H. Heine, Nocturnes: le Chevalier Olaf
Ainsi les Stalactites commençaient par une profession de philosophie joyeuse, de confiance en la beauté de la vie. L'idée même de la mort, « que rien ne saurait éviter », disparaît dans l'allégresse de l'éternelle fécondité : les deux pierres jumelles qui couvrent les amants sont cachées par les roses [i, 222] :
... la grande Nature Si pleine de raison, A fait, avec leurs corps tombés en pourriture, Sa riche floraison. [I, 264]
Et les deux dernières strophes, ajoutées en 1864, précisent encore le sens du symbole :
De même la Nature, avec mélancolie,
Jusqu'au matin vermeil Laisse la vaine cendre en nous ensevelie
Pourrir loin du soleil.
Haine, douleur, néant de la gloire et du crime,
Illusion d'un jour, Et baignant de rayons tout ce fumier sublime
Elle en fait de l'amour !
On était loin des déclamations pessimistes que les Cariatides empruntaient à Chatterton et à Rolla! Le vrai tempérament de Banville apparaît à plein cette fois ; le peintre amoureux des lignes voluptueuses et des coloris éclatants se donne libre carrière. Ses préférences vont toujours au xvme siècle : la petite chanteuse des rues lui rappelle les comédiens italiens deWatteau ; sous l'arbre de Judée, il rêve « au temps des Pompadours », au temps des Boucher et des Fragonard. Mais il aime aussi la somptueuse palette de Rubens et de Véronèse, les décors de féerie étincelants d'or et de feu : témoin cet intérieur éclairé par le foyer où se mélangent l'améthyste et la chrysoprase, tandis que les chandeliers
Mettent des rayons d'or dans les coupes sanglantes [I, 219 ;
témoin cet autre, tout plein du soleil d'été :
Le soleil frissonnait sur l'or et les damas, Le doux air de l'été, qui chasse les frimas,
Chargé de la couleur et du parfum des roses.
Entrait et redonnait la vie à mille choses.
Le vin était de pourpre et les cristaux de feu. I, 226.
Voici l'arbre de Judée aux fleurs roses sur le satin vert des feuilles :
La pourpre s'adoucit près des feuillages verts Et la tendre émeraude encadre l'améthyste.
Voici le cimetière, splendide de lumière et de fleurs :
Des bouquets de rayons empourprent l'humble pierre;
parmi les tombes croissent follement
Des bouquets de corail, des thyrses d'améthystes, De riches grappes d'or. I, 264.
Ce n'est point que Banville dédaigne absolument les tonalités sombres, les grisailles mélancoliques, témoin cette « vue » de YEtang Mâlo :
... un triste lac à l'eau tranquille et noire Dont jamais le soleil ne vient broder la moire, Et dont tous les oiseaux évitent les abords1. 1. 265.
Mais il préfère évidemment les tons francs et la lumière : autant que les gammes vibrantes des Vénitiens, il aime le blanc pur étincelant et nacré. Il aime « à songer devant cette harmonie » de la neige « qui s'amasse et tombe dans la neige » :
Et toutes les blancheurs des rêves anciens
Mettent d'accord leurs voix pour une symphonie "I, 260 ;
il aperçoit des vols d'anges « épars dans les chemins du ciel », des nymphes blanches et nues qui se baignent à l'ombre des bouleaux, la nappe « encore vierge » où brillent les flacons d'argent, une