L'Art romantique, xui
;. Voir en particulier les personnages de Saint-Estève et d'Oscar Rigault, l'avocat-poète.
LES FEUILLETONS 145
on a fait maladroitement un chef d'école. A son insu on lui a fait servir des rancunes mesquines et des haines indignes de lui... Presque tous les amis de M. Augier se sont essayés dans le genre lyrique et aucun n'y a réussi. Inde irae.
Ainsi le feuilletoniste du Dix Décembre a beau se tromper sur les intentions de l'auteur de Gabrielle ; il conserve toute son estime à l'écrivain dont il déplore l'erreur.
Gabrielle même bénéficie de cette indulgence ; Banville ne se permet qu'une inoffensive plaisanterie: il souhaite d'avoir un jour pour compagne une simple et bonne ménagère:
Nous travaillerions courageusement tous les deux, elle à entretenir l'ordre et la propreté de la maison, moi avec mon code.
Mais il ne dit rien, ni du vers prétentieux et niais qui termine la pièce, ni du passage plus que désobligeant du premier acte ; il ne signale ni la froideur de l'œuvre, ni la raideur gauche des personnages, ni les turlupinades du notaire Tamponet, ni même la piètre versification.
** Malgré tout, Banville reconnaît un grand talent et un grand cœur au « poète de la Ciguë » ; d'où vient cette estime pour un adversaire? cette bienveillance pour des œuvres froides, mal écrites et mal rimées? La seule explication plausible, c'est que Banville y devinait des aspirations plus élevées que celles de Scribe et de Ponsard, une honnêteté véritable, un esprit avisé qui ne s'en laissait pas imposer par les pharisiens : Augier n'avait-il pas, en effet, quatre ans avant Gabrielle, fait jouer Un Homme de bien ( 1 2 novembre 1845^), traîné sur la scène les prétendues vertus bourgeoises, leurs scrupules qui sonnent faux, leur générosité de mauvais aloi ? ' Mais Banville et Augier travaillaient encore de concert à une autre œuvre non moins nécessaire : en même temps qu'il dénonçait, comme l'a dit M. Lanson, « l'immoralité décente des classes moyennes », Augier s'attaquait également « aux sentimentalités issues du romantisme » ; en 1848, il peignait l'Aventurière, non pas la courtisane héroïque et rachetée, la déchue en qui renaît un ange,
I. D'après Got, Un Homme de bien aurait été froidement accueilli ; cette « demi-chute » serait « imputable surtout à certaines faiblesses d'interprétation » Journal d'Edmond Got, t. 1", p. 192. Paris, Plon-Nourrit, 1910, in-12 . Mais il n'est pas impossible que cette satire ait choqué le public et que cet insuccès ait été pour Augier un titre à la sympathie et à l'estime de Banville.
mais la fille qui restera fille, parce qu'elle a derrière elle son passé et son Annibal. N'est-ce pas justement ce qu'avait fait Banville dès les Cariatides ? Qu'est-ce que le Clinias de la Ciguë sinon un Stephen contemporain d'Alcibiade ? Encore Augier admet-il qu'un amour pur et sincère pourra sauver ce vieillard de vingt-cinq ans, au moment qu'il met le pied dans la tombe ; Banville va plus loin : son héros est irrémédiablement flétri et souillé. Tous deux combattaient donc les mêmes ennemis ; mais, chose bizarre, c'était le romantique Banville qui se montrait le plus sévère, et qui allait s'attaquer à toute l'esthétique, à toute la philosophie de l'école.
Est-ce à dire qu'il ait renié ses dieux ? — Non, certes ! il voyait seulement quel danger ferait courir à l'art, à la gloire des maîtres, le peuple maudit et innombrable des imitateurs, qui mettaient le romantisme en formules, demandaient à Victor Hugo des recettes pour faire un bon drame et auraient fait honnir celui qu'ils plagiaient, comme Campistron avait fait détester Racine. Ce fut là sans doute une des raisons, peut-être la principale, pour lesquelles il applaudit au Tragaldabas de Vacquerie l. Cette énorme bouffonnerie, cette fantaisie délirante épouvantait et indignait le grave bon sens des épiciers : c'était un titre à l'admiration des artistes ; mais surtout, les procédés, les « ficelles » du théâtre romantique étaient à chaque instant parodiés et caricaturés. On y voyait des émeutiers qui craignent l'écartèlement (acte 1, se. j) et qui parlent de becs de gaz (se. 2) ; des hidalgos qui tirent l'épée à tout propos, comme sous Louis XIII, et qui s'offrent des excuses dans les journaux, comme sous Louis-Philippe (acte 11, se. 2). Voilà pour la couleur locale et voici pour les sentiments : dans cette Espagne si espagnole, on ne rencontre ni don César ni dona Sol ; ni Zafari généreux ni don Salluste ténébreux, mais deux gredins, buveurs et bretteurs, qui dressent des animaux savants et fabriquent des émeutes à façon ; un pauvre hère laid, poltron et gourmand, conspirateur malgré lui, et mari postiche de sa cousine; enfin deux amants plus roués que Scapin, dont l'un fait l'impossible pour conquérir une belle et l'autre l'invraisemblable pour s'assurer un mari. Volontairement ou non, Vacquerie avait raillé ce qu'il y avait de plus caduc dans le