‹ Théodore de Banville, 1823-1891Chapitre 29 sur 141 · La Voie lactée, version de 1842, p. 13. Supprimé en · texte numérisé non relu

La Voie lactée, version de 1842, p. 13. Supprimé en

Voici qui vient en droite ligne des Nuits :

... Comme avec terreur ma chair a frissonné !

Quel est ce bruit lointain ? Ah ! l'horloge a sonné. [1, i;;.

... La douleur est pour l'âme un fécond aliment. 1, n8.

Musset s'était permis des enjambements de ce goût:

... deux cardinaux, dix-neuf Evêques, treize abbés, cinq cents prieurs, soixante- Un chanoines, quatorze archidiacres, cinquante Docteurs... Mardoche, xxxvii.

On en retrouve d'aussi intrépides dans les Cariatides .

Dix hommes, vingt flacons pleins, et cinquante mille Francs... 1, 6i.

... C'était comme un grand remue- Ménage délicieux. 1. 112.

La défenestration de Stephen n'est pas sans analogie avec l'évasion de Mardoche ; les transports amoureux d'Yseult, la vierge qui se fait tigresse, l'ange qui devient bacchante et courtisane, rappellent de fort près la Belle Andalouse.

En même temps que ces trop nombreuses imitations, le mauvais goût, l'obscurité, fa gaucherie du style témoignaient également de l'extrême jeunesse de l'auteur. Le « dieu jaune » de l'hyménée a disparu dès la seconde édition (18^7), mais on trouve encore dans les Amours d'Elise (anciennement Yseult) une odelette qui devait causer quelques remords à l'auteur des Odes funambulesques :

Ah ! si j'étais la rose

Que le soir brun En souriant arrose

D'un doux parfum. [1, -4.

Qu'était-ce là, en effet, sinon

... ce genre faux et absurde où des êtres, parfaitement classés comme mammifères, font toujours semblant de croire qu'ils sont oiseaux ou fleurs, ou qu'ils pourraient dans certaines circonstances le devenir. 111, 199.

Quant à l'obscurité, on peut en juger par cet hyrrme à la

Volupté, chanté par les Dons Juans dans le Songe d'hiver (version

de 1842):

Coupe ! Sein ! Lyre !

Triple délire Où ne peut lire L'œil d"Israël !

Sous ton déisme Se brise au prisme Le synthétisme Originel !

Lyre ! qui sculptes Pour tous les cultes Des rieurs abruptes ' Sur leurs tombeaux, Tu dis dans Tombre, Triangle sombre, Le divin nombre Aux sept flambeaux !

Sein ! marbre esclave, Gouffre que lave Le flot de lave, Spasme auguré !

Le corps qui rêve Parfois s'achève Et se relève Transfiguré !

Coupe ! Charité Du néophyte, Ame du mythe !

De ton corps saint Coule et transpire Le flot de myrrhe, Où boit la lyre, Où meurt le sein !

Coupe ! Sein ! Lyre !

Triple délire ! etc.

Il est probable que deux ou trois ans plus tard, Banville s'égayait

1. Y a-t-il lieu de faire remarquer que sculptes et cultes ne riment pas avec abruptes ï

tout le premier de ce phébus. Lorsqu'il collaborait à la Silhouette, ce journal publia le procès-verbal d'une fantaisiste réunion où l'on avait discuté si Ton sacrerait Victor Hugo « bon dieu ». Parmi les hugolâtres, figure « M. de Banville, auteur de Coupe ! Sein ! Lyre ! » ; l'épigramme aurait été bien cruelle, si la plaisanterie n'avait été rebattue et cent fois répétée par le poète lui-même.

D'autres pièces, plus claires en apparence, ne laissent pas d'offrir bien des difficultés. Pourquoi ce titre de Cariatides ? Banville a essayé de l'expliquer en 1857: les Cariatides dont il s'agit sont celles qui soutiennent le temple d'Apollon ; devant elles défileront les héros et les dieux de l'amour. Je ne prétends pas que le symbole soit parfaitement intelligible ; mais cette explication même, si insuffisante qu'elle fût, manquait en 1842; la Revue indépendante signalait cette lacune, non sans malice :

Vous dire pourquoi son auteur a intitulé le recueil Cariatides plutôt que bas-reliefs, ogives, arceaux, me serait fort difficile ; aujourd'hui appeler les choses par leur nom, nommer un chat « un chat », un poème « poème », sent trop son M. Jourdain.

Pourquoi le poème sur les trois âges de la poésie est-il intitulé la Voie lactée? Dans l'édition de 1877, les vingt premiers vers donnent une raison, satisfaisante cette fois : la voie lactée, c'est la poésie; les astres innombrables qui la composent, ce sont tous les maîtres de l'Ode, de l'Epopée, du Drame. Mais ce début a été refait après coup : de 1842 à 1864, le poème débute par une invocation à la Muse, dans laquelle il n'est nullement question du titre.

D'autre part, il n'était guère facile au lecteur de suppléer à l'explication absente : si la voie lactée peut symboliser la poésie, c'est que toutes deux illuminent, ininterrompues, l'une toute la sphère du ciel, l'autre tout le passé; dans l'édition de 1877, Banville a pris soin de nommer les disciples, les continuateurs de chacun des grands maîtres (cf. p. 20 et 26). Au contraire, dans la version de 1842, il était dit expressément que ni Orphée ni Homère n'avait eu de successeur :

... Ainsi mourut Orphée, La Lyre. Et nul depuis n'eut le cœur assez vain Pour toucher de la lèvre à son rythme divin ; Nul fils prédestiné de la Grèce féerique N'entendit dans son cœur l'écho du chant lyrique.

Après la mort d'Homère,

... plus d'un pygmée à l'ambition vile Voulut se pavaner dans l'armure d'Achille Et, sentant sous ses pas l'oubli, gouffre béant. Se tailler une lyre à celle du géant.

Mais Apollon divin, le fils blond de Latone, Le dieu ceint de laurier dont la force environne Chrysa la ville d'or et la verte Cyllo Et qui mire son front dans les moires de l'eau, Foudroya d'un regard ces artisans de ruses... ... Nul n'osa plus depuis convoiter cette part Que garde l'Olmius de son glauque rempart, Et nul, si grand qu'il soit par la lyre ou l'épée, Ne l'ose.

Ainsi mourut Homère, l'Epopée.

Orphée et Homère sont représentés comme deux astres isolés, non comme les principales étoiles d'une innombrable nébuleuse ; mais alors le symbole ne se comprend plus.

Enfin la forme est souvent faible et l'inexpérience de l'écrivain apparaît d'autant plus qu'il a pour la rime riche un culte intempérant. Les Imprécations d'une Cariatide contiennent quelques rimes à rendre jaloux « le grand Crétin au vers équivoque » :

... Ces clochetons à dents, ces larges escaliers Que, dans l'ombre, une main gigantesque a liés.

... Au lieu des clochetons et des granits quittés, Le poids intérieur de leurs iniquités. [1, 160.

Or, comme ce débutant n'a pas encore la virtuosité nécessaire à de pareils tours de force, il lui arrive parfois d'écrire, pour attraper la rime, de véritables non sens :

... Sur ces temples sculptés dont l'éclat tourbillonne. [1, 8.]

... Et cette femme pâle et cette femme blonde

Chacune autour de moi s'enlaçant comme une onde. I, 97.

... Quand donc les Vadius avec les Trissotins Viendront-ils débiter leurs supplices latins ? 1, 28."

ou bien la phrase n'entre dans le vers qu'au prix d'une effroyable

contorsion :

Vous aussi vous vîntes, enlaçant L'ormeau, lierre aux cents bras, le lierre en l'embrassant. 1,14.

Il se permet des rimes d'adjectifs et des chevilles que Scribe lui-même aurait pu signer :

Et tenant par la main leurs compagnes difformes. Se disputaient dans l'ombre avec leurs doigts énormes Un petit bout de ton manteau ! '

... et celui dont l'exorde Fut le grand siège de Toulon. "1, <>.

Enfin les vers raboteux, frustes, abondent, surtout dans les pièces en alexandrins :

... Offres-tu quelque gage ou quelque riche don ; 1. 86.

... Etais-tu née aussi pour te perdre en trompant ? -

Pourtant, malgré leurs imitations, leurs longueurs, leurs vers obscurs, barbares ou cacophones, les Cariatides se recommandaient par de sérieuses qualités à l'attention des vrais poètes: sous leur pessimisme un peu factice, apparaît déjà le « poète plein de joie ». Le premier, semble-t-il, parmi les romantiques, Banville a admiré dans Shakespeare autre chose qu'Hamlet et que Richard 111 ; le premier il a été sensible au charme de ce « théâtre bleu »

D'où comme le bon sens la grave histoire a fui. J, 34.

Sur cent quatre-vingts vers qu'il consacre à Shakespeare dans la Voie lactée, il en a réservé presque la moitié aux féeries. Ce monde délicieusement absurde, peuplé de sylphes et de fées, n'estil pas fait à souhait pour nous consoler de la vilaine réalité? Or c'est là le rôle principal, la « fonction » du poète; certes, il doit « savoir maudire » [], 132], il doit avoir l'expérience amère de la vie, mais il doit travailler surtout à faire oublier la laideur et le mal, par le spectacle de tout ce qui réjouit le cœur et les sens :

Pendant qu'autour de nous toute noble pensée Se retire au dedans, soucieuse et froissée,

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