‹ Théodore de Banville, 1823-1891Chapitre 33 sur 141 · Cf. Ronsard, Amours · texte numérisé non relu

Cf. Ronsard, Amours

Quant au matin ma déesse s'habille D'un riche or crespe ombrageant ses talons, Et que les rets de ses beaux cheveux blonds En cent façons enonde et entortille,

Je l'accompare à l'escumière tille...

absolument que le poète soit à certains moments l'inspiré, le prophète, le rates ; mais ce ravissement, cette extase est rare et dure peu : dans les moments où elle manque, l'artiste doit se recueillir et s'en rendre digne par le travail, par l'étude pieuse et désintéressée des belles formes. Je verrais assez volontiers dans ces vers une réponse discrète à l'appel de Pierre Leroux, et cette réponse ne serait pas un simple refus ; seulement le poète donnerait à entendre que l'esprit souffle où il veut et quand il veut, que le délire sacré ne saisit pas son homme à heure fixe et au commandement, qu'au lieu de le simuler ridiculement, il vaut mieux s'y préparer par le travail, où le talent s'affirme et prend conscience de lui-même.

L'œuvre, cette fois, valait mieux que les encouragements ou pis que le silence. Ceux qui avaient applaudi aux promesses des Cariatides virent avec joie leurs espoirs réalisés :

O mes amis de ces jeunes années, les morts et les vivants, Henri Murger, larme taillée à facettes ; africain Chancel, qui depuis a chanté le désert ; de Belloy, sertisseur de diamants, précieux esprit, noble poète; Gramont, fière et chaste muse ; vous étiez tous là et vos mains se rapprochèrent pour applaudir ce jeune homme ! '

Dans l'autre camp, si l'on jugea les Stalactites avec une sévérité plutôt malveillante, on. ne les traita pas, du moins, comme versiculets négligeables ; d'après Banville lui-même, c'est à ce moment que l'on commence a le discuter et à l'attaquer : il écrit, en effet, dans une odelette datée de mai 185) :

O mon ami ! c'est déjà vieux !

Depuis dix ans les envieux,

Acharnés sur la même lime,

Ensanglantent leurs yeux ardents

Et viennent se briser les dents

Contre l'acier pur de ma rime ! [11, 200. 1

A la Revue des Deux Mondes, Ch. de Mazade interpréta à sa manière la malheureuse phrase sur l'étourderie et la négligence :

Nous voilà donc bien avertis. C'est pourquoi l'auteur a semé son I. Paul Féval, dans Paris, n° du 8 juin 1869.

livre de ces titres qui sentent en effet la mollesse et ïétourderie : Chanson à boire... la Femme aux Roses... «Toutecette nuit nous avons... »' M. de Banville appartient à une jeune école qui semble emprunter à M. Gautier ses instincts matérialistes... ; il veut au cœur d'un flacon aller puiser pour boire à flots du soleil et des roses, le tout sur l'air de Io Psean...

D'autres, plus équitables, firent leurs réserves, mais reconnurent franchement les solides qualités du poète. Sainte-Beuve, en 1857 il est vrai, écrivit :

Je passe sur ce qui me paraît ou trop cherché ou trop mélangé pour ne m'arrêter que sur ce qui est bien... Je ne prétends point garantir toutes les applications que M. de Banville a faites de son talent, mais il est... un feu sincère qui se fait reconnaître et qui m'inspire de l'estime ; ce poète... a gardé, au milieu de ses autres licences, la précision du bien faire, et, comme il dit, l'amour du vert laurier 2.

On aimerait à savoir plus exactement ce qui paraissait « trop cherché ou trop mélangé » ; par bonheur, Banville s'est jugé luimême : il a, dans les éditions de 1873 et de 1889, corrigé d'assez nombreuses négligences de versification et de style. Il s'était parfois, lui, le poète de la rime exacte, contenté à trop bon marché :

Et le dieu Liber, Beau, joyeux et fier,

Qui, roi des âmes, Guide à l'Orient Un essaim riant

De jeu»es femmes

devient en 1889 :

Et le dieu cornu, Le beau guerrier nu

Dans les mêlées, Qui guide en rêvant Des femmes au vent

Echevelées. [1, 230.]

1. En quoi peut-on voir de la mollesse ou de l'étourderie dans ces vers :

Toute celte nuit nous avons Relu le vieil ami Shakespeare Aux beaux endroits que nous savons, Et voici que la nuit expire. [1, 25$.]

2. Causeries du Lundi, t. xiv, 12 octobre 1857. Banville avait alors publié d'autres oeuvres, mais Sainte-Beuve parie presque exclusivement des Stalactites.

Voici encore, dans la Fontaine de Jouvence, femmes rimant

avec un a long :

De blanches jeunes femmes Dont les yeux rallumés se remplissent de flammes ;

il corrige en 1889 :

De jeunes femmes rousses Dont les yeux rallumés sont pleins de clartés douces.

Plus d'une fois il avait fait rimer des mots où Ys final sonne avec des mots où il ne sonne pas :

Une vierge au sein nu, digne de Phidias,

Tord ses cheveux luisants qui coulent sur ses bras.

Les lacs sont habités parla troupe des cygnes, Sur le bord resplendit le front sacré des lys, Et l'ombre du feuillage a les marbres insignes, Dont un grêle rayon baise les pieds polis.

Ce sont eux, ces rosiers aux milles roses blanches,

D'une mousse embellis, Et ce bleuet céleste et ces tendres pervenches,

Et ce sont eux, ces lys !

La verveine se mêle à des feuilles d'acanthe, Et, plus bas, lentement, que des vierges d'Argos, S'avancent d'un pas sûr en deux chœurs inégaux.

Le premier de ces quatre passages devient en 1873 :

Et, seins nus, une vierge en fleur, sans embarras. Tord ses cheveux, etc. 1,243.

Dans le troisième, une joyeuse note rose remplace une expression peu nette qui avait trop l'air d'une cheville :

Ce sont eux, ces- rosiers aux mille roses blanches,

Et ces amaryllis Et ce bleuet, etc. [1, 264."

Le quatrième est ainsi modifié :

La verveine, mêlée à la feuille d'acanthe, Fleurisse, et que plus bas des vierges lentement S'avancent deux à deux d'un pas sûr et charmant. J, 2:

Ln fin du dernier vers est un peu faible, mais le rejet qui prolonge le premier est bien gracieux.

Banville se montrera, dans les éditions postérieures, plus scrupuleux sur la prosodie :

Peignaient avec amour les maîtres Vénitiens,

devient en 1873 :

Peignaient avec amour les grands Vénitiens. [1, 242.]

Il s'interdira la suppression de Ys à la fin de certains noms propres ; au lieu de :

... Les dieux de vieux Sèvre et les nymphes d'airain,

et de :

il écrira

et:

Naple aux charmantes grèves,

Les dieux de vieux Saxe et les nymphes d'airain (1889),

Sorrente aux blondes grèves (1873). [I, 250.]

Enfin il retouche un certain nombre de vers mal venus :

L'eau comme un lévrier folâtre et puis se dresse...

Je la vois encor Dans ces lieux quelle décore...

Les fils du vieux Titan, ce sublime rebelle,

sont bien maladroitement chevillés ; ils deviendront :

Ainsi qu'un lévrier l'eau folâtre et se dresse (1889). [I", 257.

... Dans ce frais décor Elle m'apparaît encore (1873). [1, 258.]

L'indomptable Titan à son désir fidèle (1873) [1, 271 .

Les Tourterelles contenaient un véritable chef-d'œuvre de cacophonie :

Elle, les yeux fixés sur ces deux tourterelles;

il sera remplacé en 1889 par :

Or la douce beauté, voyant ces tourterelles... I, 227.

LES STALACTITES q->

Le début de la Fontaine de Jouvence était désagréable à l'oreille et, de plus, d'une construction fort gauche :

Il est une fontaine à la blanche sculpture Dont la nappe d'argent tombe dans la verdure. L'eau de sa coupe, avec de clairs rayonnements...

Banville l'a complètement refait :

Il est une fontaine heureuse dont l'eau tombe Dans un bassin plus blanc qu'une aile de colombe. Cette eau limpide, avec de clairs rayonnements... J, 241.

Le poète qui prétend que « pour peu qu'elle ait le sens commun, toute image doit pouvoir être traduite par le crayon » |p. V., 93], ce poète, j'imagine, a dû éprouver un peu de dégoût en se représentant

... Aganappé, la belle nymphe aux pieds de chèvre. Humide du vin qui coule le long de sa lèvre ;

il a heureusement adouci :

Folle, ayant encor du vin sur le coin de sa lèvre, Seule Aganappé, la belle nymphe aux pieds de chèvre (1889^.

Il a fait disparaître certains tours de phrase un peu tourmentés ; par exemple :

A l'heure où sous leurs voiles Les tremblantes étoiles...

Avec l'ivoire et l'or, lorsqu'il eut fait sourire...

deviendront en 1889 :

A l'heure où les étoiles

Frissonnant sous leurs voiles. [I, 241 .

Ouvrier sans défaut, lorsqu'il eut fait sourire... [1, 271.]

Les métaphores ambitieuses, les allusions inattendues, obscures, ne manquaient point dans la première édition :

Les ors de vos cheveux... Carmen.]

Je sais qu'elle est pareille aux archanges des toiles,

Ses cils luxuriants dorment sur deux étoiles. . . Le Démêloir.]

Le lac amoureux. [Camille, quand la nuit...)

Néère, c'est pour toi qu'il éveille en songeant

La lyre, qu'enseigna Phébus à l'arc d'argent. [Idylle.]

Goûtons auparavant ce nectar ; pour nos jeux Liber y mit sa force en parcelles de feu. [Ibid.]

Roucoule, ô Bulbul, dans le chèvrefeuil (sic), Et que la rose t'accueille. [Elégie.]

Banville écrira plus tard :

Vos cheveux radieux... (1889) [1, 219.]

Je sais qu'elle est pareille aux anges de lumière,

Elle a des rayons d'astre éclos sous sa paupière (1873). [1, 237.]

Sur le grand lac paisible... (1889). [1, 246.]

Néère, c'est pour toi qu'il éveille en songeant

La douce lyre auprès de ce ruisseau d'argent(i873). [1, 252.]

Goûtons auparavant ce doux vin ; pour nos jeux

La grappe y mit sa force et l'emplit de ses feux (1873). [1, 254.]

Et que pour toi seul, à côté du lys,

La rose ouvre son calice (1873). [1, 2 5 9 . j

Enfin quelques locutions banales ont été remplacées par des détails d'une observation plus sincère. L'amie, qui bâille en écoutant Ronsard ou Shakespeare, avait la bouche « comme un lys » ; en 1889, on lira: « ta bouche aux coins pâlis» fi, 236].

Dans l'Etang Mâlo,

L'orgue des verts roseaux se tait malgré le vent,

fait place à

Son feuillage muet se tait malgré le vent (1889). [1, 265.]

Dans VElégie, disparaît en 1873 :

Son œil réfléchit le ciel de saphir, Son voile flotte au zéphyre.

Ailleurs, à ces deux vers froids et iaiblement rimes :

S'échappant à longs flots en boucles ruisselantes, Tes cheveux déroulés emplir mes mains tremblantes,

se substituent en 1889 deux vers d'un coloris ardent :

Tombant à larges flots avec leur splendeur fière,

Tes cheveux d'or emplir mes deux mains de lumière. [I, 246.^

Dans la pièce finale, on lisait d'abord : « N'y retrace pas...

... de Léda jouant dans la troupe des cygnes. De Naïades au front couronné de roseaux Ou de blanche Phœbé surprise au sein des eaux.

Ces Naïades ne forment pas un « sujet » comme la Naissance de Vénus ou les Amours de Léda: elles disparaîtront en 1873. Dans l'ode A la Font-Georges, le bassin était primitivement ombragé par

... le tronc roide D'un noyer vigoureux A moitié creux,

étrange lapsus que Banville corrige en 1889 :

Qu'ombrageait, vieux et roide, Un noyer vigoureux

A moitié creux. I, 239.

Deux strophes plus loin, un véritable contre-sens a fait place en 1873 à un trait d'observation locale :

Bassin où les laveuses Tendaient, silencieuses, Sur un rameau tremblant Le linge blanc.

est remplacé par :

Bassin où les laveuses Chantaient, insoucieuses, En battant sur leur banc l Le linge blanc.

t. Presque partout les laveuses s'agenouillent dans une sorte de boîte et trempent leur linge dans la rivière. A Moulins et dans les environs elles le frottent

Supérieur au vers des Cariatides, le vers des Stalactites n'est pas encore, on le voit, d'un « ouvrier sans défaut >>. Mais les faiblesses même du livre en augmentent pour nous l'intérêt. Pourrionsnous, sans les Stalactites, comprendre l'étonnante virtuosité des Odes funambulesques ou les peintures éclatantes du Forgeron? Par quel miracle le collégien qui rimait la Voie lactée serait-il arrivé à une telle maîtrise ? Sans doute les Cariatides promettaient, révélaient de sérieuses qualités d'artiste ; mais que de gaucheries, que de maladresses dans les pages les mieux venues !

Comment en un or pur ce plomb s'est-il changé? nous demanderions-nous si quelque malencontreux scrupule de l'auteur nous eût privés des Stalactites. Elles sont comme l'étape nécessaire entre les incertitudes du début et les chets-d'œuvre qui les suivirent. Dans ces toiles flamboyantes, l'œil découvre encore des touches boueuses et mal appliquées, mais il voit aussi des morceaux dignes d'un maître ; dans ces odelettes délicatement rythmées on distingue bien quelques fausses notes, mais on entend aussi des phrases dignes du lyrisme puissant des Exilés.

Et cependant, à elles seules, les Stalactites ne suffiraient pas à nous renseigner exactement sur les progrès de ce jeune talent. Les contemporains, qui n'avaient rien d'autre, s'y sont trompés ; en voyant, après le gros recueil des Cariatides, le mince volume des Stalactites, puis le livret tout menu des Odelettes, ils ont cru que la veine du poète était déjà tarie :

Les volumes de M. de Banville vont se réduisant comme sa verve.

et le battent sur un « banc à laver » suffisamment haut pour leur permettre de travailler debout. C'est évidemment à cet usage que le poète fait allusion. Sainte-Beuve avait encore signalé dans cette pièce une rime faible :

O sorbier centenaire Dont trois coups de tonnerre N'avaient pas abattu Le front chenu.

La correction n'a rien amélioré

... Avaient laissé tout nu Le front chenu.

C'est qu'en réalité chenu est absolument impropre ; le poète vérifie à ses dépens la théorie qu'il formulera dans le Petit Traité : « que la rime est difficile et même impossible lorsque l'expression est impropre ». Il eût été préférable de supprimer la strophe ; mais le moyen d'oublier ce fameux sorbier pour lequel J.-B. Huet aurait acheté la Font-Georges ?

Les Stalactites étaient beaucoup moins fortes en pages que les Cariatides et les Odelettes dépassent à peine cinquante pages.

Ainsi parle la Revue de Paris dont la bonne foi n'est peut-être pas parfaite. Pourtant à cette époque, i j juillet 1856, le reproche pouvait paraître fondé : Banville avait bien donné aux journaux et à la Revue de Paris elle-même des vers d'une inspiration toute différente, mais ils avaient pu passer inaperçus. C'est seulement en 1 8y 7 que parut le Sang de la Coupe et qu'on put voir le poète, en ces fécondes années de jeunesse, occupé a tout autre chose qu'à prodiguer les ors et les pourpres, à chercher des rythmes nouveaux ou à ressusciter ceux de nos vieux poètes.

111. — LE SATiG DE LA COUPE. — Poèmes antiques: Le Jugement de Paris. —

Mélange du lyrisme et du drame. — Les rythmes et leur emploi. — Imitations d'Ovide,

d'Euripide et d'Homère.

Poèmes philosophiques : La Malédiction de Cypris. — Influence de H. Heine. — Causes

d'infériorité de cette pièce. — Les Souffrances de l'artiste. — Emploi symbolique des

mythes grecs. — Que son génie est une consolation pour l'artiste. — Conclusion joyeuse

du recueil.

Les à-propos. — La Muse héroïque et la Réponse de Racine à Th. Corneille. — Que

Banville a jugé Corneille et Molière en romantique. — La Gloire de Molière. — Succès

médiocre du Sang de la Coupe. — Quelles en sont les causes ?

BIBLIOGRAPHIE. — Le Sang de la Coupe parut pour la première fois en 1857, dans l'édition Poulet-Malassis 'voir la bibliographie des Cariatides , dont il forme le sixième et dernier livre. Six pièces de ce recueil avaient été insérées déjà dans des périodiques : dans le Dix Décembre : la Thessalie (28 septembre 1849) et les Louanges a" Amélie (10 octobre 1849, sous le titre : la Maîtresse idéale) ; dans le Pouvoir : la Prophétie de Calchas 51 juillet 18^0^ et la Muse des vingt ans \- novembre 1850 ; dans la Revue de Paris: V Invincible octobre 185 1, sous le titre : le Sang de la Coupe; et les Voyageurs fmai 1854 .

Deux courtes pièces : A Pierre Corneille huit vers; et Forêts, sombres trésors... (douze vers) ne figurent plus dans les éditions suivantes. La Lyre et Homme, lu peux faucher... bien que datés de 1847 et 1850, manquent à ce premier recueil. Dans les éditions suivantes les dédicaces ont été supprimées, sauf celle à M;:ci de Friberg, belles-sœurs de Zélie de Banville.

Deuxième édition en 1874, dans la collection Lemerre, avec les Trente-six Ballades joyeuses. La préface, datée de Paris, mars 1874. qualifie cette édition de définitive : néanmoins le texte a été encore remanié plus tard. La Lyre et Homme, tu peux faucher... figurent dans ce recueil. La Malédiction de C)-pris, qui se trouvait presque à la fin du recueil de 1857, est placée au début, immédiatement après ITnvincible.

Troisième édition en 1890, dans la collection Lemerre, avec les Trente-six Ballades et le Baiser. Cette édition contient les mêmes pièces que la précédente plus Y Ode pour la centième de « Noire-Dame de Paris ».

Quatrième édition en 1891, dans l'a bibliothèque Charpentier; le texte est le même que celui de l'édition précédente, mais celle-ci contient seule ÏOde à Eugène Delacroix.

Les vers qui composent le recueil du Sang de la Coupe sont à peu près contemporains des Stalactites. Dans la préface, Banville déclare qu'il a voulu séparer « les poèmes proprement dits » des odes, de « tout ce qui était la pure effusion lyrique » [l, 280] ; mais il s'en faut que la distinction soit si nette, surtout dans la première édition : les trois sonnets Pasiphaé, Omphale et Hërodiade — réédités plus tard dans les Princesses — eussent été mieux à leur place dans les Stalactites ; de même la Toison d'or, l'Amazone nue, la ftait, Artémis partant pour la chasse, le Livre d'heures de la Châtelaine, tableaux analogues à la Femme aux Roses ou au Démêloir. Pourquoi les vers A la Font-Georges n'accompagnent-ils point la pièce qui porte le même titre dans les Stalactites ? Pourquoi les Louanges d'Aurélie, les vers à Mlles de Friberg ne figurent-ils point dans les Odelettes ? Négligence ou désir de variété, Banville n'a pas appliqué très rigoureusement la règle qu'il avait posée. Peut-être faut-il le regretter : ces vers, qui auraient pu se placer ailleurs, empêchent de saisir la véritable originalité de ce petit recueil ; quelle que soit leur valeur intrinsèque, on peut les négliger, et, prenant à la lettre la déclaration de la préface, considérer seulement « les tentatives du poète pour trouver une forme moderne du poème proprement dit ». Ainsi allégé, le Sang de la Coupe compte encore trois poèmes antiques, quatre à-propos et onze pièces que, faute d'un mot moins ambitieux, j'appellerai philosophiques.

Le premier en date des poèmes antiques est le Jugement de Paris. Aux noces de Thétis et de Pelée, la jalouse Eris a jeté sur la table du festin la fameuse pomme d'or : Héra, Cypris, Pallas la réclament tour à tour et Zeus désigne Paris comme arbitre ; les trois déesses quittent l'Olympe sur leurs chars étincelants et, rapides comme l'éclair, descendent en Troade : les mortels qui les voient passer, semblables à des météores, se demandent avec effroi quel nouveau Phaéton Zeus a foudroyé, quelle nouvelle Sémélé a voulu contempler dans sa gloire l'amant divin. Arrivées en Phrygie, les déesses sont conduites par Hermès devant Paris : Héra promet au roi-berger la puissance ; Pallas, la gloire militaire ; Cypris dévoile devant lui son corps divin et lui promet l'amour d'Hélène. Paris lui décerne le prix et, tandis qu'elle triomphe de ses deux rivales, celles-ci remontent vers l'Olympe en maudissant Troie et en prédisant sa ruine.

Banville a essayé de traiter ce vieux thème sous une forme originale qui ne fût ni drame ni ode et qui ressemblât cependant à l'une et à l'autre :

Très intimement persuadé que le théâtre ne trouvera chez nous sa forme définitive que lorsque nous aurons su, comme les anciens, associer le chant et l'ode au dialogue dramatique, j'avais souvent pensé qu'on devait pouvoir, dans le drame, obtenir de très grands effets au moyen de l'emploi de rythmes qui seraient variés, reliés et enchaînés selon la diversité des situations et des personnages et j'avais, dès 1846, écrit le Jugement de Paris pour donner un échantillon de cet art que j'entrevoyais. [I, 281 .

Comment se mélangent dans ce poème le dramatique et le lyrique ? Et d'abord quel est le caractère propre de chacun des deux éléments ? Pour Banville, le lyrisme n'est pas seulement l'expression de la passion, il est aussi la langue supra-terrestre, la langue des dieux. Son importance dans chaque épisode sera proportionnée au caractère surhumain de cet épisode : le deuxième, qui a le ciel et la terre à la fois pour théâtre, sera moins lyrique que le premier, le Banquet des Dieux, et plus lyrique que le troisième, les Déesses devant Paris. Inversement, ce troisième épisode sera le plus dramatique, le deuxième le sera moins et le premier moins encore, sans que pourtant aucun des trois soit exclusivement lyrique ou exclusivement dramatique.

A quels signes distinguer l'ode et le drame ? D'abord à la présence de vers plus courts que l'alexandrin : dans le premier épisode tous les personnages en emploient, Zeus excepté ; dans le deuxième, au contraire, Hermès et les déesses parlent seuls en vers de sept ou de huit syllabes, et les chœurs des mortels, c'est-à-dire les trois quarts de la pièce, sont en vers de douze ; enfin, dans le troisième épisode, les déesses mêmes emploient le mètre terrestre : pour être jugées par un homme, ne faut-il pas qu'elles se rapetissent aux proportions humaines, qu'elles prennent un langage humain, qu'elles daignent abandonner un instant l'harmonie surnaturelle du chant olympien ?

Un autre caractère du lyrisme, c'est la symétrie : on a vu plus haut que le Songe d'hiver est composé par grandes masses qui se font, pour ainsi dire, équilibre ; dans le Jugement de Paris, le troisième épisode commence par une strophe du chœur suivie d'une

strophe de Paris, et se termine par une strophe de Paris suivie d'une strophe du chœur. Même disposition dans le second et, de plus, les derniers vers reprennent la même idée que les premiers et presque dans les mêmes termes :

Quelle cla/té nouvelle illumine les deux Fulgurants, et nous force à baisser la paupière ?... ...Est-ce un sanglant prodige ? ou la belle Héra A-t-elle fait encore, en secouant ses voiles, D'une goutte de lait un chœur dansant d'étoiles':

Hermès

Déesses, pressez vos coursiers !

11 ne faut pas que vous laissiez La Nuit arriver la première.

Laissez fuir vos chars de lumière !

Si le plaisir a peu d'instants.

Les heures comptent les tristesses.

Pressez vos coursiers, ô Déesses !

Les Heures ont courbé le Temps.

Laissez fuir vos chars éclatants !

Déesses, pressez vos coursiers !

Comme la llamme des trépieds Que le vent torde leur crinière !

Laissez fuir vos chars de lumière !

Qu'ils soient comme les feux ardents, Frères des foudres vengeresses !

Pressez vos coursiers, ô Déesses ; Comme la flamme aux mille dents Laissez fuir vos chars éclatants !

Le Chœur

D'une goutte de lait un chœur dansant d'étoiles

Est-il sorti superbe et la couronne au front,

Comme lorsque Héra, secouant ses grands voiles,

Argenta le chemin que tous les Dieux suivront ?...

,.. Quelle clarté nouvelle illumine les cieux

Fulgurants, et nous force à baisser la paupière. [I, 390 et 396.

Dans le premier épisode enfin, ce sont les trois dernières strophe qui font écho de la sorte aux trois premières, et la ressemblant est encore plus complète entre le début et la conclusion :

Sœurs du dieu de Claros, chantez en chœur. Les Dieux Pleins de joie ont quitté l'Ouranos radieux

Pour les grands monts de Thessalie.

Tressez vos chants divins, sœurs du dieu de Claros ! Le Nysien joyeux avec le chaste Eros,

La joie avec l'amour s'allie.

Tressez vos chants divins, sœurs du dieu de Claros ! Le Nysien joyeux avec le chaste Eros,

La joie avec l'amour s'allie ; Thétis aux cheveux verts est épouse, et les Dieux Ont quitté sans regret l'Ouranos radieux

Pour les grands monts de Thessalie ! [1, 385 et 389."

Chaque scène de ce premier épisode forme également un grouj symétrique ; la sentence deZeus se divise en deux parties rigourei sèment égales : trois strophes pour désigner l'arbitre qui donnera prix, trois autres pour donner à Hermès le message qu'il doit porter au prince berger. Mais toutes les scènes ne sont point disposées aussi simplement ; Banville a trouvé le moyen d'accuser la symétrie en ayant l'air de la rompre. Dans les discours des trois déesses, par exemple, les alexandrins alternent avec les vers de six syllabes : si dans tous les trois les rimes étaient disposées de la même manière, on aurait trois morceaux semblables et rien d'autre ; mais le poète a fait rimer le premier vers de chacun d'eux avec le vers qui précède immédiatement ; par suite, l'ordre des rimes est interverti chaque fois : le petit vers a les rimes féminines dans le premier et dans le troisième et les rimes masculines dans le second qui paraît ainsi encadré par les deux autres. Ailleurs l'ordre des mètres sera renversé : à une strophe composée de deux distiques alexandrins suivis chacun d'un octosyllabe répondront deux distiques octosyllabes suivis chacun d'un alexandrin : cette disposition permettra de ramener à la fin de la seconde strophe le commencement de la première :

C'est à moi, c'est à moi d'avoir le fruit doré. Sur ma tempe d'ivoire et mon bras adoré La lumière rit et se joue.

L'or serre avec amour mes cheveux bien plantés. Et la pourpre divine aux plis ensanglantés N'a jamais fait pâlir ma joue.

L'archer Eros lui-même loue

Mes cheveux touffus qu'il dénoue, Mon teint harmonieux doucement coloré

Et mes pieds blancs qui sur le sable

Font une empreinte insaisissable.

C'est à moi, c'est à moi d'avoir le fruit doré. I,

Ces mètres et ces rythmes divers sont « variés, reliés et enchaînés selon la diversité des situations et des personnages ». Chacun d'eux a un mètre qui lui est propre et des personnages analogues emploient des mètres analogues : Hermès parle en vers de sept syllabes et toutes les déesses en octosyllabes plus ou moins mélangés d'alexandrins. L'importance relative des deux mètres varie selon le rôle, le caractère, la situation : les Muses, simples comparses, emploient la strophe 12- 12-8, rythme à peine lyrique, teinte neutre pour ainsi dire, bonne pour les fonds. Au contraire, Eris, qui est toute passion, Eris, la Jalousie incarnée, emploie l'octosyllabe, mètre de l'enthousiasme et de l'invective, mètre véhément des Mages et de l'ode Aux abeilles du manteau impérial. Et les trois déesses, qui doivent à leur rang de garder quelque majesté, même dans leur emportement, emploieront, elles aussi, l'alexandrin ; mais à mesure qu'elles parleront, qu'elles réclameront avec plus de passion l'objet de leurs convoitises, l'ardent octosyllabe prendra la place du mètre royal. Ainsi le renversement de l'ordre des mètres, signalé tout à l'heure dans le « trio » du premier épisode, n'a point seulement pour but de conserver la symétrie dans la variété : il a pour ainsi dire une valeur psychologique, le mouvement de la strophe suit le mouvement de la passion des personnages.

Après cet ensemble, Cypris, Pallas, Héra font valoir tour à tour leurs droits. Pourquoi dans cet ordre ? Assurément pour opposer ce passage au passage correspondant du dernier épisode où Héra, reine des dieux, prend la parole la première, tandis que Cypris ne doit, évidemment, parler qu'après ses deux rivales. Mais rappelonsnous la disposition des rimes dans ces trois couplets : pour Banville, c'est le petit vers qui décide de l'effet ; à qui donc sera attribué le second couplet, où le petit vers porte la rime masculine aux sono-

rites plus fermes et plus rudes ? A Pallas, à la vierge guerrière qui n'est point fille de femme, qui ne connaît point l'amour et qui se réjouit dans les combats. A qui, au contraire, la première et la troisième place, les petits vers à rimes féminines, plus molles, plus douces, plus caressantes ? A Cypris et à Héra, aux déesses du mariage et de l'amour.

Il peut arriver que le mouvement dramatique rende à la strophe l'unité qui lui manque au point de vue lyrique. Les douze vers d'Eris, dans le premier épisode, ne forment point une strophe bien cohérente, car on peut les décomposer en un quatrain de la forme a. b. b. a. et un huitain de la forme c. c. c. a. — d. d. d. a. « Pour qu'un tel couplet forme un tout il faut bien l'attacher « précisément là où il risque de se casser » :

Il faut que le quatrième vers soit une véritable Shéhérazade dont l'imagination force le sultan son maître à brûler d'envie d'entendre le cinquième vers-. [P. T., 172.]

Or, à la fin du quatrième vers, Eris n'a fait que répéter ce qu'ont dit les Muses :

Des sommets que baigne le jour Délaissant la splendeur austère, L'Olympe descend sur la terre :

Astrée heureuse est de retour. [1, 383."

Elle ne peut s'arrêter là : logiquement ce quatrain veut une suite, il n'a pas d'existence propre, on ne saurait le détacher du huitain qui termine le couplet. Plus loin, Pelée porte la santé des dieux et Zeus lui répond ; le tout forme une strophe semblable à celle d'Eris : elle sera justement coupée après le quatrième vers et pourtant elle formera bien un tout, car les paroles de Pelée exigent une réponse comme tout à l'heure les quatre premiers vers exigeaient une suite. Ce n'est donc point une strophe amorphe, une « strophe

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