‹ Théodore de Banville, 1823-1891Chapitre 47 sur 141 · Représente à la Porte-Saint-Martin le 27 juillet · texte numérisé non relu

Représente à la Porte-Saint-Martin le 27 juillet

romantisme. Par une coïncidence remarquable, le jour même où Tragaldabas déchaînait un vacarme héroïque à la Porte-Saint- Martin, le feuilleton du Corsaire s'en prenait à la sculpture gothique, tant admirée de tous les Jeune-France, et mettait bien audessus de Notre-Dame l'église Saint-Gervais, construite au siècle des classiques et des perruques !

Ce blasphème n'était pourtant que le premier d'une longue série: Banville allait s'attaquer aux dogmes les plus sacrés de l'école, et la fameuse « couleur locale » ne fut pas la dernière à subir ses mauvais traitements.

Aveuglée aujourd'hui et détournée de sa route, l'école romantique de 1830 mène l'art à un abîme. Qu'il soit indispensable, honnête et humain, de l'arrêter sur cette pente fatale, cela n'est pas douteux...

... A l'heure qu'il est, l'école romantique française est aussi loin que possible du véritable romantisme, aussi loin que possible de Shakespeare et de Molière, c'est-à-dire de l'art dramatique. XD., 12 novembre 1849.

Qu'est-ce que le « véritable romantisme » ? — C'est « la complète sincérité dans les arts » :

Il consiste pour l'artiste et le poète à reproduire son propre idéal, et non pas un idéal de convention, et à le reproduire non pas avec des procédés de convention, mais avec des moyens qui lui soient propres et qui soient d'accord avec son tempérament.

Au lieu de chercher ainsi la sincérité, on n'a désiré que le « grandiose » :

Nous qui avons tant crié : Shakespeare ! Shakespeare ! nous n'avons jamais pu sortir des marionnettes pompeuses, animées de passions sublimes, parlant en vers sublimes, vêtues de manteaux sublimes.

Au lieu d'être personnel, on a imité Victor Hugo; au lieu d'écrire de beaux vers, on a « roulé des cabanes de toiles peintes », joué la comédie dans des boites à double fond, rempli la scène de guenilles en criant à tue-tête : « Ceci est de la soie ! ceci est de la pourpre ! » ; comme si la poésie n'était pas « un art jaloux qui n'a besoin de rien ni de personne pour l'aider à exister » :

A quoi bon ces dioramas, ces couchers de soleil où bruit toute la palette de Véronèse et ces fanfares des cuivres haletants, quand nous avons les vers et les strophes qui nous montrent ces spectacles et qui

nous font entendre ces chants, non pas morts, mais vivants et réels et élevés à la beauté idéale? X D., 8 avril 1850.

Bon pour Scribe de compter sur l'actrice pour donner un sens au rôle et sur le décorateur pour dater la pièce! [P., 21 octobre i8$o.] Mais pour un poète, c'est une pure malhonnêteté ; sans compter que c'est le vrai moyen d'être ridicule :

... pour que l'ensemble d'une représentation scénique soit harmonieux, le décor ne doit être qu'une indication. Plus vous le poussez à la réalité et au trompe-1'ceil, plus il devient impossible et invraisemblable, et l'effet des descriptions poétiques en est gêné d'autant... X D., 12 novembre 1849.]

Quelles que soient les absurdités commises au nom de la couleur locale, c'est encore le moindre crime du romantisme. Ce qui est infiniment plus grave, c'est que sa psychologie est fausse et sa morale aussi ; bien plus, les coupables ne sont pas de maladroits imitateurs, mais les maîtres mêmes :

Dans la pièce de M. Cormon ', Castaing a séduit, puis abandonné une jeune Espagnole qui plus tard, belle, riche et méconnaissable aux yeux mêmes de son premier amant, lui inspire une passion effrénée et le pousse jusqu'au pied de l'échafaud. Ah ! M. de Lamartine, et vous tous, poètes spiritualistes que je maudis, c'est pourtant vrai que vous avez amené les écrivains de toute une époque à ne pas voir plus clair que cela dans le cœur de l'homme ! Non, messieurs, toutes ces infamies, tous ces crimes, ces mensonges, ces hypocrisies, ces assassinats de corps et d'âmes on les commet pour sa maîtresse et pour ses enfants, non pour une femme dont on est amoureux ! Quand on aime une femme sans la posséder, on fait des sonnets comme Pétrarque et on triomphe au Capitole couronné de laurier et vêtu de pourpre ! X D. , 2 3 juillet 1 849. j

Le pessimisme romantique n'est pas moins contraire à la fin véritable de l'art que son idéalisme factice n'est contraire à la vie :

Toute œuvre réellement belle doit être, en définitive, consolante... Si nous acceptons avec reconnaissance le génie des grands désespérés, du moins nous repoussons avec horreur l'héritage de leur désespoir. Cette moisson de jeunes hommes est finie que fauchaient Obermann et Werther. P., 26 août 1850.

1. L'Auberge Je la Tcte-Noire, compte rend» dans le Dix Décembre du 2> juillet 1849.

LES FEUILLETONS

Surtoul Banville s'élève contre le mysticisme malsain et macabre qu'a engendré ce désespoir de commande ; il maudit ceux qui ont adoré la Douleur et la Mort, chanté la Souffrance comme une belle chose [X D., i) août 1849]. Par leur faute, les arts « se meurent d'une chlorose de couvent » [Corsaire, 27 juillet 1 848 1 ; on en est arrivé à détester la beauté, « image visible et vivante de Dieu », à ne plus voir dans l'harmonie puissante ou gracieuse de ces corps humains, modelés à la ressemblance du Créateur, que l'œuvre maudite et intàme du démon. Certes le moment est bien choisi, lorsque la bourgeoisie est redevenue maîtresse et redevient dévote, pour se détourner avec horreur de ce que voulait voiler Tartufe !

Donc il faut réagir; en littérature, il faut aller redemander des leçons aux maîtres du grand siècle: à Corneille, dont le Nicomède est si vivant « bien qu'il manque de couleur locale » |X D.. 2 juillet 1849I ; à Racine,

... qui reste après tout l'incontestable et légitime ancêtre de tout ce qui porte aujourd'hui un grand nom dans la poésie française X D., 11 juin 1049 ;

à Molière enfin, au Molière des farces, au Molière du Médecin malgré lui, plus vrai peut-être et plus humain que le Molière des Femmes savantes [P.. 4 novembre 1 8 90 1 . On continuera sans doute à puiser à « la source pure et fortifiante du christianisme », car il est en définitive une doctrine de bonheur, d'amour et de joie [P., 26 août i8>o] ; mais, pour les petits-fils du xviii0 siècle, après Voltaire, après Diderot, une religion qui ne pourrait se concilier avec le culte de la matière et de la vie serait une absurdité. Cette conciliation est possible, affirme Banville : les deux joyaux de l'église Saint-Gervais, « son christ en bois qui est un des chefsd'œuvre de ce temps » et son « admirable figure de la Vierge » prouvent surabondamment que « l'aspiration à l'idéal peut s'unir au sentiment le plus profond et le plus enthousiaste de la beauté plastique » [Corsaire, 27 juillet 1848]. Honorer la matière, ce n'est pas être athée : Don Juan, loin d'être un impie sans croyance, est au contraire « un philosophe plein de foi dans les croyances qui seront la religion de l'avenir » :

Sous le règne de Louis XIV, Molière n'avait pas le droit de dire sa pensée plus franchement qu'il ne l'a dite, mais aujourd'hui, si Sgana-

relie demandait à Don Juan : — A quoi croyez-vous ? Don Juan aurait quelque chose de mieux à répondre que ceci: — Je crois que deux et deux font quatre. Il répondrait: — Je crois à la matière vivante et pensante, toujours renouvelée, éternellement jeune, éclose, lumineuse et fleurie ; je crois qu'en aimant dans mon cœur toutes les créatures humaines, c'est moi-même et Dieu même que j'aime en elles, car j'aspire sans cesse et sans crime à me confondre avec toute cette nature vivante, qui est Dieu même, et dans laquelle je vivrai et je penserai éternellement, sous toutesles formes de l'Etre. "X D., 3 septembre 1849.]

J'ignore ce qu'un théologien penserait de ce Credo, mais je présume que le moins sévère trouverait bien aventureux ce panthéisme mystique et ce matérialisme chrétien ; il y a là, néanmoins, une tentative intéressante, un effort loyal auquel, cela va sans dire, on ne fut guère sensible. Les dévots ne comprirent pas, ou firent semblant de ne pas comprendre, cette ingéniosité presque tou^ chante. A l'époque d'ultramontanisme tracassier, où l'on accusait presque d'hérésie un Lacordaire, comment n'eût-on pas trouvé abominables ces pages qui essayaient de concilier le culte du Créateur et le culte de la créature? En 18^2, on déclarait nettement que Banville était athée ; si on ne demandait pas pour lui quelques bons fagots, c'est uniquement parce que la mode en était passée ; mais onne laissait pas de fulminer contre lui l'excommunication majeure :

Une foi quelconque, hors la foi à l'art, manque dans l'œuvre... Bientôt la foi de M. de Banville, si l'on peut ici se servir de ce mot, ne sera plus que la croyance au néant des croyances supérieures de l'humanité '.

Mais ce beau zèle pour la religion était-il bien sincère ? Ce que l'on ne pardonnait pas au poète, c'était sans doute, plus que son irréligion, sa belle indépendance : il entendait ne pas mettre sa plume au service d'un parti, surtout quand ce parti outrageait des adversaires vaincus.

Cette aversion pour les basses besognes de la polémique politique est un des traits sur lesquels ont insisté les Goncourt dans Charles Dtmailly, où Banville est représenté sous le nom de Boisroger : En 1848, disent-ils (chap. xxvi),

... une Revue avait voulu abuser des antipathies aristocratiques de 1. Prarond, De quelques Écrivains nouveaux, p. 87-88.

LES FEUILLETONS I J l

son esprit pour lui faire insulter un tribun ; il avait pris son chapeau et laissé les billets de banque.

L'anecdote me parait inventée de toutes pièces, mais elle peint admirablement l'attitude de Banville à la veille du Coup d'Etat : il n'a jamais voulu insulter les gens à terre et ne l'a jamais laissé faire par d'autres sans dire son mépris et son dégoût. C'était sans doute plus d'indépendance qu'on n'en pouvait admettre au « journal de l'ordre » ; dès 1 8 j i, Banville cessait de collaborer au Pouvoir. Le temps approchait où quiconque voulait garder la tête haute et la conscience nette, allait être contraint de s'exiler ou de se taire.

11. — BANVILLE AU VAT{1S ET AU T7GAJ(0 — Le Pajns du comte ck Villedeuil.

— Banville n'y joue qu'un rôle assez effacé. — Ses hésitations. — Les Pauvres Saltimbanques. — Banville prosateur : une phrase du Voyage de la Tantaisie.

Les Odelettes. — Un article de Louis Ulbach. — Que les Odelettes sont de simples « études poétiques ». — Le rythme, l'enjambement, l'allitération dans les Odelettes ; influence de Joseph Delorme. — L'épithète lyrique ; la transfiguration lyrique.

Les Esquisses parisiennes. — Banville créateur de mythes modernes. — Que les Esquisses rattachent les Cariatides aux Exilés. — La Vieille Tunambule et la retraite de M"'* Saqui.

— La Fille ; que les Esquisses accusent une tendance fort nette à la satire sociale, qui explique son animosité contre Janin et la condamnation qui termina leur querelle.

BIBLIOGRAPHIE. — Les Pauvres Saltimbanques n'ont eu, à ma connaissance, qu'une édition, chez Michel Lévy, en septembre 1853, dans la « Bibliothèque des Voyageurs », in-18. — Les nouvelles qui la composent avaient paru, presque toutes, dans Paris : le Voyage de la Fantaisie, le 21 novembre 1852; les Pauvres Saltimbanques, le 28; l'Armoire à glace, le 5 décembre ; les Féeries du ^inc, le 7 février 18^3 ; Mme Dorval à Saint-Marcel, le Turban de M"e Mars, Un Auteur che\ les Marionnettes, les 12, 18 et 26 avril. — La Légende de saint Arthur 1 12 novembre 1852), les Restaurateurs (19 mai 185 3) et le Piano (2 juin), n'ont pas été reproduits dans le volume ; le Cigare enchanté (12 décembre 18$ 2 est demeuré inachevé cf. Correspondance, dans Paris du 19 décembre). Banville paraît en avoir repris l'idée plus tard dans les Contes féeriques.

Les Odelettes eurent deux éditions consécutives, chez M ichel Lévy, en 18 56 (in- 18). Les pièces suivantes manquent dans toutes les deux: Loisir. — A Sainte-Beuve — A Ch. Asselineau — A Zélie — // est, dans Vile lointaine — Aimons-nous et dormons — Chant séculaire — La Vendangeuse — A Odette — A Th. Gautier — A A. Dehodencq — Les Muses au tombeau. — L'odelette à Raoul Lebarbier est intitulée A un Allemand.— La seconde édition contient seule un Examen des «Odelettes », par Ch. Asselineau, avec l'indication de plusieurs articles qui furent consacrés aux Odelettes par divers journaux. L' Examen n'a pas été reproduit dans les éditions suivantes. — Les odelettes qui composent ces deux premiers recueils avaient été publiées d'abord dans Paris, du 17 septembre au icr octobre 1853 ; chacune d'elles était adressée à l'un des administrateurs ou des collaborateurs du journal. Le texte de Paris et le texte des éditions offre d'assez nombreuses variantes ; plusieurs strophes, notamment, ont été ajoutées.

Les Odelettes furent réimprimées l'année suivante dans l'édition de

Poulet-Malassis (1857, in-16), dont elles forment le cinquième livre ; il ne manque plus que : A Th. Gautier, A Alf. Dehodencq et les Muses au Tombeau, qui sont delà fin de 1872. Le recueil complet a été donné en 1874, dans la Bibliothèque Charpentier, avec les Exilés, et en 1889, chez Lemerre, avec les Slalactiles, les Améthystes et le Forgeron.

Une partie des Esquisses parisiennes parut dans le Figaro en 1855: Préface (27 mai), la Femme-ange, la Bonne des grandes occasions, ïlngènue de théâtre (3, 10 et 24 juin) ; la Maîtresse qui n'a pas d'âge, le Cœur de marbre {ier et 22 juillet ; la Dame aux peignoirs (19 août) ; Galatée idiote, la Femme de treize ans (16 et 30 septembre). — Les Esquisses n'eurent que deux éditions, en 1859 chez Poulet-Malassis et en 1874 dans la Bibliothèque Charpentier; la première édition ne contient pas la Vieille Funambule, l'Armoire, Eudore Cléa\, Conte pour faire peur.

\ près une courte apparition à la Revue de Paris, Banville devint, en i8)2, le collaborateur du comte de Villedeuil et des Concourt au Paris. C'était un journal exclusivement littéraire, mais dont l'humeur était fort indépendante: il n'en fallait pas davantage pour que son existence fût courte et difficile. A une époque où l'opposition déclarée était impossible, c'était encore rompre avec le gouvernement que de se refuser à le servir : les rédacteurs du Paris l'apprirent à leurs dépens. Et pourtant leurs intentions étaient pacifiques; parfois même on dirait qu'ils s'efforcent de faire leur cour ; dans le troisième numéro (22 octobre), Banville reproche à Voltaire d'avoir « prêché la divinité de l'individu »,

... quand une seule chose est sainte et forte ne le comprenons-nous pas maintenant ? l'humanité résumée dans un homme !

Le 14 décembre, Paris publie une cantate, une lamentable platitude, exécutée en présence de l'empereur, à l'inauguration du Cirque Napoléon ; bref, il veut évidemment montrer qu'il est un journal bien inoffensif et bien sage, respectueux des puissances et courtisan par accès. Seulement il parle avec respect de Victor Hugo, bien qu'il juge sévèrement Marion Delorme ; il se refuse à produire de la littérature vertueuse et se donne trop volontiers le facile plaisir d'effaroucher la pudique censure. La Physiologie de la Lorette et du Loret, par les Goncourt, et surtout les admirables dessins de

Gavarni, ont toute l'amertume et toute l'âpreté d'une satire sociale. Quoiqu'ils tirassent de temps en temps leurs chapeaux aux « autorités », les jeunes rédacteurs de Paris « ne se piquaient pas de prudence » ; ils furent jugés frondeurs et traités comme tels.

Le premier numéro paraît le 22 octobre 1 8 > 2 : six semaines plus tard, des points de suspension qui paraissent avoir un sens obscène éveillent l'attention du parquet; le 1 1 décembre, Alphonse Karr et les Goncourt sont poursuivis pour une citation inconvenante... extraite du X Vie Siècle de Sainte-Beuve : contrairement à l'usage, on fait asseoir les accusés au banc des prévenus, entre les gendarmes ; ils sont acquittés, à vrai dire, mais les « considérant » leur infligent un blâme sévère, et Rouland déclare « que le gouvernement ne veut pas de la littérature qui se grise et grise les autres ». \ Journal des Goncourt, 1, 19 février 1853.] Moins d'un an après, le 7 décembre 1853, un arrêt de la sixième chambre supprimait le journal.

Faut-il attribuer â ce régime de tracasseries perpétuelles la pauvreté des articles de Banville? Pour un écrivain qui n'aspirait pas aux honneurs de la police correctionnelle, la situation était à peu près intenable ; il n'y avait guère qu'une ressource : parler pour ne rien dire, et le poète s'y évertua, du moins mal qu'il put. Toutefois cette médiocrité eut probablement d'autres causes : il est visible d'abord que les Goncourt et Villedeuil entendaient se réserver les premiers honneurs et ne pas faire trop large place à un mérite capable d'égaler au moins le leur; Banville, au Paris, joua les « utilités » : il fut celui qu'on charge de besognes diverses, chroniques théâtrales, fantaisies, vers, échos, suivant que tel ou tel ne peut donner la copie, suivant qu'on a besoin d'une colonne ou de cinq lignes pour finir une page; sa collaboiation, de journalière qu'elle était à l'origine, devint peu à peu hebdomadaire, puis plus rare encore : lorsque les Odelettes commencèrent à paraître (17 septembre 1853), Banville n'avait rien donné au journal depuis soixante-dix jours ; évidemment il n'était pas le collaborateur préféré, dont l'abonné attend l'article, et dont le directeur tient à s'assurer le concours assidu. Quel que soit le désintéressement d'un artiste, c'est un encouragement médiocre pour lui que de se voir dans un poste subalterne indigne de son talent ; il est naturel que ses œuvres s'en ressentent.

Mais voici qui est plus grave : Banville, en ces premières années

de l'empire, hésite, cherche sa voie, et, somme toute, ne parait pas savoir bien exactement ce qu'il veut. On a pu voir, dans les Cariatides et le Sang de la Coupe, que ce prétendu représentant de « l'Art pour l'Art » n'était pas loin de considérer la poésie comme une manière d'apostolat. Au lendemain du Coup d'Etat, il veut continuer à jouer son rôle, ou plutôt à remplir sa fonction ; dès i8$i, il célèbre l'Exposition universelle de Londres, en une odeballet, qui n'a — fort heureusement ! — jamais été réimprimée ' ; l'année suivante, le Feuilleton d'Aristophane chante encore le Palais de Cristal, les embellissements de Paris et le Chemin de fer de Ceinture (se. 7, 9 et 22), fait des réflexions très morales sur les blessures du dompteur Carolus (se. 14 et 16) et parle avec estime — pour ne pas dire plus — de la Case de l'Oncle Tom (se. devant le rideau, str. j). Mais, le jour de la première représentation, Banville se donnait à lui-même le démenti le plus catégorique.

Le 28 décembre 18^2, il regrette, dans le feuilleton de Paris, qu'un « sentiment mauvais » ait poussé G. Sand à « porter aux nues » le roman de Becher-Stowe, comme aussi les « exécrables vers » d'ouvriers maçons ou cordonniers, devant lesquels se pâment les démocrates avancés. Nous avons là, sans doute, la raison de l'indécision de Banville : cette poésie, au rôle codai de laquelle il croit, aussi fermement que ses maîtres, il ne veut pas en faire la servante d'un parti, l'obliger à louer quand même le pouvoir, par ordre, ou les savetiers, par conviction politique. Sa Muse est une déesse et ne veut chanter que ce qui lui plaît, comme il lui plaît ; mais comment le pourrait-elle lorsque toute presse, toute plume, toute pensée, sont sous la surveillance de la haute et de la basse police ? Seuls les propos en l'air sont encore permis, à la condition toutefois qu'on soit prudent et réservé ; seuls les pays bleus de la Fantaisie sont encore accessibles aiix poètes sans passeport : Banville enfourche l'hippogriffe en désespoir de cause.

Parti sans entrain, il voyage sans profit et rapporte moins de diamants que de verroteries : il suffit, pour s'en convaincre, délire,

1. « Fête donnée par la ville de Paris aux délégués de l'Exposition universelle de Londres. Les Nations. Ode mêlée de divertissements et de danses, chantée sur le théâtre de lAcadémie nationale de Musique, le mercredi 6 août 185t. Poésie de M. Théodore de Banville; musique de M. Adolphe Adam, de l'Institut, etc.. » Paris, veuve Jonas, libraire de l'Opéra, 1851, in-12.

dans les Pauvres Saltimbanques, les laborieuses bouffonneries sur Y Armoire à glace et sur les Féeries du zinc (p. $o et 57). Ce minuscule volume, paru chez Michel Lévy en i8n» ne me paraît pas avoir été réimprimé ; à la lecture, nul ne songe à le regretter ; mais lorsqu'on feuillette la collection même du Paris, on se félicite que Banville n'ait pas conservé ses articles « sur quelques scies transcendantes », pianos ou restaurateurs : c'est vraiment un spectacle pénible que celui d'un poète, d'un grand poète, réduit à bavarder ainsi sur des riens et à plaisanter dans le vide. Certaines pages cependant sont plus intéressantes : Les Pauvres Saltimbanques, Un Auteur chez les Marionnettes, sont d'alertes et cruelles satires contre les gens de lettres parvenus, moins curieux de belles œuvres que de bonnes affaires, contre les comédiens et surtout les comédiennes duThéâtre Français ; intrigues de coulisses, vanité des plus médiocres élèves du Conservatoirrrre (cf. p. 8), coquetterie incurable des ingénues sur le retour, morgue et ignorance toutes bourgeoises du comité de lecture, rien n'y manque ; tous les hôtes de la « Maison de Molière » sont déchirés avec la plus joyeuse férocité. Le public n'est pas traité plus charitablement : la chronique sur le Turban de MUe Mars (p. 3$) le représente comme une bien sotte bête, à qui l'on ne peut « faire avaler, comme type idéal de beauté ou d'élégance autre chose que son portrait daguerréotype » (p. 39). Mais faut-il ajouter que ces pages, pleines d'esprit et de verve comique, sont de la plus choquante injustice? Dans le journal même où paraissaient les Pauvres Saltimbanques, on peut voir que gens de lettres et comédiens ne refusaient pas plus qu'ils ne font aujourd'hui leur obole à l'infortune et leur concours à la bienfaisance. Si les comités de lecture étaient hostiles à toute fantaisie, à toute poésie, mieux valait peut-être ne pas s'en venger par une cruelle caricature; s'il existe enfin des duègnes Barbara possédées du désir de jouer les ingénues avant leur retraite, il eût sans doute été plus généreux de ne pas s'égayer à leurs dépens. On dirait que Banville s'acharne après les comédiens pour satisfaire quelque vieille rancune — dont on ne voit pas, d'ailleurs, les causes.

Il est vrai que, dans le même volume, nous trouvons quelques pages presque émouvantes sur M"10 Dorval à Saint-Marcel ; Banville raille sans aucune pitié les vanités encombrantes et malfaisantes, mais il sait trouver des accents d'une éloquence indignée pour

peindre la misère d'un vrai génie méconnu et oublié. Pourtant ces pages, bien que fort supérieures aux autres, ne me satisfont pas complètement : c'est peut-être un sentiment louable qui pousse le poète à nous montrer la grande tragédienne de Chatterton et de Marion Delorme jouant, vers la fin de sa vie, devant « une centaine de voyous en blouse ou couverts de haillons » (p. 33) ; mais ne conviendrait-il pas d'insister un peu moins sur ces misères et de ne pas en faire de la « copie » ? Je sais bien que l'artiste doit être misérable ici-bas et que la vraie gloire ne s'acquiert pas à moins ; la dernière phrase de l'article en question rappelle précisément ce dogme :

Si le sang des martyrs de l'art ne coulait plus de leurs flancs déchirés, pourquoi donc fleuriraient les palmes vertes dans les jardins du ciel ?

Mais alors un doute plus grave naît dans l'esprit du lecteur : Banville nous a-t-il conté une infortune réelle, ou bien a-t-il inventé de toutes pièces un petit roman ? Réelle ou symbolique, cette nouvelle eût gagné, sans nul doute, à ne pas être écrite en prose : idéalisée, grandie par le vers lyrique, l'héroïne eût paru plus touchante ; cette page des Pauvres Saltimbanques est comme un premier crayon, bien incertain encore et bien imparfait, de ce que Banville tentera plus tard, avec succès, dans les Exilés.

Cette pauvre petite plaquette n'aurait-elle plus pour nous qu'un intérêt historique? Non certes! on y trouve peut-être les meilleures pages de prose que Banville ait écrites, les plus harmonieuses, les plus musicales. Non qu'il soit, à proprement parler, un « styliste », qu'il recherche, même dans la gazette des Goncourt, « l'écriture artiste » : ses qualités maîtresses ont toujours été le naturel, l'aisance, la simplicité ; sa langue et son style sont d'une correction presque académique, et rien ne sent moins l'effort, la recherche, que ses chroniques ; mais il a le don du rythme : sa phrase s'arrange, d'elle-même semble-t-il, en périodes curieusement agencées, sans raideur ni monotonie, de manière à rester toujours, pour ainsi dire, expressive et dramatique. Je n'en citerai qu'un exemple, mais je crois pouvoir dire sans sacrilège qu'il rappelle de bien près l'admirable vers libre de La Fontaine. Aussi bien l'ai— je transcrit à la

manière de nos « vers-libristes », pour en faire mieux voir la belle ordonnance.

Sur la terre rajeunie,

comme au temps des Dieux.

par le rêveur Fourier,

vois,

groupés par phalanges harmoniques,

ces troupeaux d'hommes heureux

entraînés vers le travail attrayant.

au rythme sacré d'une ode.

Les villes,

pareilles à des grappes d'astres,

s'épanouissent dans la campagne fleurie

comme les planètes dans un ciel :

la nature domptée a soumis ses torrents

à féconder les sillons

et les intempéries des saisons ont fait place

à un immortel printemps.

Mêlés aux travaux,

les festins réunissent à leurs longues tables

les séries d'hommes et de femmes,

pour qui la passion elle-même

exempte de haine et de trouble.

se règle au chant des lyres. P. S., 21.]

Le début est écrit sur un rythme allègre et sautillant : la déesse Fantaisie montre au poète — non sans quelque ironie — un spectacle de joie parfaite. Cette indication rapidement donnée par les deux premiers membres, de sept et de cinq syllabes, le mouvement devient tout de suite plus calme, plus harmonieux, grâce au demialexandrin « par le rêveur Fourier ». Après ce prélude, le premier tableau est annoncé, pour ainsi dire, par un accord fortement plaqué, le monosyllabe vois, auquel le v et Vf qui précèdent donnent encore plus de vigueur. Cette première strophe est formée de deux membres de sept syllabes séparés par un décasyllabe ; elle rappelle ainsi le début, sans le reproduire pourtant ; puis le tableau s'élargit : c'est la nature entière qui va nous apparaître ; un membre très court avec deux voyelles éclatantes [les villes) accuse la ponctuation, et, aussitôt, le rythme devient plus ample : les membres de douze syllabes alternent avec d'autres membres plus courts ; ce rythme un peu effacé d'abord, à cause de l'abondance des c atones, se précise

peu à peu et les quatre dernières lignes sont de véritables vers blancs. Une troisième fois, un membre plus court — cinq syllabes — marque une nouvelle division : nous revenons aux hommes. Après un membre de douze syllabes, qui évoque l'image d'un immense festin, la phrase se continue en octosyllabes, mètre plus familier, pour se terminer par un membre de six syllabes, aux trois accents régulièrement espacés, dans lequel se retrouve un peu de la majesté de l'alexandrin. Et ce n'est pas la seule page dont l'arrangement mériterait qu'on l'étudiàt en détail : dans ce petit recueil écrit en des jours mauvais, dans ces chroniques souvent faibles et vides, apparaît, incomparable, l'adresse de ce curieux artisan de rythmes et de sonorités.

Il faut bien l'avouer, c'est également le seul mérite, ou peu s'en faut, des Odelettes, surtout lors de la première édition. Dieu sait avec quelle acrimonie on l'a reproché à Banville ! A peine le livre était-il mis en vente que la Revue de Paris donnait le signal de l'attaque ; l'esprit en était bien changé depuis la publication du Sang de la Coupe : Louis Ulbach avait supplanté Gautier ; il était Dieu et Maxime du Camp était son prophète. Banville fut exécuté avec d'autant plus de rigueur qu'on avait pu espérer, vers 1852, l'amener aux saines doctrines. Les Odelettes — qui formaient alors une plaquette minuscule — ne travaillaient pas a la moralisation des masses ! Impardonnable crime ! Banville avait commis de la « poésie sans idées » ! On sait quelle fortune le mot a fait depuis.

Nous aimons la forme, nous aimons le rythme, la rime, le vers, et nous déclarons que M. de Banville est passé maître en ces jeux matériels : il est artiste, ciseleur, et, si le culte des poètes devait un jour tourner au fétichisme, M. de Banville serait un manitou de première classe. Mais nous croyons qu'il y a autre chose dans la poésie... Nous ne prétendons pas faire du poète un maçon occupé à aligner une rue ou un boulevard, mais nous lui défendons d'être exclusivement ouvrier, ciselant des épingles pour attacher la cravate de quelques délicats...

La forme [des Odelettes] est toujours merveilleuse, mais une pensée, un sentiment, une idée ou une passion se dégagent-ils de ce livre ? Voici de bien charmants vers, mais sont-ils d'une philosophie bien neuve et bien saine ? Et encore ce sont les plus sérieux du volume :

Jeune homme sans mélancolie, Blond comme un soleil d'Italie, Garde bien ta belle folie.

C'est la sagesse ! Aimer le vin, La beauté, le printemps divin.

Cela suffit, le reste est vain.

Souris, même au destin sévère, Et quand revient la primevère, Jettes-en les rieurs dans ton verre.

Au corps sous la tombe enfermé, Que reste-t-il ? D'avoir aimé Pendant deux ou trois mois de mai.

« Cherchez les effets et les causes »,

Nous disent les rêveurs moroses.

Des mots ! des mots ! cueillons des roses ! [11, 180.

Hélas ! disons-nous, tout cela redresse-t-il l'honnêteté dans les cœurs r Il est temps d'y songer l.

Avec un peu moins de parti pris, le rigoriste critique aurait pu citer d'autres vers « plus sérieux ». S'il était vraiment si nécessaire de « redresser l'honnêteté dans les cœurs », il eût peut-être été « honnête » de ne pas attacher tant d'importance à ce pastiche de Ronsard ou d'Anacréon, de ne pas oublier surtout la vigoureuse invective du poète contre les belles marchandes de sourires de son temps :

Ces filles aux teints flétris

Qui dévisagent Paris

Avec leur regard moqueur N'ont plus de cœur.

Leur sein insensible et froid Que mord le corset étroit N'a jamais pendant un jour Tremblé d'amour.

Idoles ivres d'encens Dont rien n'éveille les sens, Elles n'ont jamais pleuré Ni soupiré.

1. Revue de Paris, i;~ juillet 1856: Chronique de la Quinzaine. L'article est anonyme ; la préface de la seconde édition (Michel Lévy, 1856) l'attribue à Louis Ulbach.

AU PARIS ET AU FIGARO l6l

Plus pâles que nos ennuis, Ces spectres des folles nuits Ne mentent même pas bien

Et n'aiment rien. [II, 178.]

Il eût été surtout habile de ne pas parler de morale à propos de ces courts billets en vers. C'était rappeler bien maladroitement certaines épigrammes contre la gravité des gens qui,

... par devoir, Mettent, même à leur âme,

Un habit noir. [11, 190.

Peut-être, sans ce malencontreux accès de vertu, Banville n'aurait-il pas insinué, dans la pièce liminaire qu'il écrivit pour l'édition de 1897, que le printemps causait d'étranges faiblesses aux

hommes graves :

L'homme grave songe aux houris,

On le voit quêter les souris

De Mademoiselle Souris. [11, 158/

Toutefois ces appréciations malveillantes furent exceptionnelles. Presque tous les journaux qui publiaient un feuilleton littéraire parlèrent des Odelettes avec justice. Ils n'y cherchèrent point ce que l'auteur n'y avait pas voulu mettre, et s'en tinrent à la définition qu'il avait donnée :

L'odelette, c'est une phrase d'ode-épitre, une manière de propos familier relevé et discipliné par les cadences lyriques d'un rythme précis et bref. 11, \>].

L'odelette, écrivit Ed. Thierry dans le Moniteur,

... c'est l'ode familière, le billet rimé du poète au poète, mais rimé comme on rime entre maîtres, ia strophe courte et difficile, le dernier tour de l'art donné en jouant à un rien écrit... Amusement, soit; mais on ne connaît ces amusements-là, comme les amusements du contrepoint, qu'aux grandes époques musicales et aux grandes époques littéraires. "10 juin 1856.]

Au fond, cela revenait bien à dire que les Odelettes valent surtout par la forme, mais Thierry avait l'esprit de ne pas leur en faire un crime.

Toutes ces petites pièces sont écrites sur des rythmes très variés

mais toujours très brefs. Dans les deux premières éditions il y a autant de rythmes différents que de pièces; mais toutes sont composées de vers de deux à huit syllabes. L'alexandrin n'a été employé que deux fois ', le décasyllabe qu'une seule ;. Les vers de deux, trois ou quatre syllabes sont assez rares également, ceux de cinq à huit dominent. A quoi tient cette préférence ? Peut-être à la prédilection de Ronsard pour ces mètres, mais peut-être aussi à leur caractère : ils sont très proches de la prose, ils viennent comme naturellement chez les prosateurs qui ont quelque souci de l'harmonie3. Aussi conviennent-ils admirablement à des billets écrits sur des riens et par jeu. Le poète a l'air de parler la langue de tout le monde, et de « n'y pas toucher », comme dirait Mme Pernelle. Rien en apparence de plus libre, de plus capricieux que la phrase des Odelettes; à chaque instant le vers enjambe sur le vers, la strophe sur la strophe ; on prend cela d'abord pour une négligence d'homme qui cause sans prétention avec ses amis et ne s'astreint pas à la correction académique ; en réalité, ces négligences-là sont de grands artifices.

Il faut remarquer d'abord que beaucoup de ces enjambements ne sont qu'apparents. Dans Loisir par exemple, le poète énumère toutes les choses insolites, étonnantes que fait faire le renouveau ; or voici la dernière, la plus inattendue : les demi-mondaines renoncent, pour un temps, au luxe professionnel :

Rose sort à pied, sans berline, Sans fard, sans diamants. Céline Met sa robe de mousseline [II, 159] ;

Page 1