‹ Théodore de Banville, 1823-1891Chapitre 13 sur 141 · F°» 88 et · texte numérisé non relu

F°» 88 et

}. Arch. nat., F.'"' 735, série P., liasse 71, dossier Faullain.

Et voici dans le registre le détail de ces touchantes effusions :

Que ce baiser fraternel soit partout le gage d'une réunion sincère, elle doit à jamais régner parmi de vrais républicains, puisqu'elle est la base du bonheur de toute la France, qui ne doit faire qu'une seule et même famille.

Cette oraison fit-elle « aimer la République » à ceux qu'on avait en son nom détenus pendant quatre-vingt-quatre jours ?

Banville était libre, mais privé de son emploi : on lui refusait toujours le visa de son certificat de civisme sous prétexte que « son affaire » était trop récente; puis, lorsqu'elle fut oubliée, on trouva que le certificat était trop vieux ; il ne parvint à se faire réintégrer dans ses fonctions que le 16 pluviôse an m. Il avait été privé de son traitement pendant quinze mois; on peut juger si ce fut un coup sensible pour un fonctionnaire chargé de famille et dont les appointements n'étaient que de 2.400 livres par an.

D'autres soucis l'accablaient encore : peu de temps après son incarcération, son père était mort à Sainte-Mère-Eglise, laissant deux filles, un fils imbécile et une succession embrouillée. Puis, avec le Directoire, revinrent les contributions extraordinaires : le 14 ventôse an iv, il informe ses sœurs qu'il vient d'être taxé a 40.000 livres ; son quatrième enfant venait de naître, on était en pleine crise des assignats, le beurre valait 200 francs la livre ' ; le 1 j germinal suivant, se terminait enfin l'enquête sur les travaux des casernes : Banville reconnaissait devoir à la commune de Moulins 8.019 livres> payables en six mois, si elle reprenait les « matériaux et équipages », et, si elle ne jugeait pas à propos de les reprendre, 40.828 livres payables en deux ans. C'était la ruine, évidemment ; mais déjà l'entrepreneur était moribond : le 18, les deux « ci-devant religieuses » qu'il avait recueillies vinrent déclarer le décès de « Jean-Louis Faullain de Banville, ingénieur ». Il n'avait que quarante-trois ans et laissait quatre enfants : Rose-Auguste avait douze ans; Claude-Théodore, onze; Marie-Claudine, sept; François- Eléonor, trois mois.

La vie ne fut guère plus clémente à Claude-Théodore qu'elle ne l'avait été à son père. Il était, lorsqu'il devint orphelin, élève à l'Ecole centrale de Moulins ; on retrouve encore son nom sur le

i. Lettre communiquée par M. Rochegrosse.

palmarès de 1797. L'année suivante il s'engagea dans la marine et fut envoyé en Egypte ; mais les fièvres et l'ophtalmie l'obligèrent à rentrer en France, mourant et presque aveugle. En 1804, il faisait partie de l'escadre de l'Escaut, lorsque, pour la seconde fois, le paludisme faillit l'emporter, dans l'île de Walcheren. Vers la fin de l'Empire il prit part aux essais de cloches à plongeur : il y contracta des rhumatismes articulaires, qui bientôt se compliquèrent .d'une affection cardiaque ; il dut renoncer au service actif, revint à Moulins peu de temps après et prit sa retraite en 1820. C'est à ce moment qu'il épousa MIle Huet '.

Pendant la Restauration, l'ancien officier de marine fut employé comme géomètre au service du cadastre ; la révolution de Juillet lui fournit l'occasion de jouer à Moulins un rôle politique assez important : le 13 août 1830, il fut nommé, grâce à l'influence de Tracy, conseiller de préfecture du département ; il exerça ses fonctions pendant trois ans et demi et tut révoqué le 22 février 1834. L'histoire de cette révocation mérite également d'être contée : Théodore de Banville avait à ce moment onze ans; on peut voir, par la conduite du père, dans quels principes furent élevés les enfants.

Claude-Théodore appartenait, dit un préfet de l'Allier, « à l'opinion extrême de gauche » 2, mais, sans cacher nullement ses opinions républicaines, il évitait les manifestations inutiles et bruyantes, et le même préfet est obligé de reconnaître qu'il avait « la prudence de ne point propager ouvertement ses dangereux principes ». Pourtant deux incidents l'obligèrent à sortir de la réserve qu'il s'était imposée : la nomination du colonel de la garde nationale, puis le passage à Moulins d'une colonne de réfugiés polonais.

Le 24 juillet 1 83 1 , la garde nationale de Moulins était rassemblée pour la prestation du serment et la reconnaissance des officiers, lorsque l'on apprit que le colonel, M. Tessier, était privé de tout commandement, par ordonnance royale, et remplacé par un certain M. Caire. Ce changement provoqua de violentes protestations ; deux

1. Quelques souvenirs déposés sur la tombe de son ami et frère d'armes, M. Faullain de Banville, lieutenant de vaisseau en retraite, par le colonel Préaux Locré. (Communiqué par M. F. Pérot, de Moulins.)

2. Arch. nat., F < ^ i, 160'. Lettre du préfet de l'Allier au ministre de l'Intérieur, 9 mai 18};.

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conseillers de préfecture, Tallard et Banville, étaient officiers; ils donnèrent leur démission. Le rapport du préfet déclare que la révocation de M. Tessier était attribuée à la préfecture et que les deux conseillers entendirent dans les rangs « articuler contre eux des paroles très offensantes » : ils se seraient retirés pour bien montrer qu'ils étaient étrangers à cette maladroite mesure. Bientôt on déclara qu'elle « était le fruit d'une intrigue dont on nommait le principal auteur ». Le préfet n'en dit pas plus, mais on peut ajouter que cet auteur était le maire de Moulins, M. de Champflour, et que cette intrigue était une intrigue politique. Cela ressort clairement d'une lettre de M. Crosse, lieutenant-colonel de la garde nationale de Moulins, datée du 4 août 1831, et dont un extrait se trouve aux Archives nationales, sous la cote indiquée plus haut :

Nos républicains ont été bien vexés de cette nomination, le préfet était furieux, il a dit à M . de Champflour qu'il ne croyait pas qu'il y eût quelqu'un de plus puissant que lui dans le département.

Lorsque les officiers vinrent lui faire la visite réglementaire, « il ne fit qu'exprimer ses regrets de ne pas voir M. Tessier à leur tête ». Puis l'auteur de la lettre signale les démissions de Tallard et de Banville et ajoute :

Il me semble qu'étant mécontents du ministère, il était plus convenable de donner leur démission de conseillers.

C'est vraisemblablement par cette lettre que le ministre connut l'affaire ; mais ce n'est que trois mois environ après l'incident que, brusquement, on demande des explications au préfet. Le 1 j octobre, il répond en reconnaissant que Banville et Tallard ont donné leur démission d'officiers, mais il ajoute :

Ce qui n'est pas vrai, ce qui n'est qu'une délation lâche et calomnieuse, c'est qu'en renonçant à leur grade, ils aient voulu faire un acte d'opposition contre le gouvernement du Roi.

Il a d'ailleurs blâmé ses deux conseillers, dont il a trouvé la démarche « imprudente bien que d'intention honorable », mais il demande qu'aucune mesure ne soit prise contre eux :

J'ai l'espérance. Monsieur le Ministre, que ce ne sera pas sous une administration aussi juste et aussi noble que la vôtre, que de vils

délateurs auront la puissance de faire destituer de dignes fonctionnaires comme MM. Tallard et Banville. Je vous assure, Monsieur le Ministre, qu'il serait difficile de faire quelque chose de plus fâcheux.

Les explications du préfet furent très mal accueillies : non seulement on lui déclara « qu'il aurait dû donner ces explications sans que le ministre vînt les provoquer », mais on le blâma vertement d'avoir qualifié comme il l'avait fait la démarche de ceux qui avaient ébruité l'incident :

C'est à tort que vous qualifiez de dénonciation lâche et calomnieuse le renseignement qui m'a été communiqué sur MM. Tallard et Faullain de Banville et dont vous reconnaissez vous-même l'exactitude '.

Le brouillon de cette lettre contient même ces mots au crayon, barrés : « Je trouve mauvais que vous qualifiiez ainsi... » comme si le ministre n'avait pas encore trouvé assez sévère sa première rédaction. Quant aux deux conseillers, on voulut bien les laisser tranquilles, mais la phrase qui les concerne est significative :

Les explications que vous me donnez me porteraient à croire2 que les intentions de MM. Tallard et Faullain de Banville n'ont point été aussi coupables > que j'étais autorisé à le supposer.

Cela n'empêcha pas d'ailleurs le préfet de choisir, quelques mois plus tard, Banville comme secrétaire général et de proposer ce choix au ministre dans les termes les plus élogieux :

M. Faullain de Banville, chevalier de Saint-Louis et de la Légion d'honneur, ancien officier de marine et doyen de MM. les conseillers de préfecture, remplit depuis vingt-deux mois les devoirs que cette dernière qualité lui impose avec autant de zèle que d'intelligence et d'intégrité et est sans contredit un des fonctionnaires les plus honorables de ce département.

Mais le préfet avait cessé de plaire : on ne tarda pas à lui donner un successeur. Dans une page que don Basile eût signée, le nou-

1. Arch. nat., loc. cit.: lettre du ministre de l'intérieur au préfet de l'Allier, i) novembre 1831.

2. En surcharge ; on avait d'abord écrit : me portent à croire ..

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