‹ Théodore de Banville, 1823-1891Chapitre 21 sur 141 · Arch. nat., F ' L> 11. Allier, i et · texte numérisé non relu

Arch. nat., F ' L> 11. Allier, i et

2. Arch. com. d'Ainay-le-Cbâteau et Arch. dép. Allier, L. 385, foS 12^ et 169.

3. Tandis que, dans les Souvenirs, Banville nous faisait un portrait fantaisiste de son grand-père, peut-être, dans un conte, s'inspirait-il de quelques souvenirs authentiques sur Pierre Denozier, l'aïeul qui parait avoir fondé la fortune foncière de la famille, et qui, parcelle par parcelle, avait fini par constituer un assez riche domaine. L'oncle Commelin parle ainsi à son neveu qui s'est ruiné à Paris :

« Ce cruel, ce féroce, ce magnifique jeu autour des tables vertes n'est que de l'enfantillage auprès de notre jeu de province, qui crée de bien autres et bien plus poignants appétits ; car notre enjeu à nous, c'est la terre, que nous convoitons, que nous espérons, que nous voulons, bien autrement que vous ne souhaitez l'or ! Et à votre jeu, le vrai joueur finit invariablement par perdre, tandis qu'au nôtre il gagne toujours. Adorer, vouloir, ravir enfin la propriété du voisin, la

sur les Souvenirs, et c'est grand dommage : le véritable Huet aurait été sans doute beaucoup plus intéressant.

Il fut nommé administrateur de l'Allier dans des circonstances difficiles. A Moulins, des émigrés étaient rentrés, des prêtres réfractaires officiaient publiquement, la jeunesse dorée se promenait sur le cours en arborant la cocarde blanche, et les gourdins « incroyables » rossaient en plein jour les républicains. Malgré l'amnistie, on réclamait des poursuites contre ceux qui avaient été mêlés aux affaires de la Terreur ; le représentant Dalphonse en personne parcourait le pays, encourageant la contrerévolution.

Le 12 fructidor, six jours avant le coup d'Etat, le directoire voulut en finir avec la très réactionnaire administration départementale de l'Allier ; mais les administrateurs, prévenus, cherchèrent à éluder la décision du pouvoir central : l'arrêté de dissolution fut laissé, tout cacheté, sur le bureau ; la séance ouverte, un des administrateurs donna sa démission et ses collègues nommèrent à sa place, par cooptation, un sieur Collot qui fut installé immédiatement ; après quoi l'arrêté fut ouvert, mais Collot déclara qu'il ne se considérait pas comme révoqué, puisque sa nomination était postérieure à la date de l'arrêté ; il refusa de laisser installer la nouvelle administration nommée par le Directoire, et de livrer le sceau et les archives. Après des scènes ridicules et scandaleuses, il fallut le menacer d'en venir aux grands moyens : le 26 fructidor, le ministre de la guerre fut chargé d'envoyer sur le champ deux cents hommes de troupe à Moulins, pour venir à bout des factieux. Cette troupe n'eut pas cependant à intervenir : Collot avait fini par céder « de bonne grâce » le 24 ; les nouvelles de Paris lui avaient sans doute appris que la partie était perdue encore pour cette fois '.

Parmi les administrateurs nommés par le Directoire, se trouvait le citoyen Verd, qui avait été un des plus violents terroristes ; le choix de l'ancien correspondant de Fouché, de l'ami de Delan,

forêt, le ruisseau, le verger chargé de fruits, le champ où frissonnent les épis d'or, et à force d'économie, d'avarice, de ruse, de volonté, d'amour, obtenir tout cela, accaparer la nature vivante, des arbres, des flots, la prodigue et inépuisable terre, cela vaut mieux, crois-moi, que de gagner des poignées d'or, tout de suite dépensées ; et c'est cela qui produit de vraies sensations délicieuses et horribles, et de sérieux ébranlements dans la masse cérébrale.» [C. B., 87.]

1. Sur tous ces événements, voir: Arch. nat., F < b 11, Allier, 1 et 2 ; et Arch. dép. Allier, L. 105 : registres des procès-verbaux des séances de l'administration centrale du département de l'Allier.

indique assez la tournure que prirent les événements; en six mois, trente-neuf arrêtés suspendirent des fonctionnaires ou des administrations municipales, pour incapacité, négligence, incivisme ou tolérance de prêtres insermentés ; les biens des émigrés furent remis sous séquestre (2 vendémiaire) ; un instituteur et quatre professeurs de l'Ecole centrale de Moulins furent révoqués (9 vendémiaire et 7 ventôse) ; le mot « Monsieur » et « tout autre qui rappellerait l'ancien régime » fut interdit, et la jeunesse invitée à renoncer

... à certains costumes de révolte qui sont les uniformes d'une armée ennemie et que l'on considère comme des signes de ralliement (3 vendémiaire).

Cependant, malgré leur énergie et leur activité, les administrateurs n'arrivaient pas à des résultats bien encourageants ; le icr vendémiaire an vi, ils écrivent aux directeurs :

Déjà les royalistes, frappés, atterrés par la journée du 18, commencent à revenir de leur première frayeur ; déjà ils se réunissent et s'agitent, déjà ils se promettent aux prochaines élections de briser votre ouvrage, de rétablir les conspirateurs et de rendre nulle votre victoire et le triomphe des républicains.

Le 17 frimaire, ils sont informés que, dans le canton du Mayet, les prêtres réfractaires

... continuent à royaliser et à fanatiser les contrerévolutionnaires, à empêcher le départ des réquisitionnaires et à entraver la rentrée des contributions.

Le 19 ventôse, ils doivent envoyer la force armée à Cusset, où des malfaiteurs ont tenté de forcer l'une des portes du magasin à poudre, où les royalistes « menacent ouvertement la tranquillité publique », où la société Brutus « est disposée à tout employer pour résister à l'autorité de la loi ».

Quel fut le rôle de Huet dans toutes ces affaires ? Assez effacé en apparence, très important peut-être dans la réalité. Ses sentiments républicains ne pouvaient évidemment être mis en doute : ses impitoyables collègues l'eussent exécuté tout le premier ; mais il continua probablement à faire ce qu'il avait déjà fait comme administrateur de district, à conseiller, à modérer le zèle qui devenait de l'imprudence, à prévenir les conflits qui ne provenaient

que de malentendus. 11 est curieux de relever dans les registres des administrations de Cérilly et d'Ainay les affaires qui lui sont confiées spécialement : le 27 messidor an m, une querelle violente éclata entre le maire et les adjoints de Bonnet-le-Désert (ci-devant Saint- Bonnet-le-Désert, aujourd'hui Saint-Bonnet-Tronçais), à propos de la location du presbytère : Huet fut envoyé pour refaire l'adjudication du bail, qui était irrégulière, et, en même temps,

... à l'effet de remontrer à la municipalité réunie le préjudice que la division apporte à l'intérêt public, et les inviter à la paix, à l'union et à la concorde '.

Déjà, le 20 frimaire précédent, il avait été choisi comme arbitre entre l'entrepreneur des mines de Tronçais et ses ouvriers qui s'étaient mis en grève; le 14 vendémiaire an iv, il était encore chargé de négocier avec les bateliers du Cher, qui voulaient augmenter les prix de transport des bois provenant de la forêt de Tronçais. Par malheur, nous ne sommes pas aussi bien renseignés sur son passage à l'administration départementale ; mais il est bien probable qu'il y joua un rôle analogue, celui de l'homme d'affaires, probe et sur, suffisamment calme et avisé pour qu'on ait recours à lui dans les affaires délicates. Il semble bien d'ailleurs avoir tenu, dans l'administration départementale, une place importante, car, lors des élections du 2 j germinal an vi, Verd et lui furent seuls réélus. Verd donna sa démission immédiatement, Huet accepta ; mais les « modérés», après avoir essayé d'empêcher la formation du bureau, se retirèrent et élurent une autre administration. Le pouvoir central annula toutes les élections et nomma des administrateurs favorables à la contrerévolution : Huet renonça complètement à la vie publique.

Un fait au moins prraît établi : par sa mère comme par son père, Banville appartenait à une famille profondément républicaine, où l'on savait payer de sa personne quand bien d'autres sans doute restaient prudemment chez eux. On voudrait en savoir plus long; notamment on voudrait être sûr que les Souvenirs sont plus exacts lorsqu'ils nous montrent Huet instruisant lui-même sa fille Zélie. Son système d'éducation consistait, paraît-il,

... à laisser faire aux enfants tout ce qu'ils veulent et à leur donner

1. Registre des procès-verbaux ordinaires du directoire du district de Cérilly. (Arch. dép. Allier, L. 184.)

tout ce qu'ils désirent, en s'abstenant seulement de leur laisser jamais entendre des mensonges ou des bêtises. Aussi sa petite Zélie était-elle divinement bonne, parce qu'on avait toujours été bon autour d'elle, et intelligente, intuitive, parce qu'on ne lui avait pas appris à ne plus l'être. ... Le père l'emmenait dans de lointaines promenades, et, tout en jouant, lui enseignait la botanique, l'entomologie, sans l'abominable tracas des cahiers et des livres. [S., u.]

Tout cela paraît vraisemblable: cette belle confiance dans la nature, cette aversion pour l'éducation livresque et déformante n'ont rien d'extraordinaire chez un contemporain — peut-être un admirateur — de Jean-Jacques. Banville déclare qu'il fut élevé selon les mêmes principes : la question n'est donc pas sans intérêt; mais aucun document ne permet ici de contrôler les affirmations du poète ; J.-B. Huet mourut en 182$ : le petit-fils avait alors deux ans, et n'a pu connaître de son grand-père que ce qui lui fut raconté plus tard ; les Souvenirs furent écrits quelque soixante ans après la mort de Huet, et enfin on a vu quelle part énorme il fallait y faire à la fantaisie. Néanmoins Banville est le seul qui nous puisse conter sa propre enfance : écoutons-le donc, en contrôlant ses dires quand ce sera possible, en nous rappelant toujours que son imagination de poète a transfiguré bien des choses.

M. de Banville et ses beaux-parents habitaient, 35, rue de Bourgogne, une vaste maison de belle apparence derrière laquelle un jardin descendait jusqu'au bord d'un ruisseau '. Là, grandirent en liberté le jeune Théodore et sa sœur Zélie, plus âgée de deux ans :

Nous nous en donnions à cœur joie, rouges, palpitants, essoufflés,

1. Les souvenirs d'enfance tiennent tant de place dans l'œuvre du poète qu'on aimerait à voir la maison où il vécut ses premières années ; il n'en reste malheureusement presque rien. La façade seule subsiste, l'intérieur a été complètement transformé: le corps de logis qu'habitaient les grands-parents a disparu, le ruisseau a été recouvert par la rue des Tanneries, et les tanneurs en ont fait ce qu'ils ont fait de la Bièvre. Seuls quelques beaux tilleuls ont vu probablement 1 les pas du jeune Théodore ; sur une porte, une main d'enfant — est-ce la sienne ? — a gravé le nom de Banville. Le domaine de la Font-Georges, qu'il a chanté plus d'une fois, n'est pas moins transformé : plus de vignes, plus de pêchers, plus de sorbiers : des prés et des champs. Toutefois sur le mur d'une petite ferme, à cent mètres environ de la fontaine, on voit encore une pierre avec cette inscription: « Posée par Zélie Banville, 1824 ». Le nom même de la Font- Georges a quelque peu disparu des mémoires moulinoises et ce n'est pas sans mal que j'ai pu retrouver en 1904, presqu'à l'entrée du faubourg de Decize « la source claire et froide » et le bassin entouré de saules.

regardant voler les insectes, dévastant les fruits et tout, comme des vandales, et nous barbouillant de raisins noirs et de mûres. [S., 18.]

Comment n'aurait-il pas été, dans toute la force du terme, un enfant gâté? Il était d'une santé délicate, « tout petit bonhomme faible et pale » ; puis on conservait pieusement dans la famille les idées pédagogiques du grand-père Huet, dont la veuve, « frappée en plein cœur » par la mort subite de son mari, reportait tout son amour sur sa petite-fille et son petit-fils :

Ma grand'mère qui, désormais, dédaignait pour elle toutes les joies, les effeuillait et les jetait sous nos pieds comme des tapis de fleurs.

La bonne grand'mère mourut en 1830 et ce fut la fin de cette enfance « féeriquement heureuse ». Au mois d'octobre, Banville fut amené à Paris et « écroué » à la pension Sabatier, rue Richer, n° 9. Les élèves de cette institution suivaient les cours du collège de Bourbon, sur les registres duquel on retrouve le nom de Banville, de 183c à 1837; •' dut en sortir en juillet 1838. L'institution Sabatier était fréquentée surtout par des enfants riches [C.p. F., 86] « si bien que la vie y était extrêmement fashionable » ; elle était « gouvernée par une très aimable famille » qui « choya » Banville « comme un fils » [S., 22] ; néanmoins il en gardait un assez mauvais souvenir. Quand il se rappelait « les heures désespérées et effroyablement lentes de cette interminable captivité », il revoyait « les murailles noires et lépreuses, le maigre et triste jardin, où les arbres rachitiques étaient plantés en rang, dans le sable, comme des quilles ; la nourriture sauvage, à peine bonne pour les prisonniers des bagnes, les soupes claires comme le ruisseau d'argent qui coule sous les saules, les poissons navrés et les viandes anémiques, l'abondance exposée au soleil et cuisant dans son amertume, le pain, toujours non cuit, acheté pour dix jours et rangé dans un placard en contre-bas tapissé de papier bleu. Au moral : tous les élans d'àme comprimés, toutes les délicatesses blessées, la platitude et la médiocrité triomphantes, la saleté dans les classes, la misère, l'ignorance, la cruauté et le martyre des professeurs, les maîtres d'étude d'une bêtise surnaturelle qui laissaient tout faire et trouvaient tout bien quand les élèves cotisés faisaient venir des mannes de gâteaux ».

Un souvenir particulièrement sinistre le hantait : celui des pré-

tendues « récréations » de l'établissement. Tous les ans, à date fixe, revenait, avec la fête du maître de pension, la soirée dans la salle obscure et nauséabonde du théâtre Comte, la comédie toujours la même, les tours de prestidigitation immuables et les calembours stéréotypés. Il nous a confié ses désespoirs et sa rancune dans un article des Souvenirs ; mais il paraît qu'il n'a pas tout dit et qu'on avait, à la pension Sabatier, des raffinements de tortionnaires. Dans un feuilleton du National (ii mars 1872), il est question d'une certaine pièce à spectacle :

Un Demi-siècle, aventures de Ferville et de Denisart, qu'on me menait souvent voir jouer par récréation, quand j'étais écolier ; mais nous regardions, mes camarades et moi, cette réjouissance comme un pensum. Par surcroît notre professeur d'anglais, M. Sadler, avait traduit Un Demi-siècle en anglais, sous le titre de Fifty Years ; on nous avait imposé l'achat de ce volume et on nous le découpait en versions, qui nous faisaient de nouveau savourer notre incurable ennui du théâtre Comte.

Le tableau est évidemment poussé au noir: Banville n'était pas « captif » à la pension — il s'en faut de tout — et il avait d'autres plaisirs que les tours de M. Comte, « physicien du roi ». « Mes parents habitant la province, je restais à la pension à poste fixe » : or, en 1896, lorsqu'on inaugura la statue de Banville à Moulins, le colonel Laussedat, son ami d'enfance, raconta qu'il le rencontrait, les jours de sortie, chez le frère cadet de M. de Banville; d'autre part le poète lui-même écrivait dans le Gil Blas, le 2 décembre 1 887, en parlant de ses années de pension :

Peu à peu quelques amis de mes parents me firent sortir, comme dit l'argot scolaire, me gardèrent même pendant les vacances qui durent plusieurs jours, et, grâce à eux, je connus très vite et prématurément les théâtres de Paris.

Déjà, dans le National du 4 juillet 1 87 1 , il avait dit en rendant compte du Royaume des Femmes :

Je me souviens d'avoir assisté à la première représentation de cette fantaisie féerique, non avec la mine guindée et solennelle d'un feuilletonniste venu pour rendre la justice, mais avec un éclair de plaisir dans mes yeux et un rire joyeux sur mes lèvres. Cela tient à ce que ce soirlà, le soir du 5 décembre 183 ), j'avais précisément neuf ans et neuf mois moins neuf jours.

Voilà un prisonnier qui voyait assez souvent les portes du cachot s'ouvrir devant lui ! Je suppose même qu'à l'institution Sabatier on devait moins le plaindre que l'envier. Combien de temps, d'ailleurs, fut-il éloigné de sa famille ? Peu de temps avant sa mort, il écrivait au président de l'association des anciens élèves du lycée de Moulins, que sa famille était venue habiter Paris lorsqu'il avait à peine dix ans ' ; il y a sans doute une légère erreur, puisque les Banville habitaient encore Moulins à la fin de 1833 ; néanmoins, le jeune collégien ne resta pas longtemps éloigné des siens. Comment, d'autre part, concilier la prétendue ignorance des régents avec les deux anecdotes suivantes, racontées dans les feuilletons :

La première fois que j'entendis prononcer le nom de Robespierre, ce fut au jardin des Tuileries ; j'avais sept ans. Au plus épais des marronniers, sous la douce nuit de leurs noirs feuillages, se cache une oasis où les disciples de Platon eussent été heureux de discourir sur l'àme immortelle. Des gradins demi-circulaires, taillés dans un marbre blanc comme la neige, entourent la statue d'un dieu jeune et beau. Devant ces degrés sans tache, un bois sacré de grands rosiers touffus cache ses pieds dans l'herbe semée d'étoiles, et des allées sablées d'or conduisent à l'éclatant escalier, où la blonde Euphrosyne ne dédaignerait pas de poser ses pieds, le jour où avec les nymphes et avec ses sœurs jumelles elle revient nue, mener ses chœurs dansants. Nous passions par là, mon professeur et moi, et comme je lui demandais quel roi avait réuni là ces enchantements: « Mon ami, me répondit-il, à une époque lugubre et glorieuse que tu connaîtras et qui s'appelle la Révolution française, un homme, nommé Robespierre, fit planter ces rosiers et tailler ces marbres. Il voulait que les plus sages et les plus vertueux d'entre les vieillards vinssent s'asseoir sur ces degrés pour y servir d'arbitres dans les contestations qui s'élèvent entre les enfants au sujet de leurs jeux. » A cette idée que La Fontaine eût trouvé si belle, je pleurai ; et chaque fois que je passe devant l'oasis du jardin des Tuileries, de douces larmes humectent encore mes yeux à ce souvenir. [X D., 25 mai 1850.]

En admettant que l'anecdote soit authentique, ce professeur ne parlait pas trop mal, pour un pédant crotté, et son élève avait conservé de ses propos un souvenir bien émouvant !

ï. Inauguration du monument de Banville à Moulins, Moulins, Crépin-Leblond, 1896, p. 51 et 40.

Est-ce le même personnage, ce vieux professeur « nourri d'Aristophane » dont il question dans le National du j août 1872?

Ce grand helléniste inconnu... estimait qu'une bonne farce vaut mieux qu'une mauvaise comédie grave, et il adorait le théâtre des savetiers et des harengères.

Il avait pris en amitié son élève et le conduisait souvent aux Variétés, du temps que les bouffons avaient de l'esprit. Une chose pourtant exaspérait le vieux savant : il y avait sur le fronton du théâtre une lyre de plâtre : « C'est un sacrilège, disait-il, et cela portera malheur à la farce !» — « Comme il avait raison ! ajoute Banville : les Variétés devaient un jour sombrer dans les flots malpropres de l'opérette! » — Quel dommage que cette conclusion inspire une telle défiance ! Le professeur et sa prédiction ne seraientils qu'un mythe ? Il n'en reste pas moins que Banville s'est formellement contredit. Qui donc croire, des Souvenirs ou des feuilletons ?

Il ne fut pas, au collège de Bourbon, ce qu'on appelle ordinairement un brillant élève ; ses succès se bornent à un huitième accessit devers latins en 1837! Néanmoins le colonel Laussedat déclarait qu'à onze ou douze ans sa curiosité insatiable frappait tout le monde ;

... à treize ou quatorze ans, il n'y avait plus de doute pour personne, on avait affaire à une nature d'élite, à un esprit supérieur. Le Monument de Banville à Moulins, p. 32.]

Ses premiers vers, écrits entre seize et dix-neuf ans, témoignent qu'il n'avait pas perdu son temps : outre Virgile, Ovide, Homère, il a certainement lu les contes d'Hoffmann et les féeries de Shakespeare, sans compter Marot et peut-être déjà Ronsard. Quant à Vigny, Musset, Hugo, il sait leurs vers par cœur. Mais que pensaiton, au collège et à l'institution, de ces lectures si peu classiques ? Le futur poète dut plusieurs fois connaître les rigueurs de la consigne. Il nous a confié qu'une ode en vers de trois syllabes — comme le Pas d'armes du roi Jean — avait été trouvée dans son pupitre et lui avait valu plusieurs jours de pensums [C. p. F., 88] ; mais quand il prétend n'avoir pu lire d'autre poète que Boileau [S.. 27], je suis tenté de ne pas le croire. Qui sait si on ne lui confisqua jamais les Orientales ni les Contes d'Espagne et d'Italie '< Vers 1833, raconte Philibert Audebrand dans le Mousquetaire

(16 juin 18 94), les « grands » de Bourbon avaient fondé un journal : un des rédacteurs était spécialement chargé d'entretenir des relations avec Alexandre Dumas, un autre avec Victor Hugo. Banville, j'imagine, mérita d'être compté parmi ces jeunes et fervents romantiques ; les avanies que lui méritèrent ses chers poètes ne durent pas peu contribuer à lui faire prendre en grippe la maison de la rue du Havre et la maison de la rue Richer.

D'après une tradition conservée dans sa famille, Mmo de Banville n'avait d'autre ambition que de voir son fils se consacrer à la poésie ; son mari avait probablement des projets plus terrestres : Théodore de Banville commença par étudier le droit ; reçu bachelier le 22 novembre 1839, il prit quelques jours après sa première inscription, fut reçu le 1$ avril 1841 au premier examen, et prit quatre autres inscriptions en 1841-42, puis abandonna la Faculté '. Les Cariatides allaient bientôt paraître et, depuis quelque temps sans doute, le poète délaissait « les codes pour les odes » [l., 68J. Il ne semble pas que ses parents aient essayé de le ramener de force aux Pandectes et aux Institutes : tandis que, vers la même époque, Leconte de Lisle recevait à Rennes de longues lettres de reproches, aggravées encore par les commentaires de l'oncle dinanais, Banville débutait sans avoir eu de récrimination à entendre, de luttes à subir ; il débutait avec toute la gaîté de sa jeunesse, à l'âge où d'autres étaient aigris et attristés prématurément par les disputes intimes, irrités de voir leurs proches nier ou bafouer le « quelque chose » qu'ils sentaient « là ».

Toute cette génération, née entre 1820 et 182), a grandi dans l'admiration de ses illustres aînés ; mais il faut remarquer qu'au moment où ces jeunes gens commencent à faire œuvre personnelle, la production romantique s'arrête : Vigny se tait après Chatterton (183^), Lamartine après les Recueillements (1839) ; Hugo va bientôt abandonner l'art pur pour la littérature militante ; G. Sand écrit déjà ses romans socialistes. Quant à Musset, il sombre. Par contre, le Port Royal de Sainte-Beuve, le Rapport sur Pascal de Cousin ramenaient l'attention du public lettré vers le « grand siècle » ; Rachel faisait applaudir à nouveau Racine. La Pléiade renaissait également: Ackermann, en 1839, rééditait la Deftence et Illustra-

1. Je dois ces renseignements à la bienveillance de M. le professeur Jobbé- Duval et de M. le secrétaire de la Faculté de droit de Paris.

tion1, bientôt suivie des Œuvres choisies de Joachim du Bellay (1841); Sainte-Beuve allait rééditer en 1843 son Tableau de la poésie française au xvie siècle.

La résurrection des poètes de la Renaissance ne pouvait être qu'agréable aux jeunes romantiques: c'était la revanche définitive des victimes de Boileau, et cette revanche était en grande partie l'œuvre d'un des leurs. Mais il semble qu'ils aient applaudi sincèrement aussi à la résurrection des classiques, et cela n'est peut-être pas aussi étrange qu'on serait porté à le penser tout d'abord. Pour le « bourgeois », le succès de Phèdre était « la condamnation à mort des autres genres récemment implantés au théâtre » 2 ; on acclamait Racine surtout pour manifester contre Hernani; mais au fond l'art de Racine n'était pas plus goûté, pas mieux compris que l'art de Hugo. Ce que le bourgeois comprenait, ce qu'il admirait de bon cœur, par tempérament et non sur commande, c'était Scribe, en attendant 1' « école du bon sens ». Les artistes qui admiraient Racine, non comme classique mais comme artiste, exprimèrent et expliquèrent d'autant plus volontiers cette admiration qu'ils faisaient voir de la sorte combien celle du bourgeois manquait d'intelligence et de sincérité. Plus on honorait les vrais classiques, et plus on était à l'aise pour lutter contre le pseudo-classicisme des philistins.

Mais l'hostilité contre le bourgeois n'était déjà plus exclusivement liltéraire : tous ces jeunes artistes sentaient, plus ou moins nettement, que la bourgeoisie devenait peu à peu une caste, et une caste d'esprit médiocre et borné. Le vrai roi de France, disait Ch. Asselineau, dans sa Bibliographie romantique, c'est le bourgeois,

... le bourgeois pair de France, député et officier de la garde nationale... modéré comme l'impuissance, ennemi de toute exaltation et de toute grandeur, ignorant tout et ne comprenant rien, ne voulant ni rien apprendre, ni rien comprendre, et par dessus tout fier de son ignorance et de sa sottise.

C'était le bourgeois qui refusait d'accorder les droits électoraux aux capacités, repoussant le talent et la science, affirmant la puissance absolue et exclusive de l'argent. C'était le bourgeois qui

1. Cf. H. Çhamard, Joachim du Bellay, 1900, in-8°, Bibliographie.

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