‹ Théodore de Banville, 1823-1891Chapitre 129 sur 141 · Journal de Genève, 22 mars 1F9L · texte numérisé non relu

Journal de Genève, 22 mars 1F9L

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les amis oublient ou disparaissent, les envieux deviennent plus hardis, les censeurs ne sont plus retenus par la crainte salutaire d'une cuisante riposte. Lorsqu'un écrivain a, par quelque endroit, atteint la perfection, ses successeurs, ne pouvant le surpasser en l'imitant, essaient de le renverser de son piédestal, traitent en ennemi celui dont ils recueillent l'héritage : Boileau n'a pas vu que Malherbe n'eût pas été possible sans Ronsard ; les romantiques ont eu bien de la peine à comprendre que Racine était un grand tragique ; les parnassiens furent bien sévères parfois pour les romantiques. Faut-il s'étonner que les derniers venus aient reproché aux parnassiens leur culte de la forme correcte et de la rime exacte ? D'autre part le public ne juge pas un homme sur ses œuvres, qu'il ne lit guère et n'entend pas toujours, mais sur une étiquette donnée une fois pour toutes, assez souvent à la diable. C'est si commode de retrouver dans sa mémoire un nom propre et un adjectif! « L'impeccable Théophile Gautier, l'impassible Leconte de Lisle... et Banville le poète funambulesque. » Il a lui-même, dans Paris vécu, expliqué avec humour sa propre mésaventure : « Balzac, dit-il, après avoir écrit Eugénie Grandet, est devenu, est demeuré et demeurera « l'auteur d'Eugénie Grandet ». Cent, mille autres volumes ne sauraient changer cela: on ne peut cependant pas exiger que tous les gens qui parleront de lui aient lu son œuvre !»[P.V.,64]. Banville est donc resté « le poète des Odes funambulesques » ; qu'importe si ce volume est minuscule et s'il renferme surtout des folies de jeunesse ! « Seigneur ! délivrez-nous de la métaphore ! » disait Paul-Louis Courier ; « Seigneur ! » pourraient dire les poètes et les artistes, « délivrez-nous des périphrases de la critique ! »

Il est probable aussi que Banville a été victime de nombreuses rancunes. Cet homme si bienveillant avait la dent fort dure à l'occasion, et les traits qu'il lançait avec une ironique nonchalance faisaient parfois de profondes blessures. Combien de vanités et de nullités sentirent s'augmenter chaque semaine leur colère et leur dépit ? Mais comment répondre à un homme qui ne se fâchait guère, qui toujours avait les rieurs pour lui, sans compter le bon sens et la vérité? Il fallait bien affecter l'indifférence et faire semblant de l'ignorer.

Pour défenseurs, il n'eut qu'un nombre — forcément restreint — d'amis fidèles, mais non pas, à proprement parler, un parti. Son

humeur était trop indépendante : ce pieux disciple de Victor Hugo a critiqué durement parfois le romantisme ; ce républicain n'a pas admiré du tout la République fondée par ses amis, et il n'a pas craint de le dire. En pleine réaction, après les journées de Juin, il n'a pas caché son estime pour la Montagne, de même qu'il a célébré l'exilé de Jersey au lendemain des Châtiments. Mais loin de se raidir dans son attitude d'opposant, il trouva le moyen d'avoir avec l'empire des relations courtoises, sans rien abdiquer ni rien dissimuler de ses convictions. Peu d'hommes certainement furent plus étrangers que lui à l'esprit de parti, de secte ou de coterie. Rien n'est plus honorable sans doute, mais rien n'est plus dangereux: le public étiquette les opinions comme les œuvres, et quand il s'aperçoit que l'étiquette est fausse, il ne s'en prend jamais à l'infirmité de son jugement : il accuse l'homme d'avoir changé, d'être léger, inconstant, sans conviction ni principe. Encore celui-là est-il heureux dont on n'explique pas la conduite par les raisons les moins honorables ! D'autre part les clans politiques ou littéraires n'applaudissent qu'à charge de revanche, et ne soutiennent pas volontiers les gens qui sont capables de protester contre les excès, les préjugés, les injustices, les sottises de leurs amis.

Ce railleur à l'humeur indépendante n'hésita pas à s'attaquer au triomphateur du xixe siècle, à ses pompes et à ses œuvres. S'il n'a pas été vaincu dans cette lutte inégale, du moins il est tombé avant que la bataille ne soit terminée ; toutes les misères sociales qu'il a dénoncées et déplorées, il pourrait les déplorer et les dénoncer encore : la misère, le vice, l'alcoolisme, la guerre, — l'échafaud, hélas ! Au théâtre, on joue toujours l'opérette, on exhibe toujours

De grands morceaux de femmes nus,

le music-hall et le café-concert continuent à débiter leurs sales turpitudes et la race des Bordenave n'est pas éteinte. Le mélodrame a quitté son feutre à panache : il était du moins grandiloquent au temps de Frederick et de Mélingue ; il parle argot maintenant ; Lagardère et Marguerite de Bourgogne sont remplacés par Zéphyrine et la Limace. Le « scribisme » sévit encore: situations embrouillées, sentiments faux, vaines agitations de poupées et de fantoches, toute cette vieille mécanique encombre plus d'une pièce moderne, et le public n'en parait pas dégoûté. Faut-il s'étonner que

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Banville reste méconnu lorsque la nouvelle aurore qu'il saluait n'est pas encore levée, lorsque l'aube ne pâlit même pas l'horizon ?

Ses dernières œuvres, il faut bien l'avouer aussi, ont nui à sa gloire : il fut une victime du journal, il dut produire trop et trop vite, subir les exigences de la clientèle, célébrer ce qui ne lui plaisait peut-être guère, et, souvent, parler sur des riens. Il fournissait ainsi des armes contre lui-même et, cependant, il ne daignait pas repousser les attaques, ni réfuter les critiques en opposant aux théories étranges qu'on lui prêtait sa véritable profession de foi. Il prenait même plaisir à braver les censeurs : lorsqu'on trouvait ses rimes trop riches, il jetait, pour toute réponse, un peu plus d'or par les fenêtres. Sans doute il y avait beaucoup de mépris dans cette indifférence ; mais il y avait aussi, quelque extraordinaire que cela puisse paraître d'abord, beaucoup de modestie. S'il n'a voulu s'enorgueillir que de ses rimes correctes et rares, s'il s'est vanté seulement d'être un bon ouvrier, ce n'est pas qu'à ses yeux l'œuvre poétique se borne à cela ; mais il estimait que le poète n'a pas le droit d'être fier des autres qualités : tout artiste est un inspiré; > Sainte-Beuve avait tort de critiquer ce vers :

Sculpteur, cherche avec soin en attendant V extase,

car l'artiste est vraiment ravi en esprit, comme le prophète ' : si l'un ou l'autre est fier d'avoir le « don », il n'est qu'un sot, et d'ailleurs l'esprit de Celui qui veut qu'on soit humble de cœur se retire bientôt de lui.

Cette espèce de mysticisme littéraire interdit au poète les théories, les systèmes, les dissertations esthétiques. La poésie ne peut être enseignée ; tout au plus l'aîné peut-il dire à ses cadets : « Mettezvous, si possible, en état de grâce : soyez purs, compatissants, désintéressés, joyeux. Sachez votre métier, connaissez tous les mots, tous les rythmes, toutes les légendes, tous les mythes et toutes les

i. Il faut espérer qu'un jour la preuve matérielle de ce que j'avance ici sera produite, car elle existe. Un collectionneur milanais, M. Henry Prior, a bien voulu me communiquer le manuscrit d'un article de Banville, inédit je crois, sur le Cantique des cantiques de Renan : nulle part, à ma connaissance, il n'a si nettement rapproché le poète du i>ates, ni si clairement fait comprendre que son rôle propre est de mettre en œuvre, avec une scrupuleuse exactitude, ce que lui dicte une puissance surnaturelle. Si cet article était publié, comme il le mérite, beaucoup remercieraient sans nul doute, comme je dois le faire pour mon propre compte, l'heureux possesseur de celte pièce, importante et curieuse entre toutes.

œuvres qui peuvent fournir de belles images et de beaux symboles. » Mais, avec des conseils aussi généraux, on ne fonde pas une école, on ne donne aucune formule, on n'est sacré « maître » par personne. Malheureusement, nous avons conservé en France une tendresse excessive pour Boileau et tous les législateurs qui tour à tour ont prétendu descendre du Parnasse avec les vraies tables et le Décalogue définitif. Nous comprenons si mal qu'un écrivain prêche seulement d'exemple, que nous en faisons, à la première occasion, un théoricien malgré lui. C'est ainsi que le Petit Traité, ce modeste livre scolaire, a été considéré comme le manifeste, comme l'évangile de la rime riche et de la poésie vide. A vrai dire, le critique du Pouvoir et du National eut bien souvent l'occasion de faire des « déclarations de principes >>, mais non d'exposer sa doctrine d'une manière systématique et suivie; il faut recueillir patiemment des indications éparses dans les feuilletons, qu'on ne trouve pas sans peine, et dans les Contes, où l'on ne songe pas toujours à les chercher. Il faut surtout regarder forger ce forgeron, qui aimait mieux prendre le marteau que de faire de beaux discours. Mais lorsqu'on l'examine et l'écoute avec attention, lorsqu'on se rappelle ce qu'il doit à ses origines et à son éducation, qu'on tient compte des circonstances littéraires et politiques au milieu desquelles ses œuvres parurent, qu'on veut bien deviner sa pensée et chercher l'idée sous le symbole, on s'aperçoit que son œuvre fut personnelle, sérieuse, et ne fut pas stérile ; qu'il ne fut pas seulement un attardé ni un copiste, mais qu'il fraya des sentiers nouveaux, et que la poésie contemporaine lui doit peut-être plus qu'elle ne pense.

Banville a souvent fait allusion dans ses vers à ses origines bourbonnaises, mais il rappelait aussi volontiers qu'il avait dans les veines du sang normand. Peut-être tient-il de ses ancêtres du Cotentin ce sens critique et réaliste qui ne s'en laisse pas imposer facilement par les mots? Parmi les contemporains du poète, ce seront précisément deux Normands qui dénonceront le danger des niaiseries sentimentales nées du romantisme et les dessous malpropres des vertus bourgeoises et provinciales ; et, jadis, c'était déjà un Normand, comme Flaubert et Maupassant, qui avait crevé, à grands coups de boutoir, les métaphores ampoulées de la Pléiade finissante. Dussent les mânes du poète s'irriter d'un pareil rapprochement, les. critiques adressées aux figures indessinables de nos représentants me font penser au tyran des mots et des syllabes

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déclarant qu'il n'avait pas vu la France changer de place. N'y a-t-il là qu'une coïncidence? Elle est au moins curieuse. De même, en parcourant cette œuvre où se rencontrent des souvenirs de l'antiquité grecque et latine, de Ronsard, de Racine, de Molière, de Perrault, des romantiques, de Heine, de Shakespeare, on songe à ce que dit Miche'.et de l'homme du centre :

Son génie propre est précisément dans ce que les étrangers, les provinciaux même, appellent insignifiance et indifférence, et qu'on doit plutôt nommer une aptitude, une capacité, une réceptivité universelle. Le caractère du centre de la France est de ne présenter aucune des originalités provinciales, de participer à toutes et de rester neutre, d'emprunter à chacun tout ce qui n'exclut pas les autres, de former le lien, l'intermédiaire entre toutes, au point que chacune puisse à volonté reconnaître en lui sa parenté avec tout le reste '.

Quelle a été en effet l'attitude de Banville à l'égard des premiers romantiques, ses maitres immédiats ? Il est frappé, comme Vigny, de l'isolement de l'artiste au milieu d'une société de marchands, et, comme lui encore, il ne voit de vraie grandeur que dans le renoncement. Mais tandis que Vigny ne croit plus et veut opposer le dédain

Au silence éternel de la divinité,

Banville a conservé la foi, comme Lamartine, une foi confiante, optimiste, vaguement mystique, un christianisme fort mêlé d'ailleurs de panthéisme. Comme chez Musset, l'amour tient une large place dans cette, œuvre, un amour douloureux, tourmenté par la jalousie et le mensonge, comme celui qui inspira les Nuits ; mais cet amour, Banville ne l'a pas éprouvé ; tout au moins il n'a pas voulu nous émouvoir au récit de ses propres souffrances, estimant sans doute, comme Gautier, qu'il ne fallait pas « faire de son cœur métier et marchandise ».Dans l'enfant Eros, le plus ancien de tous les Dieux, il a reconnu le tourmenteur et le régénérateur de l'humanité, celui qui dompte, abaisse, avilit les héros, et qui pourtant donne aux mortels « le courroux sacré qui fait les Dieux » ; dans la Femme, objet du Désir, instrument et victime du Dieu, il a reconnu à la fois Eloa et Dalila : en fidèle disciple de Victor Hugo, il s'est efforcé de

i. Michelet, Introduction à l'Histoire universelle, 2e édit., Paris, Hachette, 18)4, P- 75-

montrer partout cette antithèse, dans les mythes, dans l'histoire, dans la vie moderne. Gomme le poète des Contemplations et des Châtiments, il a cru à l'utilité sociale de l'art et de la poésie ; mais, au lieu de faire le tribun et le prophète, il s'est borné plus modestement à donner l'exemple du travail probe et consciencieux ; il a voulu ne livrer au public que des vers ciselés avec soin, d'une facture nette et précise comme ceux de Gautier ; cependant, après Sainte-Beuve, il a compris le charme des tons neutres, des grisailles et des lignes estompées. En lui se retrouve quelque chose de chacun des grands poètes de l'âge précédent.

Sa famille et l'éducation qu'il y reçut ne contribuèrent-elles pas également à développer en lui cet esprit de mesure et de juste équilibre, grâce auquel peuvent être conciliées des qualités en apparence contradictoires? Né dans une province où la vie était facile, fils d'une famille aisée, sinon riche, il eut une enfance heureuse, il ignora l'amertume des débuts difficiles, et, s'il connut parfois la gêne, il est peu probable qu'il ait jamais connu la vraie misère. Elevé dans un milieu joyeux qui ne dédaignait ni le rire ni la fantaisie, il put y voir cependant des figures plus graves et presque tristes : son père et sa grand'mère Huet. Si vraiment il avait, comme il le prétend, reçu de son arrière-grand-père, le petit homme rouge des Souvenirs, le goût de la mystification funambulesque, il n'y a pas de raison pour ne pas admettre qu'il tenait de lui — et de tous ses ancêtres — autre chose encore : Etienne Denozier et son gendre Huet n'avaient pas été des spectateurs hostiles ni même passifs de la Révolution ; tous deux, Huet surtout, avaient payé de leur personne : le grand-père du poète semble avoir été de ces honnêtes gens convaincus, énergiques, mais clairvoyants et modérés, de ces hommes sûrs qu'on est bien aise de trouver dans les circonstances difficiles, quitte à les oublier une fois le danger passé. A la vérité, Banville n'avait pu le connaître; mais il est peu probable qu'il n'en ait pas entendu parler souvent ; dans tous les cas, il avait vu, de ses propres yeux, son père sacrifier sa place à ses opinions républicaines ; et pourtant les Banville avaient été presque ruinés par la Révolution ! Somme toute, les hôtes de la maison de la rue de Bourgogne étaient gens de convictions fermes et désintéressées; ils ne se contentaient pasde fêter les perdreaux et les carpes des Coquats, ils savaient combattre pour une cause, et non pas seulement, comme tant d'autres, aux heures où le dévouement rapporte.

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Quel dommage que Banville ne nous ait conté, sur ses années de collège, que trois ou quatre anecdotes suspectes ! Il nous est impossible de savoir ce que l'éducation scolaire put bien ajouter aux enseignements de cette famille. A voir son intelligente admiration pour les classiques et pour l'antiquité, on est porté à croire qu'il eut, parmi ses maîtres, de vrais lettrés, pour ne pas dire de vrais artistes, et qu'il sortit du lycée déjà prévenu contre certains excès et certaines injustices du romantisme. Mais on voudrait en savoir davantage, on voudrait pouvoir dire dans quelle mesure la culture classique contribua, elle aussi, à former cet esprit modéré, tolérant, accueillant, ouvert aux beautés les plus diverses, ennemi seulement des exclusions, des dogmes et des formules, qui se montre déjà dans les Cariatides, malgré l'inexpérience et les maladresses des dix-neuf ans. Si cette regrettable lacune pouvait être comblée, nous comprendrions sans doute mieux encore sa conduite dans les années qui suivirent. Actuellement, ne sachant pas au juste dans quelles dispositions particulières se trouvait Banville, nous devons nous contenter de noter ceci : la jeunesse littéraire de 1840, pleine d'ailleurs de respect pour la génération précédente, aspirait néanmoins à une rénovation. D'abord ses aines lui avaient inspiré l'horreur des copistes et donné l'exemple de la révolte contre les traditions étroites et les principes intransigeants, œuvres des pédants plutôt que des artistes. Puis l'éclipsé même du soleil romantique vers 1840 pouvait lui donner à réfléchir : l'échec des Bargrares fut à la fois la justification de l'école et la justification de ses adversaires : il prouvait qu'il y a beaucoup de vrai dans le mythe de Chatterton, que la masse du public est aveugle et sourde, qu'elle n'a aucune sympathie pour quiconque lui est supérieur et ose le faire sentir, pour quiconque la dérange dans ses préjugés et ses habitudes ; mais la rhétorique, l'enflure, le procédé, la fausseté des sentiments outrés, tout ce que les classiques intransigeants reprochaient à leurs ennemis, tout cela n'était pas complètement inventé, il fallait bien le reconnaître. De plus ces défauts risquaient fort de devenir chaque jour plus choquants et plus ridicules : l'art romantique étant de ceux qui prêtent le plus au pastiche et à la contrefaçon, on pouvait prévoir que bientôt pulluleraient de faux Hugo, de faux Musset, qui posséderaient tous les défauts des vrais, moins le génie. Il importait de jeter par dessus bord toute la mauvaise pacotille dont le poids

aurait causé le naufrage, créer un art nouveau qui continuerait le romantisme sans commettre ses fautes.

Tout le monde était d'accord sur un seul point : il fallait témoigner une hostilité irréductible à la société bourgeoise, « boutiquière et maltôtière » de Louis-Philippe. Mais comment ? Les aînés donnaient deux exemples opposés : Hugo se lançait résolument dans la bataille politique, George Sand venait de publier le Compagnon du tour de France; au contraire, d'autres se retiraient dans leur tour d'ivoire et cherchaient, comme Gautier, la consolation dans la pratique amoureuse et fervente de leur métier. Mais ni l'une ni l'autre de ces deux attitudes ne pouvait satisfaire complètement Banville : la littérature miliiante n'était pas son fait ; les violences, les injustices, les parti-pris de la lutte lui répugnaient et les littérateurs qu'il voyait passer au socialisme lui paraissaient admirer un peu trop le peuple. Malgré tout le respect qu'il éprouvait pour une femme de talent, il trouvait George Sand un peu ridicule lorsque

... elle proclamait les vers de M. Ch. Poney, ouvrier maçon, bien supérieurs aux vers des Orientales.

Il semble d'ailleurs qu'il y ait eu entre les réformateurs et les lettrés un désaccord bien explicable, mais d'autant plus déplorable qu'il n'a pas entièrement cessé : lorsque la bourgeoisie aisée et cultivée se soulevait contre la royauté, les écrivains, nés pour la plupart dans ses rangs, pouvaient la comprendre et s'en faire comprendre, la servir utilement et être payés de retour ; mais les jeunes gens qui assistèrent à la naissance du « quatrième Etat » étaient eux-mêmes des bourgeois par leurs origines et leur éducation. Quelles qu'aient été leur générosité, leur sincère et profonde pitié pour l'ouvrier misérable, ignorant et fruste, il y avait en lui trop de défauts qui les choquaient. De son côté, l'ouvrier ne pouvait s'occuper que d'améliorer sa situation matérielle ; totalement étranger à l'art et à la littérature, pouvait-il ne pas regarder avec défiance les jeunes aristocrates qui ne représentaient à ses yeux que des inutiles? Parmi nos socialistes modernes — je dis les plus sincères, les plus généreux et les plus cultivés — est-il bien certain que tous accordent un rôle, dans la société de leurs rêves, à l'art, à la poésie ? Je n'en suis pas absolument sûr. Si donc le malentendu persiste encore dans les circonstances infiniment plus favorables où nous sommes, que devait-il être sous Louis-Philippe ! Certes, Banville n'avait

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pour le peuple aucun mépris ; il ne lui reconnaissait pas seulement une certaine beauté physique, plus vigoureuse, plus vraie que l'artificielle et mièvre beauté de l'aristocratie ; il lui reconnaissait encore la générosité, l'héroïsme, et comme un instinct qui, dans certaines circonstances, deviendrait une espèce d'intelligence artistique. Mais, actuellement, pouvait-il rien pour lui ? l'artiste pouvaitil se faire comprendre du peuple en restant artiste ? Il fallait attendre le moment où les deux frères, élevés en des pays différents, parleraient la même langue.

Mais cette abstention ne pesait-elle pas à Banville ? Si le socialisme de George Sand lui paraissait une erreur énorme, l'exemple de son maître, de son dieu, ne lui donnait-il pas à réfléchir ? D'autre part aurait-il été impunément le fils et le petit-fils d'hommes qui avaient, à l'occasion, payé de leur personne? Nourri dans le respect et l'admiration de la Révolution, il aurait tourné le dos avec indifférence à l'autre révolution qui se préparait sous ses yeux? Puis ce n'est pas à vingt ans qu'on renonce à l'action ; à la rigueur, celui qui a été très malheureux, que la vie a brisé avant qu'il ait eu le temps de vivre, on comprend qu'il se replie et qu'il se retire du monde; mais ce n'était pas le cas de Banville : pour lui la retraite, le dédain de la vie en pleine jeunesse eût été une affectation, une « pose » ; lui qui renonça de fort bonne heure à jouer les amoureux désespérés, genre Musset, n'aurait-il pas compris le ridicule d'un pessimisme boudeur, désabusé de tout sans avoir rien connu ? D'ailleurs la batailleuse préface des Cariatides et des poèmes comme le Songe d'hiver, le Stigmate, Ceux qui meurent et ceux qui combattent n'étaient pas d'un homme qui veut renoncer à l'action ; la Revue indépendante avait eu quelque raison d'espérer qu'un nouvel allié lui arrivait. Sans doute, plus tard, le poète des Odelettes s'est contenté, comme disait dédaigneusement Louis Ulbach, de ciseler des épingles de cravate pour les délicats; mais à quel moment? En plein empire autoritaire, lorsqu'il fallait ou célébrer le pouvoir ou se taire, et lorsque, d'ailleurs, le culte désintéressé de l'art pour l'art suffisait à conduire en police correctionnelle. Mais, si l'on excepte ces trop mauvais jours, Banville voulut et crut agir dans la mesure où les circonstances le lui permettaient.

Puisque l'ennemi c'était le bourgeois, ne pouvait-on s'attaquer directement à lui ? Il se peut qu'au début le bourgeois ait seulement

représenté, à ses yeux, l'anti-romantique ; mais il était facile de voir que pour siffler Hugo et applaudir Scribe, il fallait avoir l'esprit et le cœur faits d'une certaine façon : de la satire littéraire à la satire morale il y avait quelques pas à peine, et il y en avait moins encore de la satire morale à la satire sociale : comment les sottises et les vices d'une classe pourraient-elles ne pas vicier la société tout entière, quand cette classe est la maîtresse, quand elle a le pouvoir et l'argent? De là l'ode funambulesque, où tour à tour sont étrillés les ennemis de Balz?c, la fausse gloire de Scribe, la fausse générosité de Véron, les marchandes de faux amour et les faux hommes sérieux qui les entretiennent. Satire plus bouffonne que profonde, certes ! Mais les sots, les charlatans, les pharisiens méritent-ils qu'on les prenne au tragique? Pouvait-on oser davantage dans les premières années de l'empire ? Lorsqu'en 1868; pour fuir devant la tempête, le gouvernement feignit au moins un peu de libéralisme, Banville n'en a-t-il pas profité, et la polémique des Occidentales n'est-elle pas plus sérieuse que celle des Odes funambulesques ? Dans les dernières années, lorsque l'écrivain, libre en théorie, était cependant asservi encore aux exigences d'un journal bourgeois, la satire ne reste-t-elle pas encore bien amère parfois et bien violente, et les griefs d'ordre social n'y tiennent-ils pas plus de place que les griefs purement littéraires? Il se peut que Banville n'ait pas eu le tempérament d'un satirique vigoureux, mais il faut reconnaître qu'il eut toujours à lutter contre des circonstances défavorables : les journaux où il aurait eu son franc-parler n'étaient pas libres, et quand la presse fut libre il ne put profiter qu'à demi de cette liberté, parce que le journal était devenu une affaire.

Mais la satire est œuvre négative et le véritable artiste ne saurait se borner à n'être qu'un démolisseur. Il faut que le poète agisse et soit vraiment le créateur. Que faire en un temps d'incertitude, de découragement et de vulgarité ? Consoler et relever ceux qui souffrent et ceux qui tombent. Tout d'abord le poète ne voit qu'un misérable : l'artiste ; l'exil éternel du génie sur la terre, c'est presque un dogme romantique. Peu à peu sa vue s'étend plus loin : il voit d'autres hommes plus malheureux, il aperçoit chez tous le duel de l'ange et de la bète, il assiste à l'éternelle tragédie de l'amour, tantôt horrible et tantôt grotesque comme un drame de Shakespeare. Plus loin encore, à mesure qu'il connaît mieux la vie, il découvre ceux et celles que la misère condamne au vice : les

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malheureux qui s'empoisonnent parce qu'ils n'ont pas le moyen de boire ni de manger autre chose que des « ordures », les jolies filles « qui ne sont pas assez riches pour être vertueuses » et qui sont vouées à l'enfer décrit par Marcelle Rabe. Parti d'un égoïsme un peu conventionnel, Banville terminera son œuvre sur un accent profond de pitié universelle ; il sera vraiment la voix

De tout ce qui n'a pas de larmes à pleurer.

Mais comment consoler les souffrances humaines ? Par le spectacle de la beauté physique et de la grandeur morale.

La beauté, Banville l'a montrée partout où l'on pourrait la rencontrer : dans les légendes hellènes, dans notre moyen âge, dans les plantureuses carnations de Rubens, dans les gris fins et mélancoliques de Watteau, dans le dessin correct d'Ingres ; chez le modèle qui pose nue dans l'atelier, chez la pauvresse en haillons, chez la patricienne en robe de velours. Autant, sinon plus, que la beauté, il a voulu honorer le sacrifice, le dévouement à un idéal, même modeste, l'abnégation sous toutes ses formes, même ridicules. De là deux sortes de poèmes : d'abord des tableaux de toutes tailles et de tous caractères, depuis la fresque rougeoyante de VExil des Dieux jusqu'au croquis de la rue ; ensuite des éloges, des hymnes à la gloire des héros, à la gloire de tous ceux qui sont morts en combattant. Mais ces héros ont souffert ? Bien plus, ils ont été des hommes, infirmes et faillibles comme les autres. Faudra-t-il donc rappeler leurs misères, leurs souffrances, leurs faiblesses même? Sans doute, mais ces souvenirs seront ennoblis, idéalisés par la poésie : ils cesseront d'être vulgaires et bas, parce qu'ils deviendront des symboles de la vie humaine, mélange mystérieux de grandeur et de petitesse ; ils cesseront d'être affligeants, parce qu'ils seront évoqués au milieu d'un décor d'images gracieuses ou somptueuses ; ils cesseront d'être désespérants, parce que le poème se terminera sur une vision de joie et d'immortalité. Ainsi les sujets les plus douloureux pourront émouvoir et laisser dans l'âme du lecteur une impression noble, belle et consolante.

Une autre souffrance, plus insupportable peut-être à l'homme que ses propres douleurs, c'est de voir la nature indifférente à ses larmes. Vigny l'avait déjà dit, et Leconte de Lisle allait le redire : Banville demande aux dieux hellènes le soulagement de cette souffrance-là. Non seulement ils sont beaux, non seulement ils symbo-

lisent noblement des choses terribles ou hideuses, mais, par eux, la nature devient la sœur de l'humanité. Les mortels ne sont plus abandonnés dans l'impassible immensité : les Olympiens sont partout autour d'eux; tout est vivant, tout est triste ou joyeux, et le soleil dévorant de midi est un jeune Dieu superbe, monté sur un quadrige d'or. Aussi les Dieux apparaissent-ils chez Banville sous deux aspects bien différents, tantôt plus beaux, tantôt plus grands, selon qu'il considère leur valeur plastique ou leur signification symbolique. Lorsqu'il demande seulement à la légende de magnifiques sujets de tableaux, il est en réalité plus près des poètes de la Renaissance, des peintres vénitiens, ou même de Rubens, que d'Homère et de Praxitèle. Il est essentiellement coloriste, et, s'il apprécie Ingres et Watteau, s'il sait peindre lui-même, à l'occasion en demi-teintes et en grisaille, il préfère en général les coloris ardents, les pourpres et les ors. Puis, ce qu'il aime surtout, c'est la beauté vivante ; aussi ses Dieux et ses Déesses sont-ils vraiment de chair, et leur sang, pour être fait d'ambroisie, n'en est pas moins rouge comme du sang d'homme. C'est ce qui a fait dire sans doute que son Olympe était un Olympe de salle des fêtes ' ; mais le mot est plus amusant que juste : on ne saurait oublier de la sorte les poèmes où les Dieux redeviennent des symboles naturalistes et reprennent leurs proportions surhumaines. Olympe de salle des fêtes, l'Eros captif et la Dioné des Exilés ? Olympe de salle des fêtes, les trois, déesses du Jugement de Paris qui passent dans le ciel pareilles à la foudre, aux yeux des mortels épouvantés? Non, certes ! les Dieux ne sont plus ici des êtres vivants, de belles créatures humaines, mais les êtres gigantesques, mystérieux, terribles, et pourtant bons, qui peuplent le monde. Ce seraient plutôt les Dieux d'Hésiode que les Dieux d'Homère, mais ce sont surtout les Dieux que retrouvait alors, pour ainsi dire, Louis Ménard, et que les arts plastiques seraient peut-être impuissants à représenter.

Cette intelligente admiration pour les divinités de la Grèce a fait dire que Banville avait été un poète païen ; on s'est étonné ensuite qu'il ait été dans sa vie un catholique pratiquant, comme s'il n'avait pas, dans une strophe des Occidentales, réprouvé hautement l'œuvre, impie et blasphématoire à ses yeux, de Renan ! Il est trop facile de signaler simplement cette contradiction comme une preuve

i. Anatole France, Vie littéraire, t. iv, p. 236.

CONCLUSION

d'illogisme, d'inconséquence, de légèreté d'esprit. Mais il est impossible de croire que Banville n'ait jamais essayé de concilier son inspiration et sa foi : il a trop souvent réuni dans la même page, dans la même phrase, les déesses de l'Olympe avec la Vierge et le Christ, pour n'avoir pas vu la difficulté. Il s'est demandé probablement si le chrétien pouvait laisser chanter par l'artiste des dieux païens ; et s'il s'est posé la question, comment a-t-il pu la résoudre pour que sa conscience de catholique restât en repos? Il l'explique lui-même dans le Salon de 1861, où il oppose les Olympiens, poétiques ou sublimes créations de l'esprit humain, au vrai Dieu de l'Evangile. S'il aime leurs formes sculpturales, leurs chairs de lumière, leur force invincible et rythmique, où rien ne trahit l'effort et la douleur ; s'il aperçoit, sous ces noms harmonieux, bien faits pour réjouir l'oreille d'un poète, toute la vie, tous les drames de la nature exprimés en d'ingénieux ou d'éclatants symboles, tout cela reste pourtant, à ses yeux, purement humain : ce qu'il admire dans cet Olympe, c'est la force merveilleuse de l'être infirme dont la pensée pouvait s'élever à concevoir un pareil idéal de Beauté, pouvait entrer en communion avec cet immense univers, dans lequel il n'est qu'un atome imperceptible. Il admirait, lui aussi, le roseau pensant ; il voyait dans les imaginations, dans la fantaisie, dans les erreurs même de l'homme adorant ses propres créations, la marque évidente de son origine divine. Il semble même avoir vu dans les mythes hellènes comme une première vision, encore incertaine, mais déjà presque complète, d'un idéal moral qu'il n'était pas donné à l'homme de connaître seul, mais que devait lui révéler l'Evangile. Il éprouve une sympathie non équivoque pour les Dieux souffrants et compatissants : Héraclès, Prométhée, Dionysos, non pas le Dieu triomphant qui revient des Indes, mais le Dieu de la grappe mûre, qui meurt pour nous et renaît en nous, et dont le sang généreux est un principe de vie. Les souffrances et le sacrifice d'un être supérieur payant le soulagement d'une misère terrestre, voilà surtout ce qu'il admire dans ces vieilles légendes ; il semble que, pour lui, les Grecs aient soupçonné la Passion et la Rédemption, qu'ils aient été non seulement de grands artistes, mais, pour ainsi dire, des chrétiens avant la lettre, car ils approchèrent la vérité d'aussi près que pouvait le faire l'esprit humain livré à sa propre faiblesse.

Pourquoi Banville ne s'est-il donc jamais inspiré de l'Ecriture

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comme d'Homère et d'Hésiode ? Il a bien fait, à la vérité, quelques tableaux religieux, mais on y retrouve, un peu trop peut-être, la manière mythologique : l'archange descendant pour essuyer l'épée de Roland rappelle tout à fait les Dieux qui viennent se mêler aux combattants grecs et troyens ; au début de la Fournaise, l'apparition de l'Enfant Jésus couronné d'épines, est traitée à la manière d'un mythe : elle ne rappelle que de bien loin un épisode authentique de la vie du Christ. Je croirais volontiers que Banville s'est interdit les sujets religieux par scrupule religieux : il estimait apparemment que le domaine de la religion est bien nettement séparé du domaine de la poésie ; que, si le chrétien ne doit pas faire parade de sa prière, encore moins doit-il faire de sa foi matière à « copie »; que le poète, ayant besoin de liberté, ne peut toucher à ces dogmes qu'on ne doit ni discuter,- ni modifier, ni même interpréter à sa guise; qu'enfin la religion, d'essence divine, n'a pas besoin des secours humains de l'art profane, et que l'artiste fait preuve d'orgueil — cessant à la fois d'être artiste et chrétien — s'il prétend servir Dieu autrement qu'en créant le beau. Mais ce culte même de la beauté, de la vie physique, de la joie des sens, n'est-il pas contraire à l'esprit chrétien ? S'il est permis de chanter les Dieux souffrants et vainqueurs du mal, sera-t-il permis de chanter aussi Chrysis Aphrodite, non pas même la Titane compatissante qui prédit à Zeus la fin de son règne et la venue du vrai Dieu de pardon et d'amour, mais bien la fécondité universelle, l'amour qui peuple le monde, la beauté charnelle qui inspire le désir ?

Sur ce point, Banville n'a pas eu plus de scrupules que les poètes et les artistes de la Renaissance. Il a même été constamment et violemment hostile à certaines formes de l'ascétisme, à la négation intransigeante de la matière. Que la faculté de renoncer aux joies terrestres et à soi-même, à la fortune, à la gloire, à l'amour, à la famille, soit la plus haute et la plus précieuse des facultés humaines, il l'accorde sans peine, il le répète à maintes reprises ; mais il s'insurge contre quiconque prétend conclure que la chair est méprisable, haïssable, qu'elle est œuvre de péché et de perdition ; dans la matière, même la plus déchue, il voit encore la marque adorable de l'ouvrier divin. L'art a précisément pour mission de rendre plus visible le caractère céleste de la créature ; aussi Banville a-t-il protesté toute sa vie contre ceux qui veulent supprimer l'art comme irréligieux, ou l'obligera ne peindre que les martyrs émaciés

CONCLUSION

PI

et les ascètes cadavériques. S'il pleure sur les Dieux chassés de l'Olympe « comme des loups » par l'empereur Constance, c'est sans doute qu'il pense à la fureur iconoclaste des premiers siècles chrétiens, incapables de respecter l'œuvre d'art en jetant bas l'idole ; quant à la sculpture du moyen âge, il la considère comme une horrible négation, presque, un sacrilège.

Mais cette haine de la matière est faite de la peur du démon et de la damnation: Banville a-t-il cru au diable et à l'enfer? Le diable figure dans ses œuvres aussi souvent, au moins, que les anges, mais il y joue toujours un rôle ridicule. Beaucoup plus bête que méchant, il ne ressemble guère au féroce tourmenteur sculpté sur nos cathédrales. L'homme qui plaisante ainsi, croyait-il vraiment à l'éternité des supplices réservés aux pécheurs? Je me demande s'il ne se révoltait pas contre « l'idée judaïque d'un dieu implacable », et s'il n'était pas tenté de dire parfois avec son maître :

Pas de deuil infini, pas de maux incurables, Pas d'enfer éternel.

A tout le moins, si la foi catholique lui faisait un devoir strict d'y croire, j'imagine qu'il n'acceptait pas sans peine cette obligation, pareil à la bonne religieuse de la Fournaise, qui ne peut pas croire qu'on ait martyrisé Jésus [F., 48]. Dans tous les cas il s'est volontairementabstenu de rappeler dans sa poésie autre chose que l'espoir de la rédemption et de l'éternité bienheureuse. C'est en cela que consiste son optimisme, et non pas, comme on l'a prétendu, dans l'ignorance du mal. De tous les poètes, dit M. Anatole France, il est peut-être

... celui qui a le moins songé à la nature des choses et à la condition des êtres. Fait d'une ignorance absolue des lois universelles, son optimisme était inaltérable et parfait. Pas un moment le goût amer de la vie et de la mort ne monta aux lèvres de ce gentil assembleur de paroles ».

Rien n'est plus inexact ni plus injuste, et les admirateurs du poète protestèrent à bon droit contre l'article de la Vie littéraire :

Beaucoup de ceux qui n'ont pas eu la bienfaisante fortune de l'approcher et de le comprendre un peu, quelques autres aussi, se sont fait

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