‹ Théodore de Banville, 1823-1891Chapitre 22 sur 141 · P. de Musset, Biographie d'A. de Musset, m · texte numérisé non relu

P. de Musset, Biographie d'A. de Musset, m

saignait à blanc l'émeute; c'était lui, toujours lui, qui venait de persécuter et de mettre hors l'Eglise Lamennais, un des saints des jeunes romantiques, coupable d'aimer le peuple et d'aller à lui. Aussi tous inclinaient plus ou moins vers un idéalisme fort révolutionnaire ; tous sentaient quelque tendresse pour les réformateurs, pour les « chercheurs d'avenir » si dédaigneusement traités par Musset : Leconte de Lisle et Louis Ménard collaborent à la Phalange et à la Démocratie pacifique, le légitimiste catholique V. de Laprade donne des vers à la Revue indépendante de Pierre Leroux.

Toutefois le petit groupe dont faisait partie Banville était plus tiède: sauf peut-être Félix Pyat, qui achevait alors son Diogène, les autres, sans être absolument hostiles à « l'art social », voulaient surtout cultiver l'art — sans épithète. Ils allaient applaudir les leçons de Michelet sur les Jésuites [ N. T.. 167], mais applaudissaient-ils le polémiste ou le poète ? Ils préféraient le peuple au bourgeois, mais ils l'aimaient encore en artistes, parce qu'ils trouvaient en lui, comme diront les Goncourt, des « instincts lyriques ». Mùrger, Michel Carré, Jules Adenis, le futur librettiste de la Jolie fille de Perth, Privât d'Anglemont, Pierre Dupont se réunissaient souvent dans la petite chambre que Banville habitait chez ses parents, rue Monsieur-le-Prince, et ils y passaient de longues soirées

... à entendre chanter des chansons populaires dont ils aimaient les sauvages et caressantes harmonies et les vers pleins de subtiles et délicates assonances. S., 77.]

Quant à la haine du philistin, elle se manifestait surtout par des farces énormes, des « scies » parfaitement inoffensives au fond : quand on avait prononcé quelques diatribes tonitruantes contre l'épicier, on allait lui jeter une mandragore en carton sur son comptoir [S., 206]. Les uns, comme Baudelaire, recherchaient les sujets macabres, malsains ou répugnants « pour étonner les sots » [S., 87], les autres, en vrais gamins de Paris, pouffaient sans retenue au nez de Joseph Prudhomme et mystifiaient impitoyablement tous les notaires qui s'égaraient dans leur carnaval. Le « bon sens », mot que les bourgeois avaient toujours à la bouche, était, naturellement, exécré parmi eux ; leur muse était la fantaisie, une fantaisie hardie, au besoin, jusqu'à l'absurde. «Vous ne connaissez

pas », écrivait Michel Carré, en tête de ses Folles Rimes, quelques mois avant la publication des Cariatides,

Vous ne connaissez pas, ô profonds connaisseurs, Outre les neuf vieilles sœurs, Une petite muse A l'œil mutin Qui, soir et matin, S'amuse D'une fleur ou d'un papillon ?

Ce n'est pas celle qu'on vante Pour une fille savante, Mais son mince cotillon Et ses brodequins à frange, Ses colliers de rubis, ses bagues, ses turbans A rubans Lui donnent un air étrange Qui me charme par dessus tout.

Oui, parle ciel ! c'est la fille que j'aime ! Elle a l'air d'une bohème ; Que m'importe! j'en suis fou.

On la nomme Fantaisie Et sachez Qu'entre toutes je l'ai choisie Pour ses chansons et ses colifichets.

C'est la grisette du Parnasse, Qui vous sourit et qu'on embrasse, Mais que l'on aime huit jours, Car il est au-dessus d'elle D'exiger qu'on soit fidèle Et qu'on l'adore toujours.

Elle me plaît pour sa même folie, Et lorsque son bonnet est un peu de travers

Je crois, vrai Dieu ! qu'elle en est plus jolie ! Ne la blâmez donc pas de ce léger travers,

Et, dans son charmant délire, Si parfois elle met sa tunique à l'envers, Moins indiscrets qu'Eloi, contentez-vous de rire :

Au lieu d'imiter ce bon roi, Qui remit sagement sa culotte à l'endroit. Elle ferait bien pire !

Romantiques de cœur, assez cultivés pour aimer la poésie savante et artiste du xvie siècle, classiques à l'occasion, pour empêcher le bourgeois de l'être, et fantaisistes pour avoir le droit de le berner, hostiles à une royauté « boutiquière et maltôtière », mais trop purement artistes pour passer franchement à la littérature militante, tels étaient les jeunes gens qui applaudirent à l'apparition des Cariatides.

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