois procédés pour se procurer ce qu'il convoite — dont le plus honnête est par manière de larcin. Il a trouvé le moyen de vendre du drap qui n'est pas fait avec de la laine, ni même avec du coton ; du vin qui ne vient certainement pas d'une vraie vigne, et de la viande qui ne vient peut-être pas d'un vrai bœuf; l'épicier Sabarrosest devenu millionnaire en vendant

... de l'eau-de-vie à peine bonne à brûler, des chocolats blanchis, des conserves mal conservées, des légumes abolis, des bonbons en plâtre, des charcuteries que gagne la moisissure. C. B. 61

De même l'architecte Delétraz

... a doublé sa fortune en construisant pour les ouvriers des logements insalubres et en fabricant pour les Anglais, dans le quartier des Ternes, de fausses villas qu'il obtient en faisant badigeonner des masures sur lesquelles on cloue des guirlandes en carton-pierre que délayent les premières pluies. C. p. F., 363.

Si pour s'enrichir plus vite le bourgeois se contentait d'infliger à quelques autres bourgeois des gastralgies méritées, en leur vendant « des foies gras fabriqués dans les prisons » [L. M., 160J, il n'y aurait que demi-mal ; mais il vend aussi d'infâmes marchandises au peuple, à qui la« toute-puissante Misère » interdit de se révolter contre « les produits empoisonnés, les liquides fabuleux, enfin les ordures » [C. B., 68]. Ainsi la malhonnêteté des marchands devient un véritable fléau social : sous le nom devin, par exemple, l'ouvrier absorbe une drogue abominable qui l'abrutit et qui le tue :

Ce qu'ils avalent, c'est la lâcheté, l'ennui, la mélancolie, la fureur,

le désespoir ! L'infâme liquide s'attache à leur gorge, coagule leur sang et leur donne une soif amère, douloureuse, inextinguible.

Rentré chez lui, avec le repas servi par sa ménagère, l'ouvrier boira encore et de nouveau le poison acheté au litre, et d'où sortiront la haine, la fatigue, le sommeil troublé et les rêves horribles. Ah ! du vin sacré, du jus sanglant de la grappe, pénétré de chaleur et de lumière, les anciens avaient fait un jeune dieu, inspirateur, joyeux, beau comme une femme, entouré de femmes charmées et dansantes nées de sa pensée, et nous en avons fait, nous, une ordure, une sinistre gadoue, composée de trois-six, d'eau corrompue et de lie violette ! P. V., 39.

Mais quel est l'auteur responsable de ces empoisonnements? Les débitants ? — Non ! Le vrai coupable c'est l'esprit bourgeois, c'est l'atmosphère malsaine de basse cupidité qui les entoure, ce sont toutes les suggestions mauvaises auxquelles une âme d'élite résisterait à peine :

... il faudrait que les marchands devin fussent des anachorètes, des saints, des anges aux chevelures d'or nimbées de lumière, pour n'être pas tentés de transmuer le Suresnes en Château-Margaux.

Que devient l'or gagné de la sorte ? — De tous temps les lauriers de Don Juan ont empêché M. Coquardeau de dormir, et, comme il a pour lui l'argent, il trouve toujours assez de pauvres filles pour céder à cet argument sans réplique. Cependant, comme tous n'ont pas la fortune du mercier Jeantils, et ne peuvent pas sortir au bon moment un porte-feuille assez rebondi pour calmer les scrupules d'une chambrière, il faut bien qu'ils puissent trouver des distractions du même genre — à prix réduit : de Là le commerce de Mm0 Tellier, auquel les chroniques ne se privent pas de faire allusion. En dépit de ses déclamations vertueuses, le bourgeois tient à ce que le commerce en question ne disparaisse pas ; si quelqu'une des malheureuses vouées à ce trafic, parfois en dépit d'elles-mêmes, essaie de s'évader, le bourgeois fera l'impossible pour la retenir dans la boue : le sous-chef de bureau Frésia ne put se résigner à perdre de la sorte Félicie Varlet [C. B., 26].

D'où vient cette espèce de férocité ? — De ce que le bourgeois n'a aucun respect pour la femme, pas même pour la sienne :

Les bons cotrets font les bonnes épouses. C. p. F., 310.

On n'est jamais trop dur avec ces animaux-là. C. B., 3.]

Voilà ce qu'affirme le sire : on comprend sans peine qu'il ne se refuse aucune fantaisie et ne se croie tenu à aucun égard ; dès le premier jour il se révèle avec toute sa grossière brutalité. Banville est revenu avec une certaine insistance sur le dégoût qu'il inspire à la jeune fille dont il s'empare « comme un loup qui déchire une proie» [C. B., 294]. Toutes, même lorsque leur dot est considérable, sont traitées « comme des servantes mal payées » [c. B., 293], ne disposant jamais d'un rouge liard, obligées de supporter les compagnons de ripaille de leurs maris, et toutes les conséquences desdites ripailles. Leurs maîtres n'ont pas toujours, comme le mercier Jeantils, la pudeur de chercher un prétexte et d'invoquer le malheur des temps et les difficultés du commerce pour excuser leur avarice [C. B., $0]. Faut-il s'étonner si la femme ainsi traitée déchoit à son tour ? Les plus honnêtes se contenteront d'un amant, mais combien tomberont plus bas ? Caroline Castéras, mariée au plus sot des magistrats de province, deviendra, par la grâce d'une bonne hôtesse, « une femme à soldats » [C. B., 262 j.

Si le bourgeois est capable de multiplier ainsi le vice et l'infamie autour de lui, il faut bien, pour soulager un peu la conscience humaine, qu'il soit l'artisan de son propre châtiment et que le mal créé par lui se retourne contre lui ; la Fille devient le fléau du Bourgeois. Lorsque Rose Volta est sûre de tenir le vilain personnage qu'elle a feint d'abord de prendre pour un employé de ministère, elle lui dit avec une féroce et triomphante joie :

Tu es le terrible usurier Reulos, et, avec tes complices Stenger et Kast, tu aspires tout l'or et tout l'argent. Les grandes banques t'obéissent, tu fais le chaud et le froid à la Bourse, les affaires sont ce que tu veux qu'elles soient. D'ailleurs inaccessible à toute pitié, tu as vu se rouler à tes pieds des mères folles de désespoir, des enfants que tu pouvais sauver du bagne, et tu ne leur as pas donné cent sous. C'est pour toi que le génie invente, que l'ouvrier travaille, que l'industrie enfante des merveilles. Toi, tu bois du sang et des larmes, ce qui ne me déplaît pas ; tu es Reulos. Moi, je suis la fameuse Rose Volta ; nous sommes le tigre et la panthère. Tu a commis des choses bien atroces ; mais si je te racontais ma vie, tu tressaillerais d'horreur, et tes cheveux se dresseraient sur ta tête...

... Et ne fais pas mine de t'en aller, de sortir, d'ouvrir cette porte,

parce que, lorsque tu reviendrais, avant d'avoir fait deux pas, ce serait

plus cher. On a vu bien des choses; mais, mon petit, on n'a pas encore

vu un homme guérir de Rose Volta...

... Spéculer sur vos millions r La belle affaire ! Je prétends bien les manger et les dévorer à même, goulûment ; vous en ferez d'autres : c'est votre génie ! [C. H., 346. ]

Peu s'en faut que le livre ne se termine sur ces farouches imprécations, sur le spectacle de cette lutte à mort entre la Fille et l'Argent.

Toutefois, lorsque le tigre et la panthère se battent, il n'y a pas lieu de se réjouir : le vainqueur est toujours une bête féroce, et sa victoire ne peut que le mettre en appétit. Que Rose Volta dévore ou non Reulos, cela ne saurait consoler personne de la bêtise et de la malpropreté humaines. Mais il y a heureusement d'autres raisons pour espérer encore : au fond, la douloureuse réalité d'aujourd'hui est « une chimérique bouffonnerie et une farce lugubre » qu'il ne faut pas prendre au sérieux. A ce point de vue, la préface de Paris vécu rappelle étrangement celle des Pensées d'un emballeur. En 1 8 j 1 , peu de temps avant le Coup d'Etat, Banville écrivait, en tête du livre de Commerson :

Nous vivons, et qui ne le sent en soi-même ? dans un temps pareil à ces scènes de drame où l'on comprend que le décor du fond va s'enfoncer et s'écrouler pour laisser voir la véritable scène. Derrière ce rideau est le véritable intérêt, le véritable drame, le dénouement attendu. Les acteurs qui sont en scène le savent ; ils savent que le public est curieux, non pas d'eux et de ce qu'ils diront, mais de ce qui se cache derrière leur toile misérable.

Trente ans après, il reprendra, comme si la situation n'avait pas changé :

L'homme moderne a vu tomber à ses pieds les débris croulants de ses Dieux ; il a perdu tour à tour l'idéal religieux, l'idéal guerrier, l'idéal sacré de l'amour ; il semblerait que, privé des deux interdits, il dût se résigner à la joie inerte, à la stupide jouissance, à l'avilissant baiser de la matière; mais non ! il ne cède pas, il n'y consent pas ; à l'engourdissement qui le menace, il oppose la persistance de son désir vivace, il attend l'idéal nouveau, le libérateur qui doit venir, et il sent la divinité encore inviolée et protégée dans l'inexpugnable forteresse de sa conscience. Anxieux, prêtant l'oreille, il interroge la science qui bégaye encore, mais qui déjà devine, soupçonne, entrevoit des lois, des formules, des mondes inconnus, et qui au bout de ses lentes expériences trouvera la Vérité, comme le voyageur au bout d'un passage souterrain plein de

nuit voit tout à coup éclater le jour et resplendir le rassurant éblouissement de la pure lumière.

L'homme ne sait pas où il va, mais il y va ; il comprend bien que le moment où nous sommes n'est qu'un tableau pour attendre, que le décor va changer, et que nous arriverons enfin à une scène qui aura le sens commun. [P. V., 7.]

Il n'y a que les sots pour prendre des poses désespérées : cet « autre nihilisme » a remplacé les sombres airs romantiques déjà passés de mode, mais les gens intelligents ont de bonnes raisons de croire à l'avenir. Nous vivons dans un monde qui a renié tous ses Dieux, et qui vend « tout ce qui ne doit pas être vendu » [P.v.,266 ; L. M.,71]; mais quand il serait vrai que les Dieux, reniés, se sont « mis en grève » [P. V., ijj], n'auront-ils pas cependant le dernier mot, étant immortels ?

Les filles des ducs se conduisent comme des coquines, « jettent par dessus les moulins leur couronne ouverte ou fermée» [ P. V., 206 | ou sollicitent à seize ans les faveurs des porteurs d'eau [L. M., 1 io| ; les fils des plus illustres familles galvaudent un blason glorieux dans de vagues entreprises financières et prêtent leur nom à des Compagnies où ils ne sont pas toujours en bonne compagnie. [P. V., 207.]

Néanmoins on achète encore les vers des poètes malgré la concurrence des horreurs naturalistes, la réclame eftrontée des romans stercoraires, la mauvaise volonté des éditeurs [P. V., 364] ; et il y a encore des gens qui font passer autre chose avant leur guenille, des internes qui meurent à l'hôpital, au chevet du malade qu'ils ont sauvé :

... Laissons les coiffeurs et les ténors emporter les dames qui veulent bien être emportées, et les seigneurs de club verdir stupidement devant la table de baccarat ; mais ne désespérons d'aucune noblesse, tant qu'il y aura en France de vraies femmes, et aussi des hommes moins avares que le vieil Harpagon et plus vaillants que Panurge. [L. M., 13.^

Ainsi, tout déçu qu'il est, Banville attend encore avec confiance « la nouvelle aurore ». Mais de quel côté doit-elle se lever? D'où viendront les héros qui remplaceront les fantoches ? Faut-il souhaiter un retour aux anciens régimes, ou bien un pas de plus vers quelque forme nouvelle ? En principe, Banville demeure républicain : pouvait-il, en effet, désirer le retour de l'empire, lui qui avait

accusé presque ouvertement l'empire d'avoir démoralisé la France ? Quant à la monarchie constitutionnelle,

... cela sentira toujours l'épargne, la mesquinerie, l'épicerie avariée et le parapluie. L. C, 16). ]

Se fût-il accommodé, par aventure, d'un monarque absolu? — Tous nos rois, à l'envi, manquèrent de grandeur morale :

Avez-vous vu au Louvre le portrait de Charles VII avec son museau de fouine et sa casquette à côtes de melon et à grande visière verte, pareille à celles dont se coiffaient autrefois, dans les temps évanouis, les épiciers de la rue Maubuée ? Non, certes, je n'aime pas ce roi qui a trahi si souvent et si obstinément sa guerrière Jeanne d'Arc, et je n'aime pas non plus les autres rois de l'histoire. Ni François Premier, grâce à qui Etienne Dolet a brûlé comme ne brûlent pas vos allumettes ; ni Charles IX, qui ne sut pas massacrer complètement ou se tenir tranquille ; ni Henri III, avec sa coiffure de femme à la chinoise et ses perles en poire attachées aux oreilles ; ni Henri IV, doux à ses seuls ennemis ; ni Louis XIII, qui d'un cœur si léger laisse couper le cou à son favori le plus cher ; ni Louis XIV qui se laisse enfermer par Lauzun dans un cabinet de toilette — sans toilette ! — ni l'ennuyé Louis XV ; ni Louis XVIII qui passe sa vie à traduire Horace comme un magistrat de province ! L. C, 141.]

Pratiquement donc, légitimistes et orléanistes nous ramèneraient des maîtres également égoïstes et mesquins : il n'y a de bons rois que dans les contes de fées et les comédies de Shakespeare.

Le défaut capital de la République actuelle, c'est justement de continuer les pires traditions de ces régimes abolis : on a renversé Louis-Philippe et Napoléon III, mais le vrai gouvernant c'est le bourgeois ; sa devise est toujours le mot brutal de Guizot : « Enrichissezvous ! » et il est toujours prêt, comme au temps du baron Haussmann, à respecter les agioteurs qui réussissent. Or le moyen de s'enrichir, c'est d'exploiter le travailleur, soit en lui vendant fort cher de mauvaise nourriture ou des logements infects, soit même en lui prenant presque de force et pour un prix dérisoire le produit de son travail. La Lanterne magique contient une scène, qui n'est peut-être pas inventée, et qui rappelle tout à fait la sécheresse amère des Rimes dorées: dans un magasin somptueux, un pauvre diable d'artiste vient offrir un meuble, une pure merveille, dont il demande deux mille francs; le patron lui offre, « par pure bonté d'âme »,

huit cent cinquante francs. « Et si la chose, ajoute-t-il, ne vous convient pas ainsi, nous ne ferons plus jamais d'affaires ensemble. » Le malheureux n'est pas encore sorti que le meuble est vendu six mille francs à un riche amateur :

Alors passe dans les prunelles du pauvre homme un de ces éclairs désolés et farouches que nous avons vus flamber dans les rues les jours de guerre civile. L. M., 75.

Et l'on se demande si le poète, en admettant qu'il la désapprouvât, n'excuserait pas au moins la révolte de cet exploité.

La lutte du capital et du travail, les efforts de celui-ci pour n'être plus l'esclave misérable de celui-là, sont aux yeux de Banville le fait essentiel de la fin du siècle et il a raillé, sans aucune indulgence, les gens qui ne pouvaient ou ne voulaient pas le comprendre :

Le regretté Gambetta a dit un jour : «< Il n'y a pas de question sociale ! » Il se trompait, car il n'y a que celle-là et il est évident qu'elle se résoudra d'elle-même. Si la poule au pot du facétieux roi Henri doit à jamais rester une chimère, il finira par y avoir autre chose que des abats et de la viande de troisième catégorie. Quant aux politiciens, ils s'agitent dans leur cage d'écureuil et la font tourner avec un soin fidèle. De temps en temps, s'apercevant qu'ils n'ont pas avancé d'un centimètre, ils regardent mélancoliquement leur cage et, avec l'enthousiasme de la certitude, ils s'écrient comme Galilée : « Et cependant! elle tourne ! » [G. B., icr octobre i88r..

Il est évident que le premier pas vers la solution de cette question sociale, la seule véritable « question du jour », devrait consister à dépenser vraiment pour le peuple, au lieu de faire payer par le peuple, le luxe — d'ailleurs assez laid — des classes dirigeantes : C'est moi, dit le chiffonnier Misery,

...c'est moi qui subventionne l'Opéra, les divers Opéras, la Comédie- Française et les autres Comédies moins françaises, auxquelles je ne vais pas et auxquelles je n'irai jamais*, lors même que j'aurais de beaux habits sur le dos et de l'argent dans ma poche. En effet, monsieur, qu'irais-je y faire? ...Si j'allais chez monsieur Perrin ou chez monsieur Vaucorbeil, qu'y trouverais-je r Dans la salle, une foule de bourgeois étrangers à toute musique, à toute gymnastique et à toutes lettres, uniquement occupés du cours de la Bourse, et sur la scène, cinq ou six bourgeois affairés, bavardant et se disputant pour ou contre un insignifiant adultère, à propos de quoi il n'y a pas de quoi fouetter une puce !

Bref, ce qu'on joue dans ces comédies-là n'est pas du tout mon fait, et moi qui les paye, je n'ai pas été consulté. L. C, 144.]

Non seulement le peuple paie actuellement le théâtre qu'il ne verra pas et le banquet dont il n'aura pas même les miettes, mais encore

... les charges sont occupées par des citoyens qui, loin de se ruiner pour le Peuple, veulent s'enrichir [L. C, 165],

et c'est pourquoi la prétendue République n'est qu'une « monarchie constitutionnelle avec un faux nez ».

Aussi Banville ne cache-t-il pas son admiration pour les révolutionnaires, les « rouges » dont le bourgeois ne parle qu'en tremblant : la treizième douzaine des Camées parisiens, parue en 1883, contient un portrait nullement satirique de Louise Michel, et Paris vécu parle à deux reprises, avec estime, avec respect, de Barbés et de Delescluze :

Est un noble le missionnaire qui, pour porter au bout du monde ce qu'il croit être la vérité, risque sa vie cent fois par minute. Le chimiste qui se livre dans un but utile à de dangereuses expériences, le chirurgien qui s'expose à des piqûres anatomiques sont des nobles. Delescluze mourant sur la barricade est un duc et rien ne peut faire qu'il ne le soit pas. P. V., 188."

Les hommes, si rares ! qui meurent réellement pour leur cause, sans avoir, pour leur usage personnel, sauvé aucune caisse, tels qu'un Barbes expirant dans sa prison ou un Delescluze frappé sur sa barricade, sont pour tous les partis un objet d'admiration et de respect. P. V. 310.]

Mais ces héros et tous ceux qui ont méprisé comme eux une bourgeoisie « stupéfiée par une ignoble convoitise de l'argent » [C. p. F.. 33] pourront-ils faire naître un jour une république pareille à celle d'Athènes, la seule république véritable qui ait existé? [L. C, 142 et 164.] Ou bien Banville voudrait-il donner à entendre que la vraie république ne vivrait plus jamais, sinon dans le souvenir des lettrés et des poètes? Il ne s'est pas expliqué sur ce point, mais on peut croire que son optimisme ne consentait pas à reléguer la république parmi les belles choses mortes à jamais. Pensait-il qu'il faudrait pour la rétablir des combats et des guerres — civiles, hélas ! — comme il en avait fallu pour chasser les rois ? Rien ne l'autorisait à croire le contraire, et il semble

difficile qu'après avoir admiré bien souvent la Révolution, il ait pu condamner absolument les moyens révolutionnaires ; toutefois il ne les a jamais non plus approuvés ouvertement : ce qu'il admire en Barbés et en Delescluze ce n'est pas le conspirateur républicain ni le « communard », c'est le héros qui meurt pour un idéal. D'ailleurs le Gil Blas, journal bourgeois, n'aurait guère toléré dans ses colonnes les déclarations belliqueuses d'un militant, à supposer que Banville ait jamais été tenté d'en faire. Mais le rôle du poète lui paraissait bien plutôt celui du conciliateur et du messager de paix. Quelles qu'aient été ses opinions personnelles, il s'est borné à célébrer devant les bourgeois qui le lisaient la grandeur des vrais désintéressements. Ce qu'il souhaite, ce n'est pas que le pauvre reprenne de haute lutte aux riches les biens dont il se prétend le propriétaire légitime, mais c'est que les riches comprennent enfin que la grandeur consiste dans le mépris de l'argent, et dépensent avec joie leur fortune personnelle au profit du Peuple [L. C, i6j]. Banville croit fermement qu'il se trouverait de ces citoyens généreux et désintéressés, surtout si « le monstre à manches vertes armé de cartons verts » ne les traitait pas

... plus durement que s'ils eussent trahi la patrie ou composé ouvertement des poèmes lyriques.

Evidemment, il croit faire oeuvre utile en montrant à la bourgeoisie le rôle glorieux qu'elle peut jouer en aidant de tous ses millions à la construction de la cité future. « Utopie de songe creux ! répond le bourgeois ; vaines paroles d'un poète sans idées ! chimère à jamais irréalisable ! Celui qui a de l'argent le garde pour soi, et il faut être bien naïf pour lui faire jouer le rôle de l'exproprié par persuasion ! » — Il se peut que le bourgeois ait raison ; mais qui ses objections condamnent-elles? Ce n'est pas le poète, assurément !

111. — LES DERNIERS RECUEILS. — Sonnailles et Clochettes. — Pauvreté de ces

chroniques : le temps, la mode, les faits divers. - Croquis et tableaux de genre. Retour à la poétique des Stalactites. — Les Chansons sur des airs connus. — Rythmes

nouveaux.

La philosophie des derniers recueils. — Miséreux et prostituées. — Des mythes en plein boulevard. — L'enfant. — La vraie sagesse dans l'action. — Marcelle J{abe.

BIBLIOGRAPHIE.— Nous tous parut dans le Gil Blas, de mars 1883 à mars 1884 ; ce titre était d'abord celui d'une série de chroniques qui n'eut que deux numéros (Gil Blas, 27 janvier et 3 février 1 884) . Les dix premières pièces parurent le 4 mars 1883 sous le titre : les Malheureux ; le reste, en séries de cinq ou six pièces intitulées : Chronique rimée, à partir du 28 décembre 1883.

En mars 1888, Banville passe du Gil Blas à l'Echo de Paris, auquel il donne chaque semaine des vers et une chronique en prose. Les chroniques n'ont pas été réunies en volume ; les vers parus entre le

19 mai 1888 et le 27 mai 1890 ont formé le recueil intitulé Sonnailles et Cloehettes (Paris, Charpentier, 1890, in-12. L'avant-propos est daté du

20 juin 1890).

Dans la Fournaise, recueil posthume (Paris, Charpentier, 1892), comprend soixante-dix-sept pièces fort disparates :

i° Les vingt-trois premières ainsi que les 2^, 26e, 28e, 30e et 34e, devaient seules faire partie du recueil tel que Banville l'avait projeté ; les douze premières parurent dans l'Echo de Paris aussitôt après la mort du poète, du 31 mars au 23 juin 1891 ;

20 Les vingt et une dernières sont des pièces écrites pour l'Echo de Paris et parues du 10 juin 1890 au 12 mars 1891 ; la 21e, Po[?ulus, a paru dans Moulins-Souvenir, 1886-87, « journal spécial » publié par la presse moulinoise à l'occasion de fêtes de bienfaisance.

1" Le milieu du recueil est constitué par des vers de circonstance et des pièces fort diverses, quelques-unes sans date, la plupart écrites entre 1876 et 1886. A Gil Blas, la Statue de Victor Hugo et Bakkhos avaient déjà paru dans le Gil Blas, les 20 décembre 1880, 5 juin 1 88 1 et 27 janvier 1886.

Marcelle Rabe parut en feuilletons dans l'Echo de Paris, au mois de février 1891, et dans la bibliothèque Charpentier quelques jours avant la mort de Banville.

Pendant les sept dernières années de sa vie, Banville a donné au public trois recueils de vers : Nous tous, Sonnailles et Clochettes, Dans la Fournaise, et un roman : Marcelle Rabe. Ces œuvres ne sont pas des chefs-d'œuvre ; Banville, à la vérité, ne les donnait pas pour tels. En tête de Sonnailles et Clochettes, il écrivait ceci :

Ce ne sont ici que des caprices légers ; mais j'ai écrit sans doute assez de longs poèmes pour qu'on me permette de me jouer en ces folles arabesques. Et puis n'est-ce pas séduisant de rimer au jour le jour pour les lecteurs du journal, c'est-à-dire: pour tout le monde?... Certes, il est beau de se contenter au besoin d'un seul lecteur, comme notre Montaigne, et d'ajouter avec lui, fièrement : Et même j'en ai assez de pas un ! Mais c'est amusant aussi d'en avoir beaucoup et de tendre à la foule des cailloux d'Eldorado, pierreries et diamants, en lui disant avec gaîté : Ça ne coûte que deux sous !

Sans doute ! Seulement, lorsque ces cailloux sont mis en tas, on s'aperçoit vite qu'ils se ressemblent tous et que beaucoup ne valent même pas dix centimes. On peut lire avec plaisir une amusante fantaisie sur rien du tout, mais quand ces riens forment deux volumes et la moitié d'un troisième, on se sent devenir, malgré soi, plus sévère peut-être que de raison. La monotonie de ces recueils frappe d'autant plus que, presque à chaque page, on rencontre des thèmes et des procédés vus et revus déjà dans les œuvres précédentes. Et pourtant ces redites mêmes contribuent à donner aux derniers livres de Banville un intérêt particulier, intérêt purement historique peut-être, mais non négligeable. Parmi les procédés connus qui s'y retrouvent, il est curieux d'en voir plusieurs qui datent de 1846, qui rappellent la poétique des Stalactites; or ce recueil, encore inégal, est peut-être celui qui contient le plus de tentatives originales et qui semble se rapprocher le plus de la poétique des écoles contemporaines. D'autre part, si les idées ne sont pas plus nouvelles que la forme, n'est-il pas intéressant de constater la parfaite unité de cette œuvre, et de voir, résumés comme dans la péroraison d'un discours, les principes essentiels de ce qu'on peut appeler la philosophie du poète?

Aussi bien ne faut-il pas s'étonner qu'une partie de ces poèmes soient d'une qualité inférieure : écrits pour le journal, comme les Scènes de la Vie et les Petites Etudes, ils étaient exposés, pour ne

pas dire condamnés, aux mêmes fautes. Leur auteur le sentait bien : il a beau célébrer, dans l'avant-propos de Nous tous, le journalisme poétique, et déclarer qu'il y a place dans les colonnes d'un quotidien pour

... cette Poésie de rime bien française, vive, ironique, précise, lyrique aussi que nous a léguée, à travers une succession de générations, le grand aïeul Villon "N. T., vin ,

on est fondé à croire que cet enthousiasme n'est pas très sincère. En réalité, cet avant-propos a remplacé un Prélude en vers qui paraît exprimer plus exactement la pensée véritable de Banville :

Il le faut, ma chère muse

Au sein ferme comme un roc,

Pour les mortels qu'on amuse,

Sois v'ian, soit pschutt et sois tschock !

Pour charmer les lycanthropes,

Chaste joueuse de luth,

Invente de nouveaux tropes,

Sois v'ian, sois tschock et soit pschutt !

Autrefois nous nous assîmes,

Prends maintenant ton élan

Et dégringole des cimes ;

Sois pschutt, sois tschock et sois v'ian !

Qu'on te frappe ou te caresse, Ne sois pas contre ce choc Moins v'ian que pschutt, ô déesse, Et sois aussi pschutt que tschock !

G. B., 7 décembre 1883.]

Ne sent-on pas ici l'ironie du poète condamné à faire parler l'idiome des « cocottes » et des « petits cievés » à la chaste joueuse de luth ? Il faut « dégringoler des cimes », en faisant des culbutes sans doute ; il faut vraiment faire le clown et amuser la galerie. Banville a bien l'air de garder rancune au journal des corvées que le journal lui impose ; si le prélude en question est totalement dénué de force comique, ce n'est peut-être pas parce qu'il fait carillonner à nos oreilles trois mots d'un argot depuis longtemps aboli déjà ; ce serait plutôt parce que le rire y sonne faux, parce que le poète y plaisante du bout des dents.

Beaucoup de ces chroniques rimées sont par trop insignifiantes. Comment eût-il pu en être autrement? N'y a-t-il pas dans la vie des semaines « incolores et vagues » où le rimeur chercherait en vain quelque actualité digne d'intérêt ? A certains jours il est réduit, littéralement et sans métaphore, à parler de la pluie et du beau temps ; plusieurs poèmes n'ont pas d'autre sujet : trois dans Nous tous [79, 170, 263J, cinq dans les Sonnailles [12, 24, 36, 97, 146], trois dans la Fournaise [198, 203, 292]. Il est vrai que parfois il tire de ces banalités un parti amusant et inattendu : telle pièce, écrite en juillet et intitulée fort innocemment Temps chauds, dit, non sans brutalité, leur fait aux psychologues qui oublient de vivre à force de vouloir anslyser la vie | D. F., 198] ; telle autre ne craint pas de rappeler, en plein boulevard, le beau symbole grec de Danaé, la terre sèche fécondée par les pluies orageuses que dore le soleil [S. C, 24I. Malgré tout, ce commentaire poétique du Bulletin météorologique reparait un peu trop souvent. La mode est également fort encombrante : le Gil Blas a entendu chanter tour à tour les parures de fleurs naturelles [ N. T., 62], la renaissance du décolleté |n. T., 102], les bottines en peau de daim [N. T., 128], les souliers pointus [N. T., i$8]. Paulo majora canamus ! dit le lecteur impatienté.

Il y a bien quelques pièces plus sérieuses, mais on les trouve dans le plus singulier voisinage qui se puisse imaginer: tantôt il sera question des réceptions académiques [N. T., 173] et tantôt de certaines boîtes auxquelles un préfet de police a donné son nom [N. T., 42, 123 1 ; à des plaisanteries sur la longévité de la direction Perrin au Théâtre-Français, succèdent immédiatement d'enthousiastes quatrains sur Michelet [N. T., 164, 167]. Les Sonnailles, bien que folles avec plus de suite, carillonnent tour à tour cependant en l'honneur de Victor Hugo [S. C, 6| et de la Bastille en carton qui fut l'un des « clous» de l'Exposition [S. C, 18]. Cet assemblage baroque déconcerte et fatigue. Les autres recueils également inspirés de la réalité quotidienne avaient une certaine unité qui manque absolument ici : l'actualité était pour ainsi dire dominée par un fait essentiel, capital ; d'autre part, Banville combattait alors contre un ennemi bien défini, pour une cause que le journal tout entier prétendait servir. Le Gil Blas et l'Echo de Paris n'attaquent rien ni personne, ce ne sont pas des feuilles militantes, ce sont des journaux bourgeois qui doivent compter avec leur clientèle :

4jo THÉODORE DE BANVILLE

on ne peut même pas s'y moquer trop ouvertement de M. Prudhomme. Enfin la situation n'est plus aussi nette qu'autrefois: les artistes n*ont plus à souffrir des mépris de l'épicier, la presse n'a plus à réclamer une liberté que la loi lui accorde ; autrefois on voyait sans peine les grandes lignes de la lutte, on ne voit plus aujourd'hui que de menues escarmouches. Etre obligé de parler, dans ces conditions, de l'actualité, c'est être condamné à causer à bâtons rompus sur des choses dépourvues assez souvent d'intérêt.

« Il ne faut que ce faible à décrier un homme », surtout quand la malignité publique est prévenue depuis longtemps, et qu'elle sait où elle doit chercher le défaut de la cuirasse ! Même lorsqu'il est favorable au poète, et qu'il ouvre ses livres avec respect, le lecteur est un peu déconcerté, puis un peu agacé par ces trop faciles plaisanteries ; ce qu'il éprouve d'abord à lire les recueils en question, c'est un profond désappointement, et il lui faut vaincre une première impression plutôt pénible. Pourtant cette copie assez pauvre des Odes funambulesques rappelle par d'autres côtés quelques-uns des meilleurs vers de la jeunesse du poète. Comme dans les Stalactites, il y a, dans Nous tous et dans les recueils suivants, des croquis lestement troussés. Ce ne sont plus des études de nu, comme la femme aux roses et la femme au peigne ; ce sont plutôt des tableaux de genre, de fraîches petites toiles où sont prises sur le vif d'amusantes figures parisiennes. Ici les auditrices de Caro [N. T., 36], là un minois qu'on dirait crayonné par Latour [N. T., 191], ailleurs une fillette, peu sage en vérité, mais si jolie qu'on n'a pas le courage de lui reprocher son estival négligé [D. F., 199], ailleurs enfin un tableau d'intérieur éclairé d'une façon bien amusante par la lampe et le foyer [N.T., 90]. Après les grandes toiles rutilantes où flamboient les Olympiens exilés, où le Forgeron meurtrit les durs métaux au gré de son caprice, nous voici revenus aux petites études, brossées à souhait pour le plaisir des yeux ; nous retrouvons, comme dans les Stalactites, l'amour des carnations blanches et roses avec une pointe de libertinage : rappelons-nous certains passages de l'Arbre de Judée.

La préface des Stalactites annonçait l'apparition prochaine d'un recueil de Chansons sur des airs connus ; ce projet, abandonné depuis trente ans, est repris en 1876 : on retrouve dans la Fournaise des vers sur l'air de Au clair de la lune et de Giroflè-Girofla ; on y trouve également une pièce intitulée Variations, qui rappelle tout à

fait Nous n'irons plus au bois. J'aime peu, je l'avoue, le premier de ces trois poèmes ; de même que dans le chant des Vendangeurs un refrain populaire évoquait toute une scène de vendanges, ainsi le souvenir de l'ami Pierrot évoque celui de tous les masques de la comédie italienne; rien de plus naturel, mais ce défilé de masques est bien terne :

Voilà Scaramouche

Et don Spavento,

Et^Scapin farouche

Dans son vert manteau.

Cette sèche énumération de noms propres est terminée, on ne sait trop pourquoi, par ce quatrain lugubre :

Je ris ; ma guitare

Chante un air moqueur ;

Pourtant, c'est bizarre,

J'ai froid dans le cœur. D. F., in.

Est-ce un involontaire souvenir des mélancolies romantiques dont Banville pourtant s'est moqué tant de fois? Quoi qu'il en soit, l'effet n'est pas heureux. Je préfère de beaucoup les Belles Filles, écrites sur l'air de Giroflé-Girofla ; il est assez amusant d'avoir remplacé le Diable par l'Amour, auquel d'ailleurs les prudentes fillettes font non moins résolument les cornes:

— Si l'Amour vous rencontre ?

— Taisez-vous ! taisez-vous !

Si ce chasseur nous montre

Son regard jaloux,

Nous lui dirons : Beau masque, Porte ailleurs tes tourments Et le bonheur fantasque De tes faux serments ! D. F., 1 19.

Quant aux Variations écrites en 1 88 1 , c'est un poème d'une disposition assez étrange : le thème en est encore Au clair de la lune, et, sauf le mot de, chaque mot du refrain populaire revient à son tour à la rime ; on aura donc les quatre rimes suivantes : lune, de la, clair, au; puis la série recommencera en sens inverse : clair, de la, lune. De ces sept rimes, la première et la dernière sont féminines, la deuxième et la pénultième sont masculines : elles peuvent donc

terminer un vers du premier distique et un vers du second ; mais les trois autres rimes étant également masculines, il faudra entre chacune d'elles intercaler un distique féminin : clair terminera donc un vers du quatrième distique et un vers du huitième, au terminera un vers du sixième distique. Ce n'est pas tout : comme il faut commencer et finir par le thème, lune terminera le premier vers du premier distique, et de même chacun des mots du refrain terminera le premier vers de son distique; puis lorsque commencera le mouvement inverse qui doit ramener le refrain entier au dernier vers, chaque mot de ce refrain terminera le second vers de son distique, ce qui donnera la disposition suivante :

/ au clair de la lune - — —

Ier distique .... |

au clair de la

— Rimes féminines I au clair

Rimes féminines au

Rimes féminines

au clair

Rimes féminines

au clair de la

au clair de la lune

La symétrie est rigoureuse, et, comme le thème d'une fugue, après

les transformations imposées par les règles, réapparaît tout entier dans le tutti final, ainsi le refrain, après avoir occupé à la rime toutes les positions possibles, réapparaît tout entier à la fin, tel qu'il était au commencement. C'est un tour de force presque aussi prodigieux que de composer une sextine correcte : je ne ferai pour ma part aucune difficulté de reconnaître que Nous n'irons plus au bois est infiniment supérieur.

Vingt-deux vers, c'est beaucoup pour un simple jeu ! La pièce des Stalactites était plus courte et n'avait pas cette régularité, cette symétrie excessive que la préface de 1846 avait mille fois raison de condamner. Mais, cette réserve faite, qu'a voulu faire Banville ? Il a voulu exprimer

... la folie Et l'ivresse du clair de lune,

l'espèce d'obsession de l'astre dont les yeux « poursuivent » le passant, et dont les rayons pénètrent jusque dans la chambre où joue le virtuose. A son tour le refrain devient obsédant et reparaît sans cesse au milieu de l'amoureuse chanson que Pierrot ou Arlequin chante a Colombine :

Colombine, mon cœur, viens au clair de la lune Qui brille dans l'azur céleste comme l'une De tes sœurs ! Viens errer tous deux au clair de la Lune. Allons-nous-en, seuls et charmés, par delà Ces jardins frémissants où la lumière argenté L'étang poli, glacé d'une moire changeante, Allons-nous-en bien loin, mon amoureuse, au clair De la lune... D. F., 72.]

Ces perpétuels enjambements effacent et estompent en quelque sorte le rythme, donnant de la sorte une impression analogue à celle que causerait un paysage vaguement éclairé par cette « obscure clarté » ; enfin, comme dans la Dernière pensée, comme dans les Vendangeurs, l'élément logique est absolument sacrifié à l'émotion : ce chant, avec son leit-motiv opiniâtre, ne présente pas à l'esprit un raisonnement suivi, mais il évoque certaines images, par des rappels de sonorités. Il a une valeur expressive, propre, indépendante du sens des mots qu'il renferme.

Ce retour à la poétique des Stalactites aurait dû amener Ban-

ville à chercher de nouvelles combinaisons de rythmes. Mais ce novateur était, par une étrange contradiction, un timide reculant devant les audaces les plus heureuses x ; on ne trouve guère que deux tentatives nouvelles dans les trois recueils.

La première est une strophe de trois heptasyllabes suivis d'un monosyllabe. Rythme étrange mais non sans charme ; c'est bien plutôt de lui que Sainte-Beuve aurait pu dire ce qu'il disait des petits vers de la Font-Georges : « C'est comme un son de cloche funèbre. » Aussi est-il employé pour dessiner la silhouette pitoyable d'une petite vagabonde :

Sous l'azur, immense dais, Passe, effroi des Vireloques, Une enfant pâle sous des Loques.

Parmi les rares passants Avec des airs de caniche Elle erre comme un chien sans Niche.

Et les étoiles des cieux, Mystérieuses fleuristes, La contemplent de leurs yeux Tristes. N. T., 21 .]

Comme l'enjambement est presque inévitable entre le troisième et le quatrième vers, la rime masculine est très faible et la strophe a l'air imparfaite, inachevée. La figure de la pauvrette se perd ainsi dans l'obscurité toujours un peu brumeuse de la grande ville. C'est un effet analogue qu'il a voulu produire, par d'autres moyens, dans l'odelette des Sonnailles, en l'honneur des fontaines lumineuses de l'Exposition. Elle est écrite en rimes plates, toutes féminines ; les vers sont alternativement de sept et de huit syllabes. Le vers de sept

1. C'est ainsi que, dans la Reine Omphale, il a remplacé le beau ternaire Où je lilais pensivement la blanche laine, par ce vers faible mais, en apparence, plus régulier :

Où je filais d'un doigt pensif la blanche laine.

syllabes a l'air de jaillir impétueusement, et la phrase se continue ensuite sur un mouvement plus lent et plus calme :

Dans votre gloire ingénue Vous montez vers la blanche nue

Par des élans grandioses, Fontaines qui roulez des roses. 'S. C, 1 ",9.

Mais la différence entre les deux mètres est faible, bien que sensible ; par suite, l'allure générale de la strophe est un peu flottante, imprécise ; l'absence de rimes masculines accentue encore ce caractère, si bien qu'on a la sensation d'objets aux contours indécis, irréels, aperçus comme en rêve: comme tout à l'heure, il semble que Banville ait cherché une forme un peu effacée, sans arêtes ni angles vifs ; c'est précisément ce qu'il avait essayé de faire en 1846.

Si les derniers recueils marquent, pour la technique, un retour en arrière, ils représentent, en revanche, au point de vue de la pensée, la continuation et la conclusion logique de l'œuvre du poète. Réalistes, fort occupés des misères et des tares sociales, ils marquent le terme d'une évolution qui commence dès les Rimes dorées et se poursuit dans les Contes et la Lanterne magique ; mais en même temps ils restent lyriques parce qu'ils transforment en symboles les objets qu'ils empruntent à la réalité, parce qu'ils cherchent à faire voir, derrière les apparences souvent laides, un idéal consolant et réconfortant : par là ils se rattachent au « livre de foi et d'espérance» que sont les Exilés. Toutefois les consolations qu'ils apportent aux hommes, les exhortations par lesquelles ils s'efforcent de relever les courages abattus, leur morale, en un mot, est plus terre à terre peut-être, mais aussi plus pratique ; par certaines pages, la Fournaise rappelle l'inspiration morale des Roses de Noël. Dans ces trois livres, les pièces qui méritent de retenir l'attention n'offrent guère d'éléments nouveaux, mais elles présentent comme un résumé des doctrines que nous avons vu lentement se former et se préciser depuis les Cariatides. Ace titre, Nous tous, les Sonnailles et la Fournaise conserveront toujours un certain intérêt : on regrettera seulement de voir cette partie du monument envahie par les herbes folles, par ces petits vers futiles dont personne n'aurait déploré la perte.

Dès 1884, le Gil Blas publiait les dix premières pièces de Nous tous, dont quelques-unes sont d'un réalisme assez brutal et assez

amer ; les années suivantes, Banville alla plus d'une fois chercher ses modèles dans les rues, et même dans les moins sûres. Les premiers poèmes de la Fournaise, qui ne furent pas écrits pour le journal, peignent aussi de lamentables ruines humaines, d'attristantes et grotesques horreurs. L'adversaire de Courbet est-il donc passé avec armes et bagages à cet art bourgeois tant de fois honni? Nullement. On a vu comment il le maltraite dans les Contes et les Petites Etudes; il ne l'épargnera pas plus en vers qu'en prose : après avoir dénoncé sa niaiserie et sa fausseté, il dénoncera son inquiétante passion pour le fumier :

Longeant les murs seigneuriaux

Des hôtels dont Paris s'honore,

Les lourds, les sombres chariots

Défoncent le pavé sonore.

Ils encombrent la rue. Où fuir ?

O triste revers des ribotes !

Voici leurs longs tuyaux de cuir Et leurs hommes à grandes bottes.

Le vent glacé dans nos cheveux Met des caresses dérisoires.

On voit briller de rouges feux Parmi des tas de choses noires.

Les chariots exorbitants, Sans attendre que Paris dorme, Ainsi que des Léviathans L'offensent de leur masse énorme.

Qu'emportent-ils ? N'écrivons là Aucun mot que le goût rature, Tiens ! c'est bien malin ! c'est de la... Non, c'est de la Littérature ! [N. T., 66.]

Quant à Zola, coupable cependant d'avoir remué plus d'une fois cette « littérature »-là, Banville lui fait, comme dans ses chroniques, une place à papt. Il l'admire en dépit de son naturalisme, et l'odelette qu'il lui adresse après la publication de la Joie de vivre, dit nettement pourquoi :

Répandant l'ironie à flots,

Zola, dans son tragique livre,

Nous émeut avec des sanglots

Sur la joie affreuse de vivre. [N. T., 194.

Ironique et tragique, voilà donc ce qui rend le naturalisme acceptable : loin de reproduire servilement la vie commune et vulgaire, il doit saisir en elle et montrer uniquement le drame tour à tour hideux, pitoyable ou grotesque.

C'est ainsi que les poèmes de la Fournaise vont peindre, ou plutôt transfigurer la réalité de la rue. Voici par exemple une horrible vieille aperçue près du marché Saint-Germain :

Grand corps en deux ployé, tas de choses flétries, Comme les vieilles dans les antiques féeries, Vêtu de vieux tricots, de haillons, de gilets, Spectre laissant pourrir sur de vagues mollets Ces vils jupons mordus par le ruisseau vorace, Où l'on ne voit plus rien que la boue et la crasse. Le nez et le menton pointus ; la bouche, écrin Vide ; sur le front noir, ces deux mèches de crin ; Ce fouillis de lambeaux affreux, de souquenilles ; Ces pieds entortillés dans de sales guenilles...

Ici le portrait s'arrête et, sans transition, sont invoquées toutes celles en qui s'incarna la Beauté :

Oui, tout cela — divine Hélène au front d'argent, Que la Lune, ta sœur, admirait en songeant ! Toi dont la jambe nue éblouissait le pâtre, Diane ! toi, Laïs ! vous, Phryné, Cléopâtre ! Eve ! toi dont les fleurs géantes et les cieux Et les fleuves, avec leur chant délicieux, Et les lions ravis disaient l'épithalame...

et le poème se termine brusquement sur ce cri d'épouvante et d'ironie :

Cela, tout cet amas d'horreurs, c'est une femme ! [D. F., 5.]

Non, ce n'est pas une femme ! c'est la Vieillesse misérable, c'est une effrayante divinité trop hideuse pour que rien paraisse bas en elle, même la crasse. A force d'horreur, voilà cette lamentable humanité grandie à la taille d'un symbole.

En plusieurs endroits, Banville a même précisé son intention en faisant suivre ces idylles delà rue d'un bref commentaire qui dégage le sens éternel et général de cette vision d'un instant. La Charrette,

par exemple, est composée tout à fait comme V Albatros de Baudelaire : cette charrette hideuse est pleine des plus belles fleurs, mais la charge embaumée est traînée par une « abominable vieille » :

Elle est couleur de pain d'épice.

Cuite au grand air, et ses yeux bleus Sont profonds comme un précipice Ouvert sous un ciel fabuleux.

En elle le poète se reconnaît, vieilli, attristé, mais toujours poète :

Et moi, rimeur à l'âme altière, A présent mon sort est pareil A celui de la bouquetière Qui vend des fleurs et du soleil.

J'ai subi les fureurs, la haine,

La gaîté des merles siffleurs,

Et d'autres ennuis, mais je traîne

Aussi ma charrette de fleurs. "S. C, 248.

Ailleurs il peindra un vieillard presque aussi horrible que la vieille de tout à l'heure :

Son habit n'était rien que loques et que trous,

Dans sa chemise ouverte on voyait ses mamelles,

Et ses souliers percés n'avaient plus de semelles... D. F., 60.]

Il mangeait un pain dur sur le trottoir d'une rue misérable et lépreuse ; à ses pieds une foule famélique cherchait des vers dans la fange du ruiseeau. Quel est ce misérable? C'est le peuple même et la volaille légendaire que, depuis Henri IV, il pourra toujours mettre au pot... demain !

Si ces malheureux symbolisent la Vieillesse et ia Misère mêmes, combien, à plus forte raison, certains autres spectacles de la rue prendront-ils un sens douloureux et terrifiant ! La Fille tient au moins autant de place dans ces vers que dans les Contes, balayant le trottoir de sa robe de soie, ou buvant avec des voleurs au fond d'un bouge [N.T., 19, 26], tantôt misérable petite prostituée de treize ans,

Traînant son corps tragile et son âme tuée,

tantôt vêtue de somptueux atours, rouge comme la bète écarlate,

Seule comme un lépreux ou comme le bourreau D. F., 10, 16 ,

car elle inspire à tous les hommes plus de terreur encore que de désir. Pitoyable ou effroyable, la Fille est le produit naturel d'une société mauvaise, et le bourgeois qu'elle scandalise est peut-être responsable de sa prostitution :

Nous sommes des êtres fictifs Créés par vos désirs lubriques.

Vos bras difformes et velus

Sont ceux où nous nous reposâmes

Et nous ne sommes rien de plus

Que les figures de vos âmes. rN. T., 259.]

Mais la Fille incarne aussi la vengeance du peuple qui, par elle, conquiert la richesse et la puissance, et met le pied sur la nuque de ses maîtres. Les hétaïres les plus huppées ont eu des origines

misérables :

... ignorant le bain, Vous aviez, fillette aux yeux pâles, Treize ans, l'âge de Chérubin, La bouche rose et les mains sales. S. C, 17;.

Ces pauvres « traîneuses de loques » effraient et dégoûtent les beaux petits garçons des Champs-Elysées; mais voici qu'une vieille — est-ce une fée ou seulement la marchande d'oubliés ? — prédit aux unes et aux autres un « juste retour » :

Ces fillettes aux dents pointues Seront quelque jour mieux vêtues Que vous ne l'êtes à présent.

Tout arrive en ce monde infirme !

Un jour viendra, je vous l'affirme, Où ces Gothons et ces Margots Vous siffleront comme des merles Et, pour rire, fondront vos perles Dans leur vin de Château-Margaux.

Les diamants à leurs oreilles

Pendront comme la grappe aux treilles.

Alors le temps aura marché,

Et c'est vous, ô jeunes microbes,

Qui leur achèterez des robes,

Chez les Worths, plus cher qu'au marché I [N.T., 117.]

Et non seulement ils se ruineront, mais ils s'abaisseront aux pires turpitudes, eux qui seront peut-être alors les puissants du jour :

Il n'en est pas un seul, parmi ces demi-dieux,

Dont le renom vermeil dans la gloire se dore

Qui ne m'ait dit : Mon cher Belzébuth, je t'adore !

Et je les ai tous vus, qui, par terre accroupis.

Se roulaient, comme des bêtes, sur mes tapis.

Il n'est pas un d'entre eux qui, retenant son souffle

Et rugissant d'amour, n'ait baisé ma pantoufle. D. F., 18.]

Ainsi la Fille, « pierreuse » ou « cocotte », c'est l'héroïne de l'éternelle tragédie où le Vice, né de la Misère, se venge sur la richesse, l'avilit, la dévore, et recrée la misère à son tour. Nous voilà bien loin du boulevard !

D'autres fois nous y restons... en apparence; mais soudain le promenoir des Parisiens se peuple tout à coup d'êtres fantastiques : ces gens qui boivent au café des apéritifs dont les Borgia peut-être eussent frémi, ne savent pas quel étrange sommelier les leur a versés :

Spectre galamment attifé, Arborant sur son blanc visage de squelette

Des favoris en côtelette, Et de blanc cravatée, ainsi que pour un bal,

Avec la fierté d'Annibal Jetant son cri farouche à ceux qu'elle terrasse,

Le Mort dit : Boum ! Versez, terrasse ! [D. F., 75."

Tels autres qui flânent en contemplant l'asphalte ne voient pas, dans la féerie du couchant, tout le cortège des Dieux tués par la bêtise, Tégoïsme et la lâcheté des hommes :

Dans le ciel éclatant de sang, d'or et de soufre

Se tord de désespoir tout un peuple qui souffre ;

Ce sont les Dieux, les rois, les guerriers, les vainqueurs,

Ceux qui donnent pour nous tout le sang de leurs cœurs.

Dans la flamme, pareille à des oranges mûres,

Ce sont les Dieux, casqués, mitres, couverts d'armures,

Bourreaux du néant sombre et du marais hideux...

... Et les Dieux dans le ciel brûlant qui s'irradie

Se tordent, frémissants, mordus par l'incendie.

Sentant s'ouvrir pour eux le gouffre incandescent,

Ils exhalent enfin leur plainte, et s'adressant

A l'homme, qui n'a plus d'espoir ni de bravoure,

Cependant que la flamme atroce les entoure

Et dévore leurs fronts vermeils et leurs cheveux,

Ils disent : Nous mourons parce que tu le veux! D. F., 12.

Nous voilà, d'un seul coup d'aile, emportés vers le pays fantastique où passe le cortège des Olympiens exilés. Allons-nous assister au retour des Dieux ?

Sans doute, ou sinon l'artiste manquerait à sa mission. Après avoir montré toutes les laideurs et toutes les misères de la vie moderne, Banville nous montrera tout ce qui peut nous permettre d'y échapper : la nature, les génies, la famille, le travail. Loin des bavards et des sots, le sage éprouvé par la vie lit Pindare, Homère, Shakespeare, sous les vertes futaies ou dans son jardin parfumé par les roses [D. F., 42). Il écoute l'envie qui clabaude autour des tombes illustres, mais il reste pieusement fidèle au culte des héros :

Maître, je suis un flot parmi les flots sans nombre,

Mais depuis le matin j'ai marché dans ton ombre ;

J'ai parfois réfléchi ta lumière, et si peu

Que je sois, j'ai pu voir en toi l'infini bleu.

Tant que je vivrai sous les grands cieux qui se dorent,

O père, je serai parmi ceux qui t'adorent,

Fidèles, et s'il n'en reste qu'un, je serai

Celui-là, plein d'amour et le cœur ulcéré ! D. F., 42 ,

et dans cette adoration fervente il trouvera le réconfort et l'apaisement. Toutefois il est des douleurs que ne consolent ni la nature ni les poètes ; ils ne peuvent apporter l'oubli à celui qui pleure

Sa femme et ses enfants, chers spectres envolés ;

ceux-là seuls sont les vrais heureux qu'entoure l'affection d'une

famille :

Aimer, sentir auprès de soi La compagne chaste et fidèle Qui chasse le tremblant effroi, Voir son bon sourire...

Voir dans les yeux d'un cher enfant S'allumer l'éclair du génie...,

c'est vraiment « la Joie de vivre », et Zola s'est trompé lorsqu'il

l'a niée :

Je ne suis pas de votre avis !

Non, la vie est robuste et saine,

J'en atteste mes yeux, ravis

D'avoir vu l'éternelle scène. "N. T., 194.

Quant aux sots pour qui le pessimisme est bien porté, ils doivent imputer leurs idées noires à la manie de tout analyser, de couper tous les cheveux en dix, si toutefois ils ne sont pas des déséquilibrés de l'absinthe et de la morphine.

Nulle part, sinon dans les Roses de Noël, Banville n'avait célébré de la sorte la famille; jamais l'enfant n'avait tenu dans aucun recueil une place aussi importante et aussi honorable. Ça et là, de jolies frimousses de bambins font oublier les demoiselles trop faciles et les messieurs qui font si sérieusement la fête en leur compagnie. Voici, précédant les tableaux de vraie misère et de vrai désespoir, la douleur touchante et comique de la « pauvre petite Lili » dont Petit Paul, « un sacripant », a massacré la poupée [N. T., 3]. Aux approches du jour de l'an, voici un pauvret lamentable, « très maigre et bleu de faim », dont l'innocente gourmandise nous fait pourtant sourire :

O petit Jésus adorable Que parent de riches colliers, Si tu veux m'être secourable, Donne-moi d'abord des souliers.

Puis, comme toi seul es le maître,

Afin de m'aiguiser les dents,

Bon Jésus, tu pourras peut-être

Mettre un peu de bonbon dedans ! N. T., 65,

Puis, tout près — les deux pièces parurent le même jour au Gil Blas — les ambitions naïvement démesurées d'enfants gâtés qui n'ont jamais trop de joujoux :

Fillette rose et fier bandit

Et douces têtes blondes, Les petits enfants nous ont dit,

Menant leurs folles rondes :

Nous voulons bien de beaux joujoux,

Des Pierrots aux prunelles De turquoise et des Chinois fous

Et des Polichinelles.

Lorsqu'ils ont énuméré — pendant dix strophes — tous leurs désirs, ils concluent avec l'assurance de petits bonshommes qui savent bien tout ce qu'ils sont :

Donnez-nous les plus beaux joujoux,

Les jardins, les garennes.

Mais, ô petits parents, c'est nous

Qui sommes vos étrennes ! N. T.. 76.

Ce petit monde qui s'amuse d'un rien, qui n'a cure ni du grand art, ni de la mode, qui dit naïvement ce qu'il pense et ce qu'il veut, consolerait tous les « psychologues à l'œil subtil » s'ils daignaient jeter les yeux sur lui [S. C, 157]. L'enfant est en effet celui dont les pieds n'ont pas encore touché la boue, et, comme il est pur, les habitants du pays qu'il a quitté pour un temps le connaissent encore :

Dans l'apaisement bleu de l'ombre enchanteresse,

Pendant que vous dormez, des Anges tout petits

Chant ent pour vous des airs doux corn me une caresse. D. F., 176.

La Fournaise commencera par une véritable apothéose de l'enfance : dans le jardin du Luxembourg, des bambins jouent ; demain ils seront des hommes, ils feront et souffriront le mal ; déjà toute la cohorte des vices les guette comme une proie :

Et tous en regardant les beaux petits enfants

Disaient : Vous serez les acteurs des sombres drames,

Les vivants. Vous serez des hommes et des femmes,

Nés de la fange, par le désir entraînés,

Abjects, vains ; c'est pourquoi vous nous appartenez.

Ivres et furieux, vous chercherez vos joies

Dans la chair pantelante, et vous êtes nos proies.

Mais soudain les fantômes s'envolent épouvantés, devant

Un enfant couronné d'épines, que ceignait

Une blanche auréole et dont le front saignait...

... Et lui, le chaste Enfant, tandis que les petits

Le regardaient sans peur de leurs yeux téméraires.

Il leur disait : Jouez en paix, mes petits frères. D. F., 1 .

Cet Enfant-Dieu, vainqueur du mal, que les innocents peuvent seuls regarder en face, ne symbolise-t-il pas la sainteté et la divinité de l'enfance même?

Pourtant le spectacle consolant de l'enfance, les joies de la famille, les poètes, la nature ne sauraient faire oublier le mal et la laideur à celui qui n'a pas agi, qui ne s'est pas donné tout entier à quelque œuvre généreuse. Si le sage peut attendre « l'instant mystérieux », c'est qu'il fut à son heure « bon soldat, bon artisan » ; par l'action l'homme échappe aussi bien au ridicule qu'aux remords : le prêtre célébré dans Nous tous, ce héros crayonné par Daumier, mais en qui revit l'âme de M&rr Myriel, est beau malgré sa tournure baroque et ses vêtements râpés [N. T., j]. Agir, travailler, lutter, c'est le seul moyen de vaincre les passions bêtes et viles, de se relever lorsqu'on est tombé, de relever les autres à l'occasion.

C'est là le dernier mot de l'œuvre de Banville, et c'est la conclusion du dernier livre qu'il fit paraître, à la veille même de sa mort : Marcelle Rabe. Œuvre étrange et parfaitement irréelle, où s'agitent des courtisanes intelligentes et généreuses, — j'allais dire vertueuses ; une honnête bourgeoise aussi dévergondée que compliquée ; un artiste bourru qui est un grand sage, et un grand savant qui se conduit comme un sot ; œuvre aussi peu « vécue » que possible, et pourtant curieuse et attachante parce qu'elle résume toute la philosophie du poète, tour à tour amère et joyeuse, regardant la vie en face et découvrant sous les mots les plus beaux les plus vilaines choses, mais croyant tout de même à la beauté de l'effort, à la grandeur et à la valeur de tout sacrifice, de tout renoncement.

Marcelle Rabe est une courtisane dont le médecin Daniel Mathis est devenu follement amoureux, sans jamais lui avoir parlé. Un étrange concours de circonstances, dans lequel les Grecs eussent reconnu la Fatalité, met les deux héros face à face : Daniel sauve Marcelle d'une terrible maladie, et celle-ci, pendant sa convalescence, devine qu'elle est aimée du médecin. Mais, comme nous l'apprend au début le peintre Jean Carion, elle n'est pas une créature vulgaire : déchue malgré elle, elle sait qu'elle n'en est pas moins indigne, que la fange où le sort l'a entraînée l'a souillée à jamais, et que la courtisane a perdu pour toujours le droit d'aimer. Puisque Daniel la désire, elle se donnera tout entière, elle le grisera de caresses, mais elle ne lui dira pas qu'elle l'aime. Il insiste avec un

entêtement aveugle ; il veut se faire dire le mot que Marcelle a juré de ne pas prononcer ; lorsqu'elle ne peut plus éluder là question, elle lui répond : « Non, je ne t'aime pas ! »

— Alors ces baisers, ces caresses que vous m'avez donnés, vous n'en partagiez pas l'ivresse avec moi ? C'était une comédie et un mensonge.

— Oui, dit Marcelle, c'était une comédie et un mensonge, car, en fait d'amour, je n'ai rien de mieux à donner. Mais je te veux heureux, libre, débarrassé de moi ; et si jamais mon dévouement, toutes mes minutes employées à te servir et le don de ma vie que je compte pour rien pouvaient t'être utiles à quelque chose, tu comprendrais que je t'aime autrement et mieux que comme une femme amoureuse.

Marcelle veut renvoyer Daniel à ses travaux, à l'hôpital, à l'éternelle bataille contre la souffrance: «Il faut me fuir et fuir mes pareilles». Il obéit, mais mal : l'image de la courtisane l'obsède et le poursuit jusque devant la table d'opération. En vain son ami, Jean Carion, lui fait honte de cette passion de collégien égoïste et ridicule :

Dans ce triste duel, il y a une femme, qui est toi, et il y a une âme virile, un courage d'homme qui est Marcelle Rabe. Ah I tu l'as soignée, tu l'as guérie, tu lui as sauvé sa peau, et généreusement tu la lui demandes en paiement ; est-ce qu'elle te la refuse ? Mais toi, tu ne t'en contentes pas, et ce que tu veux, c'est que Marcelle Rabe te donne la peau d'Agnès ou de Théodore, vierge et martyre. M. R., -].

Les rudes objurgations du peintre ne font pas plus que la douloureuse franchise de Marcelle. A bout d'arguments, elle en vient au remède héroïque, au remède qui va la faire souffrir atrocement elle-même, qui mettra Daniel à deux doigts de sa perte, mais qui le sauvera.

Une amie de Marcelle, Suzanne Brunel, une courtisane aussi, et de la même espèce rarissime, découvre que Daniel a jadis aimé — le plus platoniquement du monde — une jeune fille, nommée Claudine, qu'il rencontrait dans les rues de Saint-Denis, et qu'il n'a jamais saluée. Sur ces pauvres indications, Suzanne retrouve la belle inconnue mariée au banquier Vandrenne; son salon est ouvert a tous les artistes en renom et Jean Carion est « une des bêtes curieures qu'on y montre ». Il sera donc facile de pré-

senter Daniel à Claudine: l'ancien amour chassera le nouveau, Marcelle sera, comme elle veut l'être, oubliée. Le plan réussit à la perfection : Daniel n'est pas plutôt présenté à Claudine Vandrenne qu'il reconnaît sa Béatrice de l'avenue de Paris, et, comme par enchantement, il croit tout ce que Marcelle lui a dit des courtisanes et d'elle-même :

Son corps est une marionnette habillée à la mode la plus récente ; la chevelure qu'elle a est celle qui se porte pour le moment ; son sourire est celui qui se vend bien... O ciel ! il l'avait aimée, ou plutôt il avait cru l'aimer, cette femme dont la troublante beauté n'existe pas, dont l'âme n'existe pas, souillée dans toutes les boues, salie dans tous les ruisseaux. 'M. R., 141 .

Comme la nouvelle passion du médecin n'est bientôt plus un secret pour personne, Marcelle peut savoir qu'elle est abandonnée et méprisée autant qu'elle le désirait, sinon plus !

Mais Claudine Vandrenne, en bourgeoise qu'elle est, a beau se composer un personnage immatériel, chaste, éthéré comme une vierge de primitif, croyant faire oublier par là que son père vendait des huiles à graisser les machines : en réalité, c'est une Messalwie. Elle n'a pas tardé à venir chez le médecin ; après les phrases sentimentales, les pleurs et l'évanouissement d'usage, elle s'est donnée à lui en une étreinte hardie et furieuse. Puis elle est revenue chaque jour, jamais lassée ni rassasiée, donnant à son amant de si « formidables joies », que Marcelle semble en comparaison « une innocente et ridicule pensionnaire » [M. R., 169]. Au contact de cette étrange personne, toujours parfaitement virginale dans le monde, Daniel Mathis s'abêtit peu à peu. Sa haute intelligence n'y résisterait sans doute pas si un incident ne venait rompre le charme. Dans une soirée chez les Vandrenne, on a représenté une pantomime singulièrement libre ', que Claudine, à la stupeur du médecin, a regardée

1. Cf. M. R., chap. xxvii. Cette pantomime, jouée par Coquelin cadet et M"e Invernizzi, sur une musique de Paul Vidal, paraît inspirée de deux pantomimes dont il est question dans le Journal des Goncourt (t. vu) :

« Daudet m'emmène chez lui, pour assister à la répétition de Pierrot assassin de sa Femme, joué par l'auteur, par Paul Margueritte... Et sur celte picrrotade macabre, le jeune musicien Vidal a fait une musiquette tout à fait appropriée au nervosieme de la chose. » (6 février 1887.)

» Ce soir, chez Daudet, répétition de la pantomime de Margueritte, où Invernizzi fait la Colombine rose, montée sur de hautes bottines noires. Dans son jei

avec un parfait étonnement : dix minutes après, Daniel surprend sa maîtresse dans les bras d'un beau chanteur espagnol qu'elle baise « comme une affamée » [M. R., 261]. Cette fois il est guéri ; dans son âme ressuscite

... la passion de savoir et de dévouement qui pendant longtemps avait été tout lui-même. M. R., 266.

Jean Carion, qui avait rudoyé ses ridicules amours, le reçoit à bras ouverts, et la généreuse Marcelle, qui s'est humiliée, sacrifiée, torturée pour sauver Daniel, Marcelle qui l'aimait, qui maintenant vit seule et chaste pour ne plus souiller cette chair indigne de son ami, Marcelle Rabe lui adresse ce viril adieu :

Méprise les niaiseries sentimentales et, avant tout, sois bon, brave, comme tu mérites de l'être, et chaque fois que tu auras étouffé dans ton cœur une lâcheté égoïste et fait un pas vers la vérité, sans que j'apprenne et qu'on me dise rien, je deviendrai forte et heureuse... Chaque belle action que tu feras, chaque effort pour savoir, chaque élan de vertu et de sacrifice sera une goutte d'eau qui apaisera un peu les brûlures de mon inextinguible enfer. Tu es revenu de la sombre nuit où s'agitent les folies de la haine, de la tristesse, du faux amour. Et à présent quête voilà guéri, médecin, guéris les autres ! M. R., 288. ]

En se donnant avec joie et tout entier à la science, Daniel soulagera cette âme en peine, abrégera ses épreuves, parce qu'il aura contribué selon ses forces à faire une humanité meilleure, qui ne fera plus de la femme son jouet. La Fille, née de la lâcheté, de la bêtise et de 1 egoïsme humain, ne disparaîtra qu'avec cet égoïsme, cette bêtise et cette lâcheté. Chaque geste de bonté, de vérité, d'héroïsme, relèvera un peu celles qui sont au fond de la géhenne.

Il est un peu trop facile de déclarer que cette courtisane carmélite et cette Béatrice dévergondée n'ont jamais existé que dans la fantaisie du poète. Sans doute les héros de cette aventure ne sont pas vrais, en un certain sens, parce qu'ils ne sont que des symboles.

mêlé de danse : une valse à l'effet de triompher de la résistance de Pierrot, une valse, les bras derrière le dos, d'une volupté charmante. » (17 avril 1888.)

Dans la pantomime jouée chez les Vandrenne, Pierrot n'assassine pas Colombine, mais il lui retire son âme de la poitrine pour savoir combien de fois il a été trompé; plus loin, Colombine, pour reprendra les bijoux dont s'est emparé Pierrot, « commence une danse endiablée, enlaçante, voluptueuse jusqu'au délire, qui allume Pierrot comme un amadou ».

Et tout le livre, aussi bien l'action principale que les épisodes, n'est que le résumé symbolique des idées chères à Banville. Le jeune savant qui est déjà un maître, et qui pourtant joue tour à tour, d'une manière également ridicule, Armand Duval et Roméo, c'est la faiblesse humaine, toujours esclave du féroce Amour, qui dompte les plus forts, avilit les meilleurs, aveugle les plus clairvoyants; c'est l'homme malheureux parce qu'il n'a pas encore renoncé, parce qu'il ne s'est pas donné tout entier à la science, parce qu'il s'obstine à vouloir réaliser sa chimère. Quant à Marcelle Rabe, ne nous demandons pas où Banville a bien pu la rencontrer : cette question n'aurait aucun sens. Elle et son amie Suzanne, ces deux filles qui savent combien elles sont avilies et dangereuses, qui le disent, qui s'humilient et se sacrifient, ne sont pas des courtisanes : elles sont les héroïnes de la douleur et de l'expiation, elles sont le Repentir clairvoyant et sincère qui ne marchande pas le prix de son rachat ; elles symbolisent l'âme humaine qui, même déchue, même tombée dans la boue, se souvient encore qu'elle a des ailes et voudrait remonter vers les étoiles !

Conclusion

Jugements sur Banville au lendemain de sa mort. — Causes de l'injustice de la critique. — - Que Banville a subi le sort de presque tous les poètes. — Qu'il eut de nombreux ennemis et n'eut pas de partisans ni de disciples à proprement parler. — Que les gens et les moeurs attaqués par lui persistent encore. — Tort que lui ont causé ses dernières oeuvres.

Sa théorie de l'inspiiation. — Que l'humilité est le premier devoir du poète. — Que par suite Banville s'est interdit de formuler ex cathedra les principes de sa poétique.

Tempérament et théories de Banville. — Son origine normande et bourbonnaise. — Grande aptitude d'assimilation. — Qu'il procède un peu de tous les romantiques. — Que doit-il à son éducation ? — Dans quelles conditions débute-t-il ? — Quelles attitudes a-t-il eues en face de la société bourgeoise ? — Les deux parties de son oeuvre. Dans quel rapport sont-elles ?

L'imagination de Banville. — Amour de la couleur. — Les Dieux grecs ; comment les a-t-il représentés? comment peut-on concilier son paganisme et son catholicisme déclaré? — L'optimisme de Banville ; qu'il n'est pas fait de l'ignorance du mal. — Haute idée du rôle de l'artiste. — Que la poésie contemporaine procède bien souvent de Banville et que le désaccord sur la question de la lime résulte surtout d'un malentendu, créé, en partie, par Banville même.

Dans la nuit du 12 au 13 mars 1891, Banville, dont la santé n'avait jamais été très florissante, était emporté en quelques heures. Comme il l'avait demandé, aucun discours ne fut prononcé sur sa tombe, mais les oraisons funèbres ne lui manquèrent pas pour cela. La bibliothèque municipale de Moulins possède un recueil des articles nécrologiques consacrés au poète : c'est un très gros volume. Tous les journaux parisiens, un assez grand nombre de journaux de la province et de l'étranger, évoquèrent l'amusante physionomie de

... cet homme menu, complètement chauve, glabre, avec de petits yeux noirs frétillants, avec un étrange tic de la bouche qui découvrait les dents, tantôt à droite, tantôt à gauche ' ;

ils rappelèrent aussi sa bonté, sa bienveillance, sa gaité, son esprit. Mais ce fut tout : il semble qu'ils louèrent longuement l'homme pour se dispenser de parler de l'artiste. Quelques-uns seulement

'.. Marcel Schvvob, Evénement du 14 mars 1891.

rappelèrent « la modeste fermeté de ses convictions »', mais la plupart gardèrent le silence : d'aucuns, sans doute, ne voulaient pas hasarder un jugement sur le mort de la veille, mais la plupart se turent parce que Banville était pour eux le poète frivole, sans idées, danseur de corde, jongleur, funambule, et cetera. Tous, à la vérité, se crurent, au lendemain de la mort, obligés à quelque discrétion ; mais comme il se trouve toujours quelqu'un pour mettre des points sur les i qui n'en ont pas besoin, le Journal de Genève réunit toutes les critiques, tous les contre-sens et même tous les non-sens épars dans les journaux d'alors... et d'autrefois :

La poésie de M. de Banville a cela d'original qu'elle est une poésie sans idée, consistant tout entière dans le rythme et la rime, dans le mouvement et la couleur des mots. Cette observation, que M. Jules Lemaître a faite le premier, je crois, n'est pas contestable. Il n'y a dans les très jolis vers de ce poète ni pensée ni même simplement du rêve. Jamais esprit ne fut plus étranger aux problèmes, aux tourments, aux complications infinies de l'âme contemporaine. Jamais on n'eut moins de philosophie, je veux dire moins de réflexion sur soi-même et sur les choses. Cet artiste qui avait le gosier du rossignol, semble en avoir eu aussi le cerveau... Ses pièces de poésie, disons-nous, sont des coupes vides de toute liqueur capable de désaltérer la soif de l'âme... Il n'a jamais aimé, ni jamais haï ; sa seule aversion pour le « bourgeois » (style 1830) n'était qu'aversion d'atelier, affaire d'école et de métier, de mode et de pose, non un sentiment réel...2

Au fond, s'ils se sont exprimés parfois avec plus de tact et de courtoisie, les critiques et les historiens de la littérature n'ont pas été beaucoup moins sévères en général. Même pour les plus indulgents, la poésie de Banville n'est guère qu'une aimable fantaisie, parfaitement vide mais richement rimée ; pour peu qu'un auteur fasse jouer un acte en vers d'où la consonne d'appui ne soit pas trop absente, on compare cette piécette au Baiser, car c'est là, bien entendu, l'œuvre capitale du théâtre de Banville. D'où vient cette injustice à l'égard d'un homme dont l'œuvre, à tant d'égards, méritait d'être prise au sérieux ?

Assez souvent les poètes, et probablement tous les artistes, sont mal jugés dans les années qui suivent immédiatement leur mort:

i. Marcel Schwob, Icc. cil.

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