Ibid., chap. i, g
LE SANG DE LA COUPE \ i i
humaines, qu'on ne songe plus un seul instant à la parodie possible. Ces deux tableaux de flammes et d'éclairs jettent sur tout le reste une telle clarté que les détails les plus familiers, les moins divins, sont dorés, transfigurés par la lueur de cet incendie supra-terrestre. Mais l'effet de l'intermède serait manqué si les personnages n'étaient déjà grands par eux-mêmes. Héra est jalouse, Héra reproche à Zeus ses innombrables infidélités, mais elle est emportée par une jalousie furieuse, Eris la domine et la possède, et l'histoire de Sémélé nous rappelle encore jusqu'où peut aller sa haine contre une rivale. Cypris est bien la déesse des Amours et du plaisir, née du sang d'Ouranos mutilé, mais elle est bien plus encore la déesse de la pure beauté, l'Anadyomène jeune et chaste qui sort toute blanche de la mer. C'est cette Aphrodite vierge et nue comme un beau marbre qui remporte en réalité le prix :
O Beauté ! vision faite de purs accords.
Tu le persuadas, grande silencieuse ! I, 14}.
Le Jugement de Paris n'est que le développement lyrique et dramatique de ces vers des Cariatides. C'est la Grâce, c'est l'Eurythmie qui triomphe ; c'est elle que Paris, c'est-à-dire l'artiste aimé des dieux, préfère à ce que les hommes convoitent et honorent le plus: la puissance et la bravoure. Ainsi toute la fin du poème est dominée par cette idée que la Beauté est sainte, infiniment supérieure à tout, infiniment digne du respect et de l'adoration. C'est pourquoi, aux Grecs assemblés devant Troie, Calchas disait : « Pillez, ruinez, tuez,
Mais, de meurtres couverts, guerriers victorieux,
Gardez le souvenir des choses éternelles.
Dans vos combats humains, n'égorgez pas les dieux.
Malheur à l'insensé qui déchire et qui mord
Le renom de Cypris, mère de tout génie ! [I, 327-328.]
Et pendant que tous applaudissent, Diomède regarde sa lance, Que devait, par deux fois, rougir le sang des Dieux.
Symbole de la brutale et sacrilège humanité, insensible à la beauté, capable de tuer Cypris même, si elle n'était immortelle!
Ces poèmes antiques ne satisfaisaient pas complètement Banville: il cherchait, dit la Préface, « une formule nouvelle du poème proprement dit ». Heine la lui fournit : le Jugement de Paris est d'avril 1846; la Malédiction de Cypris, de mai 1847; en décembre 1846, avait paru la première traduction â'Atta Troll. Or la formule cherchée était « complètement et absolument trouvée » dans ce livre
... où des chasseurs dandies vont tuer dans les Pyrénées un ours vaillant comme Achille, qui, une fois dépouillé et préparé par le fourreur, devient une descente de lit envoyée à MUe Juliette, à Paris, et où cependant passent sous la lune, avec la chasse infernale, la déesse Diane et la fée Habonde et Hérodiade, faisant sauter sur son plat d'or, comme une orange, la tête de saint Jean-Baptiste. S., 442 .]
Dans la Malédiction, Cypris a préféré Paris aux Cyclades et à Paphos riante. Cypris, qui lui a donné les beautés radieuses, les bois touffus pour abriter les amours, les poètes et les artistes pour les chanter, Cypris, que nul ne peut mépriser impunément, contemple la ville élue : partout elle voit la prostitution ; la courtisane vend son corps; la mère, sa fille; l'écrivain, sa plume; l'ambitieux, son honneur. La cité de Vénus est devenue le repaire de Gobseck et de Gigonnet. Alors, pleine de douleur et de courroux, la déesse prend son vol en maudissant la ville impie : que Paris vénère l'or et qu'il s'y vautre ; qu'il vende tout ce qu'on peut vendre et même le reste ; qu'il insulte à toute beauté et qu'il périsse d'ennui quand il aura « réduit en poudre la lyre et le ciseau ».
Je ne crois pas qu'on puisse compter la Malédiction parmi les meilleures pages du recueil. Sans parler des longueurs, des déclam irions, des étrangetés qui rappellent le débutant des Cariatides, le poème est gâté par un vice capital, essentiel : la disproportion entre l'élément antique et l'élément moderne qui le composent. Nous admettons fort bien que Cypris évoque
... Gabrielle, Fontanges, La Vallière aux yeux bleus que pleura Maintenon, Et Marion la folle, et la sage Ninon. 1, 289.]
Ces noms appartiennent à l'histoire et l'histoire grandit, idéalise les personnages qu'elle ne rejette point: passer à l'histoire, c'est une
sorte d'apothéose. Mais Saint-Ange, Blanche Colbert, Ozy, ce n'est plus de l'histoire, c'est de la chronique, tout au plus.
M"e Ozy, dont le prénom était Alice, a été l'amie de tous les hommes d'esprit de son temps. [111, 182.]
Est-ce un titre suffisant pour figurer à côté de Louise de la Vallière? Quant aux autres beautés, à quoi se réduit leur mérite ? — Demandons-le encore aux Odes funambulesques :
Chantons ces jeunes femmes Dont les épithalames Attirent vers Paris Tous les esprits.
Chantons leur air bravache Et leur corset sans tache Dont le souple basin
Moule un beau sein.
Leurs chapeaux dont la race Pour toujours embarrasse, Avec son air malin, Vienne et Berlin ;
Leurs peignoirs de barège Et leurs jupes de neige Plus blanches que les lys D'Amaryllis. III, ji.
C'est vraiment trop peu ! Ces jolies contemporaines du poète ont dû s'étonner d'être ainsi égalées aux « Dames du temps jadis ». Pour le lecteur, il est presque pénible de tomber si brusquement de l'Olympe sur le Boulevard !
Sans doute on ne saurait contester à l'artiste le droit d'évoquer dans une œuvre moderne les grandes et radieuses figures du panthéon hellénique, surtout s'il a suffisamment d'imagination et de savoir pour éviter le pédantisme et la froideur. Seulement il faut le faire comme Heine ou comme Hugo : ou bien on opposera ces Olympiens aux plates humanités, à des mortels mesquins et grotesques ; dans le cortège d'Artémis on fera figurer maître Franz Horn, monté sur une bourrique et coiffé d'un bonnet de nuit ; ou bien on choisira dans l'histoire contemporaine quelque sujet vrai-
ment grand, surhumain, digne des dieux par la beauté ou par l'épouvante ; on pourra, sans disparate, mêler à un tel poème les divinités d'Hellas, ou bien en créer d'autres à leur image, comme « la grande République » ou « la Déroute, géante à la face effarée ». Mais à moins de circonstances exceptionnelles, les événements modernes se prêtent mal à cette transformation ; il est plus facile de faire servir les vieux mythes a l'expression symbolique de la pensée moderne. Dans le Sang de la Coupe, Banville a repris quelques-unes des idées exprimées déjà dans/es Cariatides sur le rôle et la condition de l'artiste en ce monde, et illustré sa philosophie romantique avec les fables hellènes. L'artiste, c'est l'être humain qui dompte la nature brutale, c'est Orphée qui apprivoise le tigre et qui émeut la pierre :
Dans les noires forêts, sur les monts de la Thrace, Par les pleurs de ma lyre enchantant leur courroux, J'ai fait bondir d'amour et courir sur ma trace Le tigre et la panthère et les grands lions roux.
Et les gazons touffus étoiles de pervenches.
Les feuillages pendants, les profondeurs des bois,
Les antres, les rochers et les cascades blanches
Au tomber de la nuit s'enivraient de ma voix. J, 308.]
Mais c'est aussi le lutteur qui terrasse le mal et vainc la douleur ; c'est Héraklès qui rend Alceste à son époux :
Peuple, j'ai combattu la guerrière à l'œil louche, Et pour briser les dents de celle qui te mord, Couvert de la toison d'une bête farouche, J'ai lutté sur le sable avec la froide mort.
C'est celui qui partout apporte la joie, c'est Dionysos, c'est Lyceus libérateur :
C'est moi qui, pour complaire à la terre charmée, Ai conquis tout un monde avec un fruit vermeil ; Des femmes au sein nu composaient mon armée, Et j'ai porté la vigne au pays du soleil.
Et pourtant le Bienfaiteur est méconnu, méprisé, presque haï. Cette hostilité dédaigneuse de la société moderne estencore exprimée
par une allégorie a la manière antique : les Voyageurs. Peut-être le poète s'inspire-t-il aussi de Ronsard : son poème rappelle quelque peu les Muses délogées (éd. Blanchemain, m, 306). Ces voyageurs sont au nombre de trois : deux vierges magnifiques et un grave adolescent ; à leur démarche, à leur sourire, on reconnaît des dieux. Pourtant ils sont couverts de haillons, ils mendient. Et l'éphèbe console ainsi ses deux sœurs :
Courage, ô mes compagnes !
Bientôt dans les parfums nos pieds seront lavés, Après tant de forêts, de champs et de campagnes, Voici Paris sans doute et nous sommes sauvés. [1, 405.
Paris les ignore, l'artiste même ne sait plus leurs noms. On les accueille pourtant, comme des vagabonds, il est vrai, et on leur donne à manger ;
Mais dès qu'ils ont montré les signes de leur race, En ajoutant ces mots : « Nous arrivons du ciel,
« Nous sommes la Beauté, l'Amour, la Poésie », On s'écrie aussitôt: « Portez ailleurs vos pas ! « Enfants déguenillés, ô buveurs d'ambroisie, « Passez votre chemin, je ne vous connais pas ! » l
Il y a encore dans ce pessimisme quelque peu de rhétorique ; il paraît cependant plus sincère, plus profond, plus émouvant que celui des Cariatides. C'est que Banville a surtout insisté sur la misère morale de l'artiste, l'impossibilité de satisfaire jamais la foule, lui donnât-on en pâture sa chair et son sang :
Gonfle de passion les figures d'argile ! Crée, anime, bâtis 1 Jusque sous les cyprès Dont l'ombre endormira ta dépouille fragile, L'inexorable voix viendra crier : Après ?
Tu peux, par ton regard effrayant les désastres, Dans l'espace que Dieu pour les siens fit exprès, Enchaîner comme lui des mondes et des astres, Après ? dira le peuple insatiable, après? [I, 308.]
1. La pièce est datée, dans l'édition Charpentier, de 1856, mais elle a paru dès 1854 dans la Revue de Paris.
Il6 THÉODORE DE BANVILLE
Puis le poète ne s'en esl pas tenu à ces imprécations contre vulgaire odieux. Ces « spectateurs à l'œil vide » dont le dédai jaloux est si cruel, ne sont-ils pas profondément, irrémédiablement malheureux ? « Ne m'enviez point, dit la femme aux fleurs jalouses de sa beauté; vous ne connaissez point les maux humains, l'abandon, le souvenir flétri, le regret profond comme une mer, la mort de l'amante abandonnée qui s'en va sans un adieu, sans un baiser. » [l, 33^.] Pitié moins exclusive, plus humaine: plaignons tous les Exilés de la terre et non pas l'Artiste seul. Peut-être même, à tout prendre, est-il un des moins misérables, car il est soutenu par la confiance en l'art divin, l'espoir en l'équitable avenir et surtout le sentiment de sa propre grandeur. Tel, dans les monts de Thessalie, un géant de granit paraît braver le ciel qui l'a foudroyé, tel l'artiste à l'œil de feu,
Les pieds sur le volcan et sur sa gueule atroce D'un regard assuré plonge dans le ciel bleu. [I, 319.]
L'aigle se rit du chasseur, l'astre éblouissant perce les nuages, le génie, divin comme eux,
Ne s'éteindra pas plus que les cieux étoiles. [I, 346. j
Qu'il souffre donc en silence ; que, pareil à la grande Nature, il se voile au vulgaire vain :
Sous la sérénité cache aussi ton secret ;
essaie de rendre ton visage et ton âme
Silencieux et doux comme un beau paysage [1, 353],
et, tranquille, attends le jour « où fleurira sur ton front le calme harmonieux du trépas ». Alors,
... redevenu jeune, enthousiaste et beau, Loin de ce monde empli d'épouvantes frivoles, Libre de tous liens, mon frère, tu t'envoles Aux rayons dont fourmille et frémit l'éther bleu, Le visage riant comme celui d'un dieu. 1. J76.
En même temps sonnera sur la terre l'heure de la réparation ; en
ême temps naîtra la jeunesse qui acclamera, qui chérira le eux poète :
Vous en qui je salue une nouvelle aurore.
Vous tous qui m'aimerez.
Jeunes hommes des temps qui ne sont pas encore,
O bataillons sacrés !
Et vous, poètes, pleins comme moi de tendresse,
Qui relirez mes vers Sur l'herbe, en regardant votre jeune maîtresse
Et les feuillages verts '.
Vous les lirez, enfants à chevelure blonde,
Cœurs tout extasiés, Quand mon corps dormira sous la terre féconde,
Au milieu des rosiers.
Mais moi, vêtu de pourpre, en d'éternelles fêtes
Dont je prendrai ma part, Je boirai le nectar au séjour des poètes,
A côté de Ronsard. I, ",40,]
Ainsi, malgré toutes les misères humaines, toutes les tristesses, toutes les épreuves que l'art, sur cette terre d'exil, réserve à ses élus, c'est par un chant d'allégresse, de joyeuse confiance en l'avenir que se termine le recueil. Car les vers à la Jeunesse sont bien la conclusion logique du livre, et c'est à la dernière page qu'aurait été leur place légitime.
On voit comment les deux a-propos se rattachent au reste de l'œuvre : ce sont des hymnes en l'honneur de ces dieux qui s'appellent Corneille et Molière. Contrairement à l'usage, Banville s'est bien gardé de leur donner une forme dramatique et,à plus forte raison, de mettre en scène les deux poètes. Faire représenter par un comédien, même par un artiste de génie, ces hommes surhumains, ce serait presque un sacrilège ; à tout le moins ce serait probablement ridicule et certainement mesquin. Mieux valait s'en tenir au pur lyrisme et faire chanter leur gloire par des personnages qui symbolisent les qualités maîtresses de leur œuvre.
La Muse héroïque, composée pour l'anniversaire de Corneille est presque, dit le feuilleton du Moniteur (13 juin 18^4),
...la traduction en vers du discours de Racine ; traduction élégant et discrète, qui garde la simplicité, l'émotion du précieux original.
C'est beaucoup dire : du passage fameux de la réponse à Th. Coi neille, Banville n'a gardé que les idées maîtresses et l'ordonnance générale ; état de la poésie dramatique avant Corneille, œuvre de Corneille, gloire de Corneille. Mais avec quelle liberté il développe, il supprime, il transforme !
Vous savez en quel état se trouvait la scène française lorsqu'il commença à travailler...
La scène française... le théâtre... mots divins, mots « magiques » \ 11, 283] pour Banville, mots qui évoquent un cortège de grandes, de sombres ou de radieuses figures. La scène française devient « le souverain temple ouvert à la pensée », ce qui, peut-être, eût scandalisé le janséniste Racine.
O Français, devant vous, sur ce même théâtre Où les penseurs, à qui j'enseigne ma fierté, Chantent en vers divins leur poème, idolâtre De l'honneur, du devoir et de la liberté ;
Sur ce champ de bataille où notre voix profonde Ressuscitant les morts dans la nuit du tombeau, Evoque, pour servir d'enseignement au monde, L'histoire secouant son glaive et son flambeau ;
Dans ce temple divin ouvert à la pensée, etc. [1, 356.]
Quel désordre ! quelle irrégularité ! Nul goût, nulle connaissance des véritables beautés du théâtre ; les auteurs aussi ignorants que les spectateurs ; la plupart des sujets extravagants et dénués de vraisemblance ; point de mœurs, point de caractères, la diction encore plus vicieuse que l'action et dont les pointes et de misérables jeux de mots faisaient le principal ornement ; en un mot, toutes les règles de l'art, celles même de l'honnêteté et de la bienséance partout violées...
Quelques-unes de ces critiques n'avaient plus de sens pour un
romantique ; le désordre, l'irrégularité, l'ignorance des règles n'étaient même plus des fautes. Puis il s'agissait d'émouvoir un millier de spectateurs et non de lire une belle page d'histoire littéraire devant quelques lettrés ; mieux valait ne pas tout dire, ne conserver qu'une idée et la mettre en pleine lumière. De tous les défauts énumérés par Racine, Banville n'en retient qu'un seul : l'absence de vérité, d'humanité, et la froideur qui en est la conséquence :
Nos devanciers cherchaient encor leur talisman, Et, dans leur fiction froidement insensée, Egaraient au hasard des héros de roman.
Jeux bouffons sans gaîté, drames sans épouvante, Leur fantaisie en vain s'agitait : pas un cri Sorti d'une poitrine émue et bien vivante ! Et celle qui nous jette un sourire attendri,
La Vérité, vers qui notre désir s'élance, Levant ses yeux d'azur vers le ciel étoile, Honteuse, et s'accusant de garder le silence, Sanglotait tristement sur son miroir voilé.
Dans cette enfance, ou, pour mieux dire, dans ce chaos du poème dramatique parmi nous, voire illustre frère, après avoir quelque temps cherché le bon chemin, et lutté, si j'ose ainsi dire, contre le mauvais goût de son siècle...
Rappellera-t-on ces premiers essais à des spectateurs qui les ont oubliés? Ce serait diminuer le Dieu ! Comme Pallas, la Muse héroïque est sortie toute armée de son front :
Enfin je suis venue, apportant la lumière. Un soir... ô grande voix du peuple, ô souvenir Toujours éblouissant de ma grandeur première, Que se rappelleront les peuples à venir !
Regardez, c'est l'Espagne amoureuse! Quelle âme
A tant de passion oppose la vertu ?
Toi qui mets tes deux mains sur ton sein plein de flamme
Pour garder avant tout l'honneur, qui donc es-tu ?
Quel heureux charme a pris cette salle étonnée ! D'où venez-vous, effroi, pitié, vous, tendres pleurs, Emotion ? Le Cid a paru, je suis née ! Le ciel s'ouvre, battez des mains, jetez des rieurs !
Dans la suite, Banville s'écarte de plus en plus de Racine : le moyen de reproduire devant un grand public cette minutieuse analyse du théâtre cornélien, faite pour des connaisseurs qui comprennent à demi-mot? Le poète ne conserve qu'une seule idée : la « prodigieuse variété dans les caractères » :
Au gré de mon poète, espagnole et romaine, J'éveille les guerriers de leur sommeil jaloux. Je m'appelle Camille, Emilie et Chimène : Famille de héros, nous voici, levez-vous !
Aprèsavoir dit, chacun à sa manière, les mérites du grand Corneille, les deux écrivains terminent en rappelant les attaques dont triompha l'auteur du Cid et les misères qui assombrirent sa fin. Racine, il faut le reconnaître, l'a fait avec plus de réserve que Banville :
Du moment que des esprits sublimes, passant de bien loin les bornes communes, se distinguent, s'immortalisent par des chefs-d'œuvre comme ceux de Monsieur votre frère, quelque étrange inégalité que. durant leur vie, la fortune mette entre eux et les plus grands héros, après leur mort cette différence cesse.
Ecoutons la Muse héroïque :
Qu'importe-si jadis, lorsque l'âge sinistre Jetait sur toi son ombre et te glaçait enfin, Toi dont César Auguste aurait fait un ministre, Tu t'écrias un jour : « L'auteur du Cid a faim ! »
Les siècles t'ont vengé, Titan rival d'Eschyle, Et lorsqu'ils nommeront tous les victorieux, Se rappelleront moins la crinière d'Achille Que tes souliers de pauvre et leurs trous glojieux.
Et moi, pieusement, d'une main ferme et juste, En disant à nos fils : Comme lui vous vaincrez ! J'ai caché tes haillons sous une pourpre auguste, Et couvert tes cheveux de ces rameaux sacrés.
Le feuilleton du Moniteur reproche ici à Banville d'avoir « passé la mesure » :
... peut-ùtrc la sévère ingénuité de l'auteur de PolyeucU a-t-elle été surprise d'entendre mardi soir la Muse héroïque jeter ce cri : « Corneille a faim ».
La critique est un peu sévère et, aux yeux d'un romantique, elle serait un contre-sens. Non seulement Banville, qui ne s'adressait pas au frère de Corneille, n'était pas tenu à la même discrétion ; mais, de plus, rappeler la misère du grand homme c'était noter l'ingratitude et l'ignorance de ses contemporains. Pour l'auteur de la Voie lactée, de la Lyre morte, des Voyageurs, quelque chose eût manqué à la grandeur de Corneille s'il n'avait pas été marqué du sceau de la souffrance et de la misère. Quelque belles que soient ses œuvres, elles sont d'un homme ; s'il n'avait gravi le Calvaire, il ne serait point Dieu.
Peut-être un juge sévère trouverait-il également à reprendre dans le second à-propos, la Gloire de Molière. « Ce n'est pas, dirait-il, le vrai Molière, c'est le Molière de la Soifèe perdue. » Il est vrai qu'on pourrait écrire, en tête de ce poème,
Quelle mâle gaîté, si triste efsi profonde
Que lorsqu'on vient d'en rire, on devrait en pleurer !
Molière est bien celui « qui fit un jour Alceste » ; l'homme aux rubans verts est « le fils adoré de ses veilles » [I, 365], en qui « tout son génie a lui ». Que ce soit une erreur historique, c'est du moins une erreur toute naturelle chez un romantique. D'ailleurs elle n'a pas empêché le poète de sentir la complexité de l'œuvre qu'il chantait : c'est Alceste qui a le dernier et le principal rôle, mais avant lui la Poésie, la Comédie (que Banville aurait dû nommer la Fantaisie), le Drame ont à l'envi célébré cette œuvre où
Renaissent tour à tour l'ivresse de la joie Et celle des sanglots.
Il serait même difficile d'imaginer un éloge plus complet que ce poème : voie; Molière débutant avec l'Illustre Théâtre :
C'est à moi de chanter Molière !
Moi, la Muse aux graves leçons, Qu'il a trouvée aventurière, Errante à travers les buissons !
Oh ! par les bourgs et les villages, Prodigues, rieurs, affamés, Dans tous ces fiers vagabondages, Combien nous nous sommes aimés ! [1, 361.]
Il compose d'abord des farces et des comédies à l'italienne :
Et lorsque mon tambour de basque Chantait de ses clochettes d'or, Quel monde charmant et fantasque Nous suivait, qu'on admire encor !
Fous à l'habit rayé de rose, Pierrots, Jodelets et Scapins, Gérontes à face morose, Pages, laquais et galopins ;
Clitandres à perruque blonde, Agaçant, d'un sonnet fleuri, Leur Angélique sans seconde.
A la barbe d'un vieux mari...
Voici maintenant le Molière des grandes œuvres, haï par les sots et les hypocrites, poursuivi par leur rancune, au delà même de la tombe, malgré la protection du roi :
C'est à peine s'il put, dans la funèbre enceinte, Lorsqu'enfin le trépas glaça tes yeux pâlis, Obtenir par prière un peu de terre sainte Où tes restes mortels fussent ensevelis. [1, 366.1
Son œuvre ? C'est le Misanthrope et c'est Mélicerte :
Sous les grands plafonds d'or, il nous montre les rages
Des amours mensongers, Et nous fait voir après, dans de frais paysages,
L'idylle des bergers. [1 , 565 .
C'est la fantaisie et la réalité, Scapin et Célimène, Géronte et Trissotin ; à côté du grotesque Pourceaugnac, Arnolphe, Harpagon et Georges Dandin :
S'il m'a fait sourire, en souffrant, D'un amour qui, par ses alarmes, Est si ridicule et si grand, Arnolphe, aux pieds d'Agnès pleurant, Me contraint de verser des larmes.
Quand l'Avare blessé grandit Et s'en va battant les murailles, Méprisé d'un fils qu'il maudit, Harpagon me laisse interdit Et fait frissonner mes entrailles.
Enfin, par un lâche avéré Trompé sans pudeur ni scrupule, Quand je le vois désespéré, Georges Dandin déshonoré Ne me paraît plus ridicule. [1, 363.]
Et dans tout cela, pas d'amertume, pas de colère, même contre les pires :
O Molière ! homme simple et sublime génie, Qui fis l'honnêteté maîtresse de tes vers, Toi qui, sans les haïr, en leur ignominie, Châtias jusqu'au sang les sots et les pervers !...
Les personnages qu'il a créés sont immortels comme la sottise et le vice même. Alceste les reconnaît dans le Paris de 18$ i : voici Don Juan qui passe sur le Boulevard,
Le stick dans la main gauche et le lorgnon dans l'œil ; Harpagon achète à réméré, Scapin hante la Bourse et les coulisses,
•Joueur de trois pour cent sur les bruits politiques Et protecteur des arts le soir à l'Opéra.
Mais pourquoi les chercher au dehors ? Il sont dans la salle. Durement Alceste leur déclare ce qu'il pense de leurs applaudissements :
Les mêmes ennemis qui te jetaient ces fanges Et qui te condamnaient sur un ton solennel, T'accablent à l'envi d'honneurs et de louanges A présent que tu dors du sommeil éternel...
... Mais comme on voit soudain frissonner d'épouvante Les monstres de la nuit sous l'éclair d'un flambeau, S'ils voyaient devant eux ta figure vivante Paraître en soulevant la pierre du tombeau,
Combien de ces menteurs montrent pour ta mémoire Une admiration de luxe et d'apparat, Qui taxeraient tes vers d'impiété notoire Et t'iraient dénoncer au prochain magistrat !
On trouvera peut-être qu'il va bien loin. Mais il est Alceste : les spectateurs seront indulgents ; il est sur la scène de l'Odéon ; étudiants et artistes du Pays Latin rie seront pas fâchés d'entendre fustiger le Bourgeois ; et puis, au fond, il est si peu misanthrope ! il reconnaît si volontiers les vertus d'autrui ! même chez le flegmatique Philinte ! même chez cet égoïste lourdaud de Chrysale !
Philinte et Léonor, épris du vrai bonheur,
Henriette, Eliante, Elmire noble et hère,
Gardent comme un rempart la décence et l'honneur...
... Chrysale défendant sa guenille si chère, Trouve la vérité dans ses naïfs accents : En Dorine et Toinette, humbles docteurs sans chaire, Veille ton redoutable et sublime bon sens.
Est-ce bien l'amant de Célimène qui parle ainsi? Non, c'est Banville dont la clairvoyante mais souriante philosophie voit le mal et s'en émeut, mais court aussitôt, comme Mercure, « se débarbouiller avec l'ambroisie », je veux dire se consoler en contemplant la Beauté et la Bonté.
Pourquoi ces vers ne furent-ils pas accueillis comme ils le méritaient et comme l'avaient été les précédents? Il ne se trouve personne pour noter la parenté des Cariatides et du Sang de la Coupe et la supériorité de celui-ci sur celles-là ; personne pour noter et discuter les tentatives originales du poète. Les circonstances de la publication ne sauraient expliquer, seules, cette injuste inattention du public et de la critique ; elle est due à des causes plus graves.
Le Sang de la Coupe n'était pas inédit : outre les deux à-propos récités à l'Odéon et au Théâtre-Français, de longs fragments avaient paru dans plusieurs périodiques. Il ne formait pas un volume à part : il se dissimulait à la fin d'une réimpression des trois premiers recueils : Cariatides, Stalactites, Odelettes. Et quelle réimpression !
Mauvais papier, texte compact, désagréable et fatigant à lire ; pour faire tenir tant de poèmes en quatre cents pages, on avait supprimé les préfaces, les épigraphes, les dédicaces, les dates ; comment croire que cette réédition, perpétrée par un marchand sans goût, contenait une œuvre nouvelle, originale, intéressante à tous égards?
Non seulement le Sang de la Coupe était mal édité, mais encore il paraissait au mauvais moment : il n'y avait pas deux ans que le libraire Dentu avait donné la seconde édition des Poèmes antiques. Le public de 1 8> 7 devait être amené presque fatalement a considérer Banville comme un imitateur — assez timide — de Leconte de Lisle. On peut en effet s'y tromper si l'on ne rétablit pas la chronologie exacte des deux œuvres. Le Jugement de Paris ne semble pas avoir été publié avant 18^7 ; donc, publié sans date, il pouvait paraître inspiré d'Hélène ; or il est de 1846; h. moins d'accuser sans raison Banville d'avoir arrangé les dates pour les besoins de la cause, il faut bien admettre qu'il y a eu seulement rencontre et non pas imitation. Au contraire, il est possible que les Souffrances de l'artiste, qui sont de 1849, s'inspirent de la Robe du Centaure parue dans la Phalange en 1 845 : c'est bien le Poète, « héros infatigable et bienfaisant »',que symbolise l'Héraklès de Leconte de Lisle et les souffrances de l'artiste contiennent un symbole du même genre ; mais dans la Voie lactée le mythe d'Orphée avait un sens analogue : Banville avait-il besoin qu'on lui indiquât une route dans laquelle il s'était engagé déjà ?
A tout le moins faudrait-il reconnaître que l'influence fut réciproque, si influence il y eut. La Phalange publiait en 1 845 le poème des Blés où l'on lisait ces vers :
Vous qui pour la nature inépuisable et belle
N'avez jamais trouvé votre lyre rebelle ;
Oh non ! dans ce tumulte où vont mourir vos voix,
Comme l'oiseau qui chante en la rumeur des bois,
Que le siècle aveuglé vous brise et vous comprime.
Ne désespérez point de la lutte sublime !
Epis sacrés ! un jour de vos sillons bénis,
Vous vous multiplierez dans les champs rajeunis,
Et, dépassant du front l'ivraie originelle,
Vous deviendrez le pain de la vie éternelle 2.