‹ Théodore de Banville, 1823-1891Chapitre 43 sur 141 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le Poète funambulesque

I. — LES FEUILLETONS. — Banville à la Silhouette. — Portrait du « jeune Bèta ».

— Faut-il lui attribuer tous les vers publiés dans ce journal ? — L'Opéra et l'Ecole du

Bon Sens. — Médiocrité des satires de la Silhouette. Révolution de 1848. — Le Pamphlet et le gouvernement provisoire. — Les journées de

Juin ; Banville et le bourgeois. — Que ses griefs contre le bourgeois sont plutôt d'ordre

moral que d'ordre artistique. — Les feuilletons du Corsaire et le Testin des Titans. Les feuilletons du Dix Décembre et du Pouvoir: vaudevilles politiques, Sctibe, Ponsard,

Augier. — Réaction contre le romantisme. — Nécessité d'un retour à l'art classique. —

Tentative pour concilier le culte de la Beauté matérielle avec la religion chrétienne. —

Le Credo de Don Juan. — Banville quitte le Pouvoir.

BIBLIOGRAPHIE. — Les articles publiés par Banville entre 1846 et 18) 1 n'ont pas été réunis en volumes ; quant aux vers parus à cette époque on trouvera, dans les bibliographies suivantes, l'indication des journaux qui les publièrent pour la première fois.

Seul, le Festin des Titans, paru en feuilleton dans le Corsaire, a été réédité dans les Esquisses parisiennes, chez Poulet-Malassis 1859, in- 1 2 et dans la bibliothèque Charpentier 1876, in-12).

Au moment où Banville écrivait le Sang de la Coupe, il faisait également ses premières armes de journaliste. A la fin de 184^, il débutait à la Silhouette, passait en 1848 au Pamphlet, puis successivement au Corsaire, au Pouvoir, devenu plus tard le Dix Décembre, « journal de l'ordre ». Il l'abandonna peu de temps après le Coup d'Etat, collabora pendant les premières années de l'Empire au Paris, à la Revue de Paris et au Figaro: c'est là qu'une querelle retentissante avec Jules Janin lui valut les rigueurs de la police correctionnelle, en i8j6. Les Odes funambulesques parurent en 1857, ma^s ^es premières furent écrites dès 1846 ; pour

comprendre ce singulier recueil il faut d'abord connaître l'histoire de ces onze années : Banville poète funambulesque ne doit pas être séparé de Banville journaliste.

Ses débuts, il faut bien le reconnaître, furent médiocres. Les petits journaux où parurent ses premières satires n'avaient guère d'autre Muse que la Muse des Folles Rimes ; on y songeait surtout à mystifier le bourgeois, à l'ahurir par les plus énormes bouffonneries ; c'était une débauche inouïe de calembredaines et de coq à l'âne — médiocrement drôles. Qu'on en juge par ce portrait de Banville lui-même, inséré dans la Silhouette du 21 décembre 184^ :

Depuis tantôt un an, le faubourg Saint-Marceau, la Polynésie et les îles Açores éprouvaient le plus vif désir d'avoir le portrait en pied et le portrait littéraire de nos divers collaborateurs. Cela leur a pris comme toutes les envies.

Nous allons donc commencer la série de nos hommes illustres et nous commencerons par le plus idiot d'entre eux tous, pour faire plaisir à M. Paulin Lymairac.

Celui-ci est le poète de la Silhouette. Nous ne le désignerons que sous le pseudonyme de 8 le bêta grec). Le jeune Bêta naquit à Naxos, des amours adultères d'un dictionnaire de rimes et d'une traduction Charpentier. Il fut nourri par une chèvre empaillée qui avait contracté la mauvaise habitude de répéter à satiété « bèèèèèè », d'où vient le nom de Bèta qu'on donna au rouveau-né Aquilin).

... Le jeune Bêta annonça dès l'enfance les goûts les plus sauvages, vivant de sa chasse et se nourrissant surtout des rédacteurs du Courrier Français. Un jour il trouva l'écaillé d'une tortue, qu'on avait mangée en soupe, et la garnit d'un peloton de ficelle. Armé de cette lyre improvisée, il monta sur une colonne grecque en carton pâte et se mit à exécuter, sans balancier, des sonnets, triolets, lais, virelais, chants royaux, sixains, dixains, sextines. ballades et villanelles, avec rimes kyrielles, batelées, fraternisées, brisées, empérières, annexées, équivoques et couronnées.

Cela continue, pendant longtemps encore, sans devenir plus spirituel.

Il y a, dans la Silhouette et dans le Pouvoir, un nombre considérable de petits poèmes non signés ou signés d'un pseudonyme. Un certain nombre ont été depuis revendiqués par Banville ; mais faut-il également lui attribuer tous les autres ? Je ne le crois pas. Certains sont d'une maîtrise tout à fait remarquable, comme tel

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feuilleton dont les quatorze sixains rappellent encore le vers de Musset :

Ainsi dans les bons temps de la Convention Les femmes du dix Août, en guise de mâtine, Quand parlaient Barbaroux, Saint-Just ou Pétion, Tricotaient une chausse en laine aventurine Et murmuraient : « Veillez, ô sainte Guillotine, Sur notre mère "à tous, la Révolution ! »

Ces vers ne sont pas indignes du poète des Cariatides, mais d'autres ne sont que de lamentables platitudes, aussi mal écrites que mal rimées ; tout porte à croire qu'elles sont l'œuvre d'un imitateur absolument dépourvu de talent.

Toutefois, si, chez Banville, la forme est supérieure, le fond ne vaut guère mieux. A la Silhouette comme au Pouvoir, il intervient dans les mêmes querelles que ses confrères et il intervient de la même manière — qui est rarement la bonne. Témoins les facéties de la Némèsis intérimaire contre l'Opéra, les triolets contre VEcolc du Bon Sens, les Occidentales contre le gouvernement provisoire.

Dans les dernières années du règne de Louis-Philippe, toute la presse fut unanime à déplorer la faiblesse, la piteuse insuffisance de nos chanteurs; dès la fin de 1842, la Phalange affirme qu'on n'a jamais chanté si faux ni si mal : les protestations d'ailleurs n'y firent pas grand'chose, puisque le 15 mars 1844 la Revue des Deux Mondes se plaignait non moins amèrement et qu'on pouvait encore, l'année suivante, exprimer les mêmes griefs. Mais la Silhouette prit la question par le côté mesquin et scandaleux ; la Phalange, après avoir déclaré que « rien ne ressemble moins à du chant que les accents des chœurs », ajoutait :

Mais aussi qu'attendre et qu'exiger de malheureux auxquels leur salaire assure à peine l'existence la plus chétive ! Chantez donc avec l'estomac vide ou mal nourri ! quelle bonne préparation pour la gorge que les aliments à la fois corrosifs et débilitants des restaurants (nom dérisoire) à 0,90 et au-dessous ! trois plats au choix, desserts, vin, etc. [18 décembre 1842/

Qu'on accepte ou non cette explication, il faut y reconnaître un désir très honorable d'élever le débat ; la Silhouette, au contraire, se borne à de misérables attaques personnelles et à de malpropres

histoires de coulisses. Elle accusa Mme Stolz, la prima donna d'alors, de fermer la porte à tous les jeunes talents qui pouvaient éclipser sa gloire vieillissante. L'échec piteux de YEtoile de Séville marqua le début d'une campagne extrêmement violente contre l'artiste (21 décembre 184J): pendant un an les épigrammes tombèrent comme grêle ; la plupart sont dans ce goût :

On lit dans maints et maints journaux Ce fait qui n'est au fond qu'une adroite réclame :

« Madame Stoltz part pour les eaux De Vichy, que l'état de sa santé réclame. »

On eût pu dire en quatre mots

Que Vichy va prendre les os. 19 juillet 1846.]

Encore une fois, rien n'autorise à croire que ces niaiseries soient de Banville ; cependant lui non plus ne reculait pas toujours devant des attaques de ce genre : il accusait, à mots très peu couverts, la « Sultane » de l'Opéra de certains vices sur lesquels il est superflu d'insister : qu'on lise seulement Y Opéra turc [11 J, 49], en se rappelant que le beau chanteur Medjoun s'appelait d'abord Solma, pseudonyme plus que transparent du baryton Massol. Dans un passage de la satire suivante, Y Académie royale de musique, il revenait sur cette étrange histoire et disait leur fait, sans ménagement, aux « satellites » de l'étoile :

L'art ne peut plus lutter, le ténor est un mythe '. Il nous en reste trois pour enchanter Paris, Auquel donner la pomme, ô beau berger Paris r L'aimable Gardoni, par sa voix enfantine, Rappelle avec bonheur la chapelle Sixtine ; Marié, tout marri, tire sa voix du bout De ses bottes ; Menghis ne chante pas du tout, Mais du tout. Plût à Dieu qu'ainsi tu succombasses, Canaple, ô baryton ! Quant à l'emploi des basses Nous avons un bourdon sous l'aspect d'un bambin De quinze ans, appelé, je crois, Monsieur Obin ; Et quant aux amateurs qu'un chaudron brisé flatte, Ils doivent être heureux lorsque Brémond éclate. Qu'est devenu Poultier, que le public aima r Qu'a-t-on fait de Massol ? Rappelez-vous Solma !

[. 111, 6:. Ce passage se trouve seulement dans la Silhouette du 28 décembre 1845. J'ai donné les deux ser> entre lesquels il doit être rétabli.

O Junon ! — Il est vrai qu'il nous reste Canaple.

Cet aimable chanteur devait aller à Naple.

Mais le plus gai de tous, le meilleur, un « bon zig »,

Comme on dit dans le peuple, est un Monsieur Kcenig,

Double à trente-six fins qu'on met à toute sauce,

Barytons et ténors, et de qui la voix fausse,

Charte d'un nouveau genre, a fait tous les emplois

Egaux devant les choux, les sifflets et les lois.

Mademoiselle Nau, parmi ces voix atroces,

Semble un doux rossignol chez des bêtes féroces ;

Rosine aussi nous plait, sa voix a des appas.

Des appas... Mais soyons prudents, ne touchons pas

A la reine... Roissy croit sa voix rajeunie ;

Qu'elle en ait un filet, personne ne le nie,

Mais il est au vinaigre à l'estragon. Gémi (sic .

Maître, au delà des monts ! Elle a joué Jemmy !

Les autres, fol essaim de jeunes écolières,

Viennent à Rossini grimper comme des lierres,

Courent la prétentaine et vont tambour battant.

Ou battent è nos yeux la mesure en chantant.

Et du vieil Opéra faisant enfin le siège,

Y viennent sans vergogne apprendre le solfège.

Seul, ô Duprez, etc.

Tout cela, somme toute, est plus brutal que spirituel ; la critique littéraire ne vaut guère mieux.

La bête noire de la Silhouette c'est l'Ecole du Bon Sens :

Cette école a pour chef M. François Ponsard , pour apôtres -MM. Emile Augier, Latour | de Saint- Ybars) ; pour disciples MM. Oclave Feuillet, Félix Ducuing, Gustave Héquet. Adrien Decourcelle, et d'autres que leurs œuvres nous donneront un jour le droit de nommer. Les initiateurs et les critiques sont MM. Hippolyte Rolle, Old Nick et Albert Aubert. Pour plus de commodité, ils ont divisé l'esprit en trois spécialités : l'esprit sérieux, M. Old Nick ; l'esprit délicat, M. Albert Aubert ; l'esprit badin, M. Hippolyte Rolle...

Ils ont une poétique particulière qui se résume par ces mots-ci : délicatesse, pureté, style choisi, sel attique, raffinement, bel esprit, sobriété. C'est en. littérature quelque chose comme une société de tempérance.

Quel lien rassemble ces organisations si diverses, M. Emile Augier et M. de Saint-Ybars, M. Old Nick l'esthéticien et M. Rolle le graveleux r... D'abord, ils sont tous avocats, élèves de l'Ecole Normale ou

instituteurs primaires ; mais en outre ils sont en proie à une passion commune : la monomanie de l'archaïsme. Ces messieurs ont cela d'original qu'ils imitent tous quelque chose :... M. Ponsard pastiche Rotrou et Pierre Corneille... M. Rolle pastiche Jules Janin, M. Albert Aubert croit pasticher les Provinciales et Voltaire. La préoccupation de cet homme de lettres fut toujours de refaire Candide. [7 décembre 1845/

Ailleurs on retrouve « M. Albert Aubert, du National, ce niais et pédant critique » (22 janvier 1846) ; ailleurs encore :

Nourri dans le sérail de l'Ecole Normale... il parle de Hugo et de Lamartine comme un bachelier es lettres que ses études sur Horace et Pindare auraient entraîné à commettre des poésies lyriques on ne peut plus discrètes. "30 novembre 1845.

Quant à Banville, il se demandait, en un triolet que n'a pas . recueilli le volume des Odes funambulesques,

Lequel des deux est le plus lourd :

Ou d*Albert Aubert ou de Rolle r "21 décembre 1845 ."

Un autre triolet avait pour refrain le proverbe Asinus asinum fricat (22 février 1846), un autre raillait Ducuing parce qu'il avait « bien dit son fait à Shakespeare » [ni, 131] ; pauvres épigrammes au demeurant, quolibets derrière lesquels on ne devine aucune conviction personnelle, aucune opinion ferme, aucune pensée précise et sûre d'elle-même.

On aurait pu croire que la révolution de 1848, en libérant la presse, aurait fourni à la satire des sujets plus dignes d'elle. Il n'en fut rien ; le Pamphlet s'attaque volontiers au gouvernement provisoire, mais il s'en tient à ces vagues et banales accusations que toutes les oppositions rééditent à tour de rôle contre le parti qui détient le pouvoir. Le gouvernement est impuissant, parce que ses membres ne songent qu'à emplir leurs poches ; quelques-uns, il est vrai, sont peut-être désintéressés, mais ce sont de nébuleux bavards. Parmi ces derniers, on s'acharne surtout contre Lamartine, voici de quelle piteuse manière :

Lamartine, fécond artiste, Nous t'avons connu royaliste, Légitimiste, orléaniste.

Constitutionnel, chartiste, Progressif et grand réformiste,

LES FEUILLETONS I JÇ

et cette longue énumération, trop facile, se termine par une épigramme qui voudrait bien être cruelle :

De combien de couleurs encore Risquerions-nous bien de te voir, Si le néant n'était point noir r

« Ci-gît un rhéteur polygraphe

Qui désormais ne sera rien

Sinon académicien. »

Ma foi, Guizot en rira bien ! [13 juin [848.

Non, certes ! le poète des Cariatides et des Stalactites ne pourrait être .rendu responsable de ce français douteux et de ces vers de mirliton ! Mais on retrouve chez lui les mêmes plaisanteries : il se moque du « charabia » de Charras (28 mai 1848), il note, non sans ironie, que Xavier Durrieu est maintenant « vêtu comme un notaire en deuil », lui dont, jadis, les souliers

Faisaient de grands éclats de rire.

Et c'est à lui, sans nul doute, qu'il faut attribuer cette cruelle parodie exécutée de main de maître : les Lamentations poétiques — Poésies èlègiaques d'un homme d'Etat (18 juin 1848). Le titre seul dénonce clairement la victime ; d'ailleurs, afin que nul n'en ignore, cette charge commence par une interminable et fort lamartinienne invocation :

Jours splendides et purs, belles nuits étoilées, Cimes blanches de neige et de brumes voilées...

et ainsi de suite pendant vingt vers : la montagne, la mer, les bois, les moissons, l'aurore, les fleuves, la nuit, les troupeaux, le couchant, les saules, les brouillards, le matin, les feuilles de vigne et les coquelicots, tout y passe. Cela fait, le « pentarque » regrette son heureuse jeunesse, le temps où « il marchait dans la vie avec sérénité », le temps où « il n'était pas du provisoire » !

Maintenant, passager sur un nouvel Argo Avec Ledru-Rollin et l'antique Arago,

Garnier-Pagès, le doux Marie, Je flotte sur des mers où jamais l'horizon N'offre aux regards surpris une blanche maison

Assise au cœur d'une prairie !

Les représentants l'ennuient ; ces incapables se moquent d'ailleurs profondément du peuple :

Après Ledru-Rollin, Garnier-Pagès, Louis Blanc, Et ce dernier des noirs, Schcelcher, que Dieu fit blanc

En un jour d'humeur ironique, Après Dornès, Pagnerre, après Durrieu, Landrin, Et sur les mêmes bancs, c'est le même crin-crin

D'éloquence patriotique.

Au Petit-Luxembourg, ces pâles demi-dieux Savez-vous ce qu'ils font r Demandez à Crémieux !

A poursuivre un carambolage Sur les billards d'un prince ils épuisent leur temps, Et les infortunés, à ces jeux éclatants.

Ont perdu la force avant l'âge !

Le malheureux soupire après le jour où, dans le vallon qu'il a chanté naguère, les feuilletons de l'Ecole du Bon Sens lui rendront le sommeil :

J'irai près des lacs bleus chantés en d'autres temps Demander le sommeil de mes jeunes printemps Aux feuilletons de Monsieur Rolle.

Le poème est signé : « Un homme d'Etat» ; c'est, assurément, du Banville et du meilleur1. Mais le fond ressemble fort aux médiocres vers cités plus haut : mêmes griefs, mêmes soupçons injurieux. Peut-être Banville éprouvait-il un chagrin réel à voir le bel effort de Février gâché misérablement ; mais il faut avouer que, malgré toute son adresse, il n'eût été qu'un pamphlétaire médiocre. Apparemment, la satire politique n'était pas son fait.

Mais que les journées de Juin ramènent au pouvoir son vieil ennemi le bourgeois, et aussitôt le ton s'élève, les accusations deviennent plus précises, les épigrammes plus mordantes et plus spirituelles. En même temps on s'aperçoit que les idées de Banville ont évolué, depuis sept ans : ce qu'il va dénoncer chaque semaine, ce n'est plus seulement la sottise du bourgeois, son mauvais goût,

I. Peut-être faudrait-il chercher dans ces vers l'explication des allusions malveillantes aux funambule^ de la poésie, signalées par M. Cassagne dans le vm« entretien du Cours familier de littérature !

LES FEUILLETONS \y.

son ignorance, c'est aussi la remarquable vilenie de son âme. La haine de Banville pour le bourgeois n'est pas la haine d'un socialiste, mais elle n'est pas non plus la haine d'un artiste. Le bourgeois n'est pas pour lui le représentant d'une classe fatalement destinée à lutter contre le prolétariat parce qu'elle a des intérêts économiques opposés, mais ce n'est pas davantage l'espèce de fantoche dont on se gausse dans les ateliers : ce n'est ni le Capital, ni l'Epicier. Est bourgeois quiconque unit à une certaine vulgarité de goûts une vulgarité morale notoire, quiconque

... n'a d'autre culte que celui de la pièce de cent sous, d'autre idéal que la conservation de sa peau. 111, 180.I

Un artiste même, voire un artiste de talent, peut être un « bourgeois » : Rachel est une bourgeoise, car, pour elle, « le succès n'est que la première forme de l'or monnayé ». [XD.. 3 septembre 1849. j Cette vulgarité, cette bassesse d'âme, seront dénoncées par Banville avec autant d'àpreté que l'incurable inintelligence artistique des amateurs « d'acajou plaqué et de porcelaine peinte à vingt-cinq sous ». [P., 31 juillet 1850.]

Banville donna au Corsaire puis au Dix Décembre des feuilletons dramatiques : il eut donc été normal que les griefs artistiques et littéraires tinssent la première place ; c'est précisément le contraire qui se produisit : son premier souci fut de lutter contre la réaction bourgeoise et contre l'esprit bourgeois. Dès le 27 juillet 1848, dans son deuxième feuilleton du Corsaire, il s'en prend à la fontaine Saint-Sulpice, « lourde et médiocre fontaine, qui n'est pas même une fontaine». A qui la faute? A l'artiste? Visconti ne manque cependant ni de fantaisie ni de grâce, il aime « ce qui est éclatant, harmonieux et riche ». Le vrai coupable c'est « le programme sottement religieux et chaste » qu'on lui avait imposé ; le vrai coupable c'est la dévotion bourgeoise : car le bourgeois, par peur du rouge, s'est jeté dans les bras de l'Eglise, et ce voltairien repenti se tait d'autant plus austère qu'il est incapable de redevenir jamais chrétien.

Quelques mois plus tard (26 novembre 1848), le théâtre de la Porte-Saint-Martin représente un Napoléon à Saint-Hélène : Banville proteste encore et parle du « petit caporal » en termes singulièrement agressifs et hardis pour l'époque ; on sent dans lts lignes

suivantes le désir d'être désagréable à tous les partis de réaction, aussi bien orléanistes que bonapartistes :

Quand la Force et la Puissance, ces aveugles esclaves de Jupiter ont lié Prométhée au haut du Caucase sur son rocher sublime, en vain les Dieux le condamnent, en vain le vautour implacable lui déchire le foie, je prie et j'espère pour lui avec les Océanides échevelées, car je sais d'avance que ce premier Christ du monde ancien sera délivré par le jeune Hercule, c'est-à-dire par le peuple patient et fort. Mais le captif de Sainte-Hélène, c'est un roi qui rachètera sa cendre immortelle et qui lui fera de belles funérailles. Quant à son peuple, son peuple maudira bientôt ce voleur de couronne qui a forcé la Liberté à s'incarner en lui, au risque de la voir mourir avec lui. Car le temps de Prométhée est venu et te temps de Napoléon est passé ; le peuple sorti des langes garde à présent tout son amour à ceux qui ont sacrifié leur sang pour l'arracher aux ténèbres. // n'a plus que de l'admiration et de la haine pour ceux qui le sacrifiaient à la victoire, cette idole sans nom. Que les poètes ne nous montrent donc plus ce triste calvaire de Sainte-Hélène, car la victime qui agonisait là, crucifiée, c'était la France ! '

Ii était difficile de faire plus ouvertement profession de républicanisme à propos d'une pièce de théâtre. Voici mieux encore cependant : une simple fantaisie, peu sérieuse en apparence, mais pleine de sous-entendus, d'intentions fort subversives, une véritable fantaisie d'extrême gauche : c'est le Festin des Titans paru dans le Corsaire, les 24 et 25 novembre 1848. [Cf. E. P., 383 sq.]

Lord Sidney est « ridiculement riche » ; le destin « a été pour lui un second M. Scribe : il a abusé des oncles ». En vain ce milliardaire s'est-il ruiné avec tous les débouchés de Londres, a-t-il jeté sa fortune aux courtisanes et aux tables de jeu ; a-t-il, en désespoir de cause, subventionné les tentatives les plus folles de l'industrie, les expéditions maritimes les plus lointaines et les plus téméraires : sa richesse lui est toujours revenue, toujours plus énorme, toujours plus absurde. Il n'est plus le maître de cet or, il en est l'esclave ; il est muré dans son inexorable opulence, et il meurt d'ennui. Pour se distraire, il réunit à sa table des gens qui n'exercent aucune profession connue et classée, et, au dessert, il invite chacun de ses convives à dire ses moyens d'existence : dix mille

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