‹ Théodore de Banville, 1823-1891Chapitre 28 sur 141 · Conseils à Jeanne · texte numérisé non relu

Conseils à Jeanne

2. Il est anonyme. L'avertissement des éditeurs, en tète de la 1" édition des Odelettes, l'attribue à Louis LJIbach.

LES CARIA'TIDES 6l

de fumée de tabac, de saveur de rhum et de je ne sais quelle senteur nauséabonde de mauvais lieu ; elle affecte la désinvolture d'un Don Juan aviné et l'allure immodeste d'une fille de joie. Le jeune auteur s'en fait môme un mérite et s'en vante en plus d'un endroit de son livre d'une manière assez dégagée...

... Nous ne serions pas étonnés, nous, que M. de Banville, qui sait par cœur Homère, Hésiode et Virgile, enfant de bonne maison qu'il est et même un peu aristocrate à ce qu'il nous semble, ne fût qu'un Don Juan de contrebande ; nous ne croirons jamais que sa personne sente l'alcool et le tabac autant que sa poésie ; nous parierions même qu'il fréquente beaucoup plus les salons que les divans et qu'il n'est pas aussi coutumier des Lorettes qu'il voudrait nous le faire croire...

... Les Cariatides sont une œuvre hâtive qui a germé prématurément au ferment de notre civilisation corrompue : elles reflètent avec une naïveté brutale les passions déréglées et les appétits sensuels d'une société sans doctrine et sans mœurs...

... C'est comme un impudent défi jeté à la dépravation de notre siècle : il préconise l'or, le vin et les femmes perdues '.

La Revue indépendante, de Pierre Leroux, fut également sévère pour le débutant, mais ce fut sans doute pour justifier le proverbe : « Qui aime bien châtie bien » ; de rudes vérités se mêlaient dans son article à des compliments qui témoignaient d'une intelligente sympathie :

L'affectation est le défaut capital de M. de Banville. Il se rattache à l'école romantique : il en a les qualités, mais aussi les vices, et c'est dommage, car M. de Banville est poète, jeune qu'il est (dans sa préface il se donne dix-neuf ans2. Il est déjà le maître de son vers et le plie à son gré ; son style est tout images, mais souvent les images sont grotesques, fausses, impossibles. M. de Banville abuse de la couleur, du brun, du bleu, du rouge ; qu'il décharge sa palette, et, puisqu'il a étudié André Chénier et ses maîtres. Homère, Hésiode, Virgile, qu'il leur demande le secret de cette pureté, charme de leur poésie. 10 décembre 1842.

En définitive, le journal socialiste considérait Banville comme

1. L'Art en Province, 1845, 1" livraison, Moulins, Desrosiers. — Cet article m'a été communiqué par M. Rochegrosse ; il porte ces mots, écrits parla femme du poète : « Premier article écrit sur Th. de Banville ».

2. Ce tour est à remarquer : on dirait que l'auteur de l'article n'ajoute guère foi à la déclaration pourtant exacte de Banville ; on ne pensait pas, apparemment, que les Cariatides pussent être l'œuvre d'un si jeune écrivain.

€ un homme d'avenir», et l'exhortait, ce qui était encore une manière de louange, à prendre rang parmi les partisans de « l'art social » :

Ceux qui meurent et ceux qui combattent renferme une critique fort juste et fort bien exprimée. Le peuple en un jour de colère s'adresse aux poètes, exclusifs amants de la forme, et leur crie :

Quavez-vous fait, sinon de jeter votre harpe

A la folle nymphe des airs ?...

... Dieu n"est que le Dieu fort, et sa droite n'exauce

Que celui qui lutte et qui veut, Mais votre chant plaintif est une note fausse

Où nul principe ne se meut.

Que M. de Banville médite sur ces reproches que l'humanité a droit d'adresser à ceux que Dieu avait faits ses prophètes (vatesj et qui ont renié l'idée, la beauté invisible, pour n'adorer et ne cultiver que la forme ! Son prochain recueil y gagnera, car nous attendons avec confiance ce second recueil.

En faveur de ses bonnes intentions, on lui pardonnait cette fois les poètes qui « jettent des harpes aux nymphes », et « le chant qui est une note où se meut un principe ». Même on trouvait que Banville s'était « fort bien exprimé » ! Rien ne nous rend indulgents comme de vouloir gagner un néophyte à la bonne cause et de retrouver chez les autres les idées qui nous sont chères !

Banville fut-il sensible aux éloges de la Revue indépendante? J'en doute ; je croirais même qu'ils produisirent un effet inattendu. Toujours est-il que les Souvenirs n'en parlent point et qu'ils notent seulement l'accueil fait aux Cariatides par Vigny et J. Janin. Le premier fit, paraît-il, appeler le jeune poète et lui mit entre les mains son livre « annoté et commenté d'un bouta l'autre »[S.,42]; le second lui écrivit « une lettre de quatre pages, spirituelle, irritée, lyrique, paternelle, furieuse, illisible surtout, dans laquelle, tout en l'accablant de louanges mêlées d'objurgations et d'insultes, il le sommait de venir lui exposer ses audaces romantiques » [S., $8]. Nous ne possédons ni l'exemplaire annoté par Vigny, ni la lettre de Janin ; mais nous connaissons l'avis de Baudelaire :

Vous avez empoigné les crins de la déesse Avec un tel poignet qu'on vous eût pris, à voir Et cet air de maîtrise et ce beau nonchaloir, Pour un jeune ruffian terrassant sa maîtresse.

L'œil clair et plein du feu de la précocité.

Vous avez prélassé votre orgueil d'architecte

Dans des constructions dont l'audace correcte

Fait voir quelle sera votre maturité. Fleurs du Mal, xvi.

Ainsi les Cariatides promettent beaucoup, mais le talent de leur auteur n'est pas encore mûr ; Baudelaire a dit, dans Y Art romantique, ce qu'il leur reprochait :

Les nombreuses et involontaires imitations, la variété môme du ton, selon que le jeune poète subissait l'influence de tel ou tel de ses prédécesseurs, ne servirent pas peu à détourner l'esprit du lecteur de la principale faculté de l'auteur. 2 "éd., [868, p. j66 sq.

Ce reproche fut fait à Banville dès 1842 et nous savons par la préface qu'il ne le reçut pas sans amertume :

Parmi les donneurs de conseils, il y en a qui me trouvent trop original!... Pour les autres, je ne suis qu'un faiseur de pastiches. La Voie lactée, c'est Hésiode; Stephen et la Lyre morte, c'est Alfred de Musset ; le Songe d'une nuit d'hiver, c'est Hoffmann ; le Songe d'une huit de printemps, c'est Shakespeare ; Phyllis et Clvmene, c'est Virgile ; le reste, c'est Victor Hugo, Victor Hugo toujours, Victor Hugo quand même.

Les critiques ne visaient probablement pas les pièces que cite la préface. Phyllis est bien une imitation de la 111e Bucolique, mais c'est une imitation assez libre ; le Songe d'une nuit de printemps, tout plein qu'il est de fantaisie shakespearienne, ne peut être appelé un pastiche de Shakespeare ; le Songe d'hiver ne rappelle que de fort loin Hoffmann, et la Voie lactée ne s'inspire pas d'Hésiode mais de Victor Hugo. Dans sa jeune impatience, Banville a travesti, jusqu'à l'absurde, ou presque, des reproches assez bien fondés.

Trop d'imitations, pas assez de sentiments vrais, c'est bien là le défaut capital des Cariatides. Pourquoi ce jeune homme est-il si pessimiste, pourquoi cette conception si triste de la vie et de l'art ?

— « Rien de plus sincère, de plus touchant, dit G. Vicaire, que cette mélancolie, quasi sans cause, des très jeunes gens qu'effarouche la vie. C'est comme un effroi devant l'inconnu, et si naturel ! » '

— Soit; la forme n'en reste pas moins trop impersonnelle; on

1. Préface des Jeunes Tendresses, de M. André Foulon de Vaulx. Lemerre, 1894.

reconnaît trop facilement au passage des bribes de Vigny, des fragments de Musset, des pages entières de Victor Hugo. La Voie lactée, par exemple, n'est que la paraphrase d'un passage de la Préface de Cromwell:

La poésie a trois âges dont chacun correspond à une époque de la société : l'ode, l'épopée, le drame... Cette triple poésie découle de trois grandes sources : la Bible, Homère, Shakespeare. [Ed. Souriau, p. 214.

Il est vrai que la Voie lactée place Molière sur le même rang que Shakespeare; mais si la Préface de Cromwell ne lui faisait pas cet honneur, elle le mettait du moins au nombre des « génies caractéristiques de notre scène» [p. 231]. Ailleurs encore le disciple semble s'éloigner du maître: Orphée a remplacé la Bible; mais comparons les deux passages : nulle part l'imitation n'est plus fidèle :

Aux temps primitifs, quand l'homme s'éveille dans un monde qui vient de naître, la poésie s'éveille avec lui. En présence des merveilles qui l'éblouissent et qui l'enivrent, sa première parole n'est qu'un hymne... P. 176.

Lorsqu'au jeune univers aborda l'homme vierge,

Il raviva d'abord ses poumons contractés

A cet air tout rempli de ses divinités ;

Puis lorsqu'il put jeter un regard sur la plaine

Immense, déroulée à ses pieds, toute pleine

De parfums et d'amour, qu'il entendit les voix

Des brises caresser l'ombre errante des bois,

Et qu'au bruit des torrents irrités, sur le faîte

Des monts, il vit l'orage illuminer la fête,

Il sentit que son cœur, dans ce sublime lieu,

Comme un hymne d'amour montait aux pieds de Dieu '.

Les emprunts de ce genre ne sont point rares dans les Cariatides Shakespeare

... pourrait emporter dans les plis de sa robe ... Nos géants d'aujourd'hui drapés dans leurs manteaux 1,32

c'est évidemment un souvenir, trop précis, d'Hernani [A. rv, se. 1]

Des nains que je pourrais, concile ridicule,

Dans ma peau de lion emporter, comme Hercule !

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