A. France, Vie littéraire, iv
une opinion fausse de Banville. Parce qu'il avait élevé, comme une défense, un temple de sourire et d'apparente frivolité entre lui et les mauvaises comédies quotidiennes, qu'il s'obstina à ne jamais considérer comme réelles, on l'a pris quelquefois, de loin, pour un joueur de flûte impassible et inhumain. Or ce rimeur était un homme au cœur très ardent, à qui rien n'échappait, à qui ne manqua aucune horreur, aucune pitié généreuse, aucun enthousiasme dû '.
Il y a, en effet, dans son œuvre, des pages tristes, amères, révoltées, et cette tristesse et cette colère sont celles d'un homme qui ne pleure pas seulement sur lui-même. Il a senti douloureusement la misère commune de l'humanité, mais il n'a pas voulu que les yeux humains s'arrêtassent indéfiniment sur ce spectacle ; il a cru que le vrai poète était celui qui avait foi dans un idéal supérieur et qui le faisait voir aux autres hommes pour les consoler.
Donc, pour lui comme pour Hugo, l'art est une élévation, l'art est religieux, l'art est un sacerdoce. Mais si l'artiste est un prêtre, il doit se rappeler, ce qu'oublie parfois Victor Hugo, qu'il est seulement le très humble serviteur de Dieu : il doit répéter chaque jour, en approchant de l'autel, Domine, non sinn dignus ! il doit savoir combien l'infirmité de sa nature humaine le tient éloigné de son idéal et combien il serait incapable de remplir son ministère si le secours divin lui manquait. De là sa haine contre la dévotion, quelle qu'elle soit, c'est-à-dire contre l'orgueil qui pousse quelques hommes à s'arroger des droits et une prétendue mission qui n'a rien à voir avec leur rôle véritable. Orgueilleux, le journaliste qui prétend décerner des brevets d'orthodoxie et morigéner ses frères en termes aussi peu fraternels que possible : Banville lui rappellera le conseil du Maître : « Ne jugez pas si vous ne voulez pas être jugés » ; orgueilleux, l'évêque qui se mêle de régenter l'Etat, fulmine contre les ministres et prétend diriger les élections académiques : Banville lui rappellera presque durement que le rôle du pasteur est de soigner ses brebis ; orgueilleux, le pontife même qui se proclame infaillible et prétend arrêter l'esprit humain dans les lisières du Syllabus : Banville n'hésitera pas à qualifier de la manière la plus sévère, la plus violente, le concile du Vatican. Le tort de tous ces catholiques, laïques, prêtres, ou même pontife, c'est de ne pas se contenter modestement de remplir la tâche assumée, c'est de s'ériger en
l. A. Remacle, Rfvue bleue, io décembre 1892.
CONCLUSION
souverains juges, de vouloir l'omnipotence, de n'être pas humbles de cœur : le rôle du chrétien, quel qu'il soit, c'est, pour Banville, de consoler et de relever, s'il le peut, les misérables; libre à lui de savoir que la religion joue dans la société un rôle important (et même il doit le savoir), mais il ne peut travailler à la grande œuvre que par la pratique humble de la charité.
De même l'artiste doit se borner à faire scrupuleusement son travail d'ouvrier. Aimer l'art pour l'art, ce n'est pas seulement dédaigner l'argent ou le succès, ce n'est pas seulement une preuve de désintéressement, c'est une preuve d'humilité : c'est se refuser à croire que la science ou la vertu, que le vrai et le bien aient besoin, pour exister, du faible secours des sons et des couleurs, et ne puissent conquérir l'esprit ou le cœur qu'avec l'aide des sens. La science et la morale n'ont que faire des chansons, et le poète qui prétendrait les servir ressemblerait à ce pitre qui, pour aider le personnel de l'arène, le suit pas à pas, l'air affairé et les mains vides. Le rôle du poète, c'est d'exprimer les aspirations, les angoisses, les colères, et surtout les joies de l'humanité en un chant mélodieux, riche en images terribles ou splendides et si bien discipliné par les lois du mètre que rien n'y puisse être ajouté ou changé. Le poète écrit pour l'éternité, grave sur l'airain ce que balbutie tout homme qui passe ; nul n'est poète qu'au moment précis où il exprime une idée sous une forme parfaitement correcte et belle, définitive, absolue, éternelle. Détestable excuse de mauvais ouvrier que de dire : « Le fond vaut mieux que la forme ! » ; ce que vous avez dit ne méritera de subsister que si tous après vous, même les plus grands, renoncent à le dire mieux. Mais ce serait encore de l'orgueil que de prétendre réaliser par ses propres forces un tel prodige : la parole d'un mortel continuant à vivre à travers tous les siècles futurs ! Il n'est qu'un moyen d'atteindre quelquefois à de pareilles hauteurs : c'est de suivre docilement, en disciple pieux, les traces de ses devanciers ; c'est de ne pas vouloir chercher à travers les broussailles, lorsque Villon, Ronsard, La Fontaine, Racine, Hugo, nont ont tracé un chemin. De là le respect pour la tradition et pour les règles établies ; de là la timidité des tentatives, les nouveautés, même intéressantes, abandonnées au premier essai. De là aussi l'antipathie, un peu agressive parfois, que Banville éprouva contre les novateurs.
Et pourtant, sur combien de points ces novateurs et lui eussentils pu tomber d'accord ! M. Anatole France a déjà signalé fort
justement la parenté qui les unissait; il écrivait, il y a quelque vingt ans, à propos de Jean Moréas :
J'ai, je crois, énuméré toutes les audaces du Pèlerin passionné, et, à tout prendre, il n'en est pas une seule qui n'ait été appelée et souhaitée et d'avance bénie par Banville... Les rêves, les désirs du plus chantant de nos poètes, les symbolistes ont essayé de le réaliser '.
Et, à la page suivante, il citait deux strophes de Moréas qui rappellent singulièrement les Stalactites. A peu près à la même époque, M. Ch. Morice parlait de Banville avec une admiration émue ; d'autres, qui ne le nomment pas, subissent, inconsciemment peutêtre, son influence, et marchent dans son ombre. J'ai déjà signalé la présence dans les Exilés de ternaires employés en véritables strophes, innovation dont M. de Souza fait honneur à Verlaine ; écoutons encore d'autres contemporains exposer leurs doctrines. Dans YEnquête sur l'évolution littéraire, au lendemain même de.la mort de Banville, M. Saint-Pol-Roux-le-Magnifique écrivait à M. Jules Huret :
La Beauté étant la forme de Dieu, il appert que la chercher induit à chercher Dieu, que la montrer c'est le montrer. Et l'on trouve le Bien par le seul fait que l'on trouve la Beauté, en dehors de toute marotte didactique...
Le Poète a pour boussole son intuition. La Beauté, châtiée, qui rôde parmi l'imagination humaine, lui susurre sa nostalgie. Nous devons noter la qualité de cette nostalgie. La Beauté brisée ne retrouvera sa perfection qu'à travers son grand regret de la splendeur perdue 2.
Si du moins je comprends bien, ces principes du « magnificisme » rappellent à s'y méprendre la philosophie des Exilés ! Mais que dire du livre où M. Vigié-Lecoq a voulu faire connaître au public les tendances générales et les principes essentiels de la poésie contemporaine > ! A chaque instant le souvenir de Banville se représente à l'esprit mieux que s'il était expressément nommé. Ouvrons le livre à la première page :
Nous n'avons pas assez d'outrecuidance ou de naïveté pour nous croire charge d'âme et pour hasarder, d'un courage admirable, sous couleur de jugements littéraires, des leçons de morale.
i. La Vie littéraire, t. îv, p. ici et 154.