‹ Théodore de Banville, 1823-1891Chapitre 44 sur 141 · Les passages soulignés ne le sont pas dans le texte · texte numérisé non relu

Les passages soulignés ne le sont pas dans le texte

LES FEUILLETONS

francs de rente, ou le capital équivalent, seront accordés au métier le plus étrange et le plus déconcertant. C'est alors un défilé lugubrement bouffon de toutes les misères: l'un fait des yeux artificiels sur le bouillon d'une gargote, l'autre élève des brebis dans une mansarde, un troisième vernit les pattes des volailles défraîchies ; un gentilhomme ruiné donne, moyennant finances, un nom historique aux enfants naturels ; une duchesse encore jolie, mais n'ayant d'autre fortune qu'un lorgnon en chrysocale, fait les sollicitations délicates, pour lesquelles il faut... insister; une jolie fille est la maîtresse appointée d'un idiot; un athlète sans ouvrage remplace, au misérable théâtre du faubourg Saint-Marcel, le mannequin qu'on précipite du haut d'un pont, et fait, trois fois par semaine, un saut de quinze pieds « qui lui met le crâne en loques ». Devant toutes ces misères, Lord Sidney s'écrie avec désespoir :

Hélas! il faut donc que de pareilles choses existent r Mais, sans cela, comment Fortunio aurait-il pu se faire bâtir en plein Paris un Eldorado artificiel r

Et, cachant son front dans ses mains, il pleura amèrement.

Ces personnages aux professions hétéroclites n'ont pas été inventés par Banville ; il n'a fait que mettre en œuvre, arranger dans un cadre fantaisiste, des types de miséreux très réels : les personnages que Lord Sidney réunit à sa table sont empruntés à des chroniques de Privât d'Anglemont sur les professions inconnues et la vie des quartiers pauvres de Paris « . Or ces chroniques dénoncent à chaque page d'extraordinaires iniquités : ici les propriétaires qui louent leurs maisons à la semaine et viennent chaque dimanche toucher les loyers :

De cette façon les mois n'ont que vingt-huit jours pour eux ; ils ont inventé des années de treize mois rp. 40. 1

Là l'honnête « philanthrope » qui chaque matin prête cinq francs au petit marchand et se fait rendre chaque soir cinq francs vingtcinq, soit un intérêt de dix-huit cent vingt-cinq pour cent !

Il y a dans Paris peut-être mille sociétés de bienfaisance se partageant toutes les paroisses. De jeunes femmes du monde, des fils de

1. Cf. Paris Anecdote, par Alex. Privât d'Anglemont. Pari», Delahays, 1875, in-16.

famille, des hommes haut placés, vont chaque jour visiter les pauvres à domicile, leur porter du linge, du bois, des habits, du pain. C'est très bien : il n'est rien au monde que nous respections à l'égal de la charité, c'est une vertu toute divine.

Mais est-ce assez que de donner ?

Ne devrait-il pas y avoir aussi une société qui encourageât le travail ?

Ne serait-ce pas une grande et belle oeuvre que celle qui délivrerait de l'usure ces malheureux travailleurs ?

N'y avait-il pas quelque hardiesse à écrire ces lignes, au moment même où la bourgeoisie affolée se rejetait en arrière par peur et par haine des travailleurs ?

Et n'y avait-il pas, de la part de Banville, une intention passablement frondeuse, lorsqu'il mettait, pour ainsi dire, son Festin des Titans sous le patronage d'un journaliste aussi subversif que Privât d'Anglemont? Les misères sont la condition nécessaire et la rançon du luxe : telle est la terrible conclusion que Lord Sidney tire de l'aventure ; ce milliardaire qui gâche en vain sa fortune, ce triste sire, au demeurant, qui nous serait profondément antipathique s'il n'était pas absolument irréel, qu'est-ce donc, sinon une manière de réprouvé, un esclave, un forçat de la richesse? Son or est maudit comme celui que l'Alberich a volé aux Ondines ; il engendre la satiété, l'ennui, le vice, la misère et peut-être pis encore ; le talisman qui donne la toute-puissance ne laisse à qui le possède que la désolation et les « larmes amères ». Mais parler ainsi, n'est-ce pas blasphémer à chaque ligne l'idole de la bourgeoisie ?

Les feuilletons du Pouvoir seront, à leur tour, remplis de protestations contre la lâcheté d^une caste toujours prête à s'acharner sur les vaincus. Les tueries de Juin, les pontons, les déportations n'avaient pas suffi : il fallait encore bafouer, salir ces « rouges » qu'on avait écrasés, mais dont on avait eu peur. Le vaudevilliste Clairville se chargea de cette besogne : de juillet 1849 à mars 1850, il fit jouer sept comédies qui se prétendaient politiques : La Foire aux Idées, un Socialiste en Province, le Gnaf-Errant (parodie du Juif-Errant), le Voyage à Londres, le Congrès de la Paix, Paris sans impôts, le Coup d'Etat. Dans toutes sont grossièrement insultés non seulement les socialistes, mais toute la gauche de l'Assemblée. Il y avait quelque hardiesse à protester contre ces infamies

dans une feuille bonapartiste comme le Dix Décembre : Banville ne voulut pas cependant taire son dégoût :

Je sais bien que dans l'esprit de la plupart des critiques, la conformité d'opinion implique une nécessité d'admirer les comédies politiques et qu'en les louant on croit faire œuvre de bon citoyen. Mais pour moi, artiste étranger à la politique, qu'on me pardonne si mon cœur n'est pas plein de haine et de vengeance et si je ne puis me plaire à toutes ces représailles ! Pour moi, poète, je ne puis bannir de mon cœur toute pitié; chrétien, je ne puis oublier tous les jours que le Christ a pardonné à ses bourreaux.

Ainsi, je l'avoue, 'j'ai éprouvé un profond sentiment de douleur et de dégoût en voyant le théâtre de la Montansier et le théâtre du Vaudeville traîner M. Armand Marrast sur la claie, quand M",c Marrast est morte il y a quelques jours et quand le cœur des siens saigne encore. X D., 2 juillet 1849/

Encore y avait-il quelque talent dans la Foire aux Lices :

... il y a de l'esprit et du meilleur ; c'est bien la satire d'Archiloque armée de clous et de lanières.

Mais après ! c'est l'ordure, dans la langue des filles et des escarpes :

Ses prétendus mots comiques dans le Gnaf-Errant] appartiennent tout bonnement au vocabulaire des assassins1 et il faudrait éviter une bonne fois pour toutes ces mots-là quand on n'a encore assassiné que la langue française! 30 juillet 1849/

Quant au Coup d'Etat, sifflé au commencement de mars i8$o, il atteint presque les dernières limites de l'obscénité :

A moins de traîner la maison de tolérance en plein théâtre, il est impossible d'aller plus loin. "4 mars 1850.]

Il va sans dire qu'on ne retrouverait pas une pareille virulence dans les feuilletons consacrés aux pièces de Scribe. C'est principalement l'artiste qui proteste ici, et il s'égaye sans colère aux dépens du mieux rente des dramaturges:

On va jouer une pièce de M. Scribe, tout est dit ; que nous veulent

1. En note dans l'article : « Elle va claquer. — Je t'envoie à l'ours. — Tu te fourres le doigt dans l'œil, pour: tu te trompes, etc.. J'en passe, et tous les meilleurs. »

les lois du juste et de l'injuste ? Nous nous figurions avoir dans nos carto»s une douzaine de chefs-d'œuvre ; jetons nos cartons dans le brasier et qu'on en fasse un grand feu de joie ! Nous répétions une pièce en cinq actes ; à quoi bon tous ces labeurs inutiles quand nous allons jouer une pièce en cinq actes de M. Scribe ? Au feu Musset ! Au feu Racine! M. Scribe s'est annoncé, il vient, le voilà lui-même; chantons, célébrons sa puissance !... Ce livre, ce tableau, ce feuilleton, cette symphonie, cette statue sont-ils signés Scribe r Qu'on ne nous en parle pas s'ils ne sont pas de M. Scribe. Nul n'aura de l'esprit hors M. Scribe avec ou sans ses amis ! [P., 23 septembre 1850/

« Philosophe médiocre et pitoyable écrivain », il ne sait « ni la vie, ni le français, ni la grammaire » ; au demeurant « le premier dramatiste contemporain », un habile faiseur qui manque totalement de goût et de sens artistique, mais qui a l'instinct du théâtre : « il sait le théâtre mieux que s'il l'avait inventé ».

Voilà, semblerait-il, des griefs purement littéraires, exprimés sous une forme, à tout prendre, assez modérée. Mais ce ne sont pas les seuls reproches que Banville adresse à l'auteur du Diplomate: au fond les comédies de Scribe, pour n'être pas aussi ordurières que les pièces de Clairville, ne sont pas sensiblement plus morales : elles n'insultent ni ne salissent des gens à terre, mais elles flattent la médiocrité, la vulgarité satisfaite du public auquel elles s'adressent; la raison principale de leur succès, la voici :

Râtir sur l'ombre d'une ombre une intrigue impossible et l'enchevêtrer jusqu'à la folie, puis la dénouer avec des doigts de fée, en entremêlant le tout de paradoxes égoïstes, de plaisanteries communes et spirituelles, savoir plaire et entraîner sans jamais élever l'âme et en s'adressant seulement aux instincts les plus vulgaires de la foule... tel est l'art dans lequel excelle M. Scribe. [P., 23 septembre 1850.J

Ce n'est donc pas au nom de l'art seulement que Banville condamne ce théâtre : c'est aussi, c'est surtout au nom de la morale; il fait bon marché de l'adresse, de l'entrain, de tout ce qui fait de Scribe un « artiste » en son genre, parce que tout cela ne sert qu'à étaler sur la scène la sottise, l'égoïsme, l'immoralité bourgeoise.

Dans les drames de Ponsard, qui pourtant visent au sublime, c'est surtout la médiocrité morale de l'écrivain que signaleront les

LES FEUILLETONS

feuilletons. Ils notent bien au passage que la versification est pénible, souvent mauvaise [X D., 2ç mars i8>o] ; que l'auteur

... étudie le cœur humain dans les sentences des moralistes et la nature dans le Gradus ad Parnassum X D., 24 juin 1850 ;

mais ils lui reprocheront surtout de manquer de courage, de chercher trop servilement le succès pour jamais rien oser de lui-même :

Celui-là est un adroit ouvrier qui dit les choses à bon escient et seulement quand le succès les a consacrées... Adorateur rusé des maîtres, il se garde bien d'avoir une couleur à lui et d'obéir à son propre tempérament. X D., 24 juin 1850.]

Il se garde bien plus encore d'avoir une opinion nette, un franc parti pris : cela pourrait mécontenter une partie de la clientèle ! Mais cette prudence excessive lui fait parfois commettre de bien ennuyeuses pièces :

Le poète de Charlotte Corday s'écrie : Je suis impartial ! C'est pourquoi ni son drame ni ses acteurs n'existent, c'est pourquoi il ne nous a donné à juger que des cadavres et non des vivants. Avec les soins les plus religieux, il a exhumé leur dépouille mortelle; mais lorsqu'il s'est agi de les faire revivre, le courage lui a manqué, il n'a osé prendre parti contre personne. X D., 25 mars 1850.]

Ainsi le théâtre de Ponsard est médiocre artistiquement parce que l'homme est médiocre moralement: il ne veut que le succès, il n'a, comme ses admirateurs, d'autre culte que celui de la pièce de cent sous.

Voici maintenant la contre-épreuve : Banville se trouvant en face d'un écrivain, contre lequel il croit avoir des griets sérieux, lui témoigne cependant une indulgence relative, parce qu'il découvre dans son théâtre une réelle distinction morale. C'est ainsi qu'il en use à l'égard d'Augier, dont la Gabrielle, représentée au Théâtre Français le 13 décembre 1849, avait pourtant soulevé de violentes colères parmi les romantiques. On se moqua et l'on s'indigna tout ensemble de ce père de famille — que l'auteur appelait un poète ' — et qui faisait son bilan avant de « s'offrir le luxe d'un garçon » 2 ;

1. Acte v, se. 9 : <. O père de famille, ô poète, je t'aime I » C'est le dernier vers de la pièce.

Page 1