Iliade, vin
Ip'.v B'wtouvs /i'jTo~T£ç.ov ivyeXéoucrav
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ment qui met en vedette un vers interminable, immense comme le désert même et d'une cacophonie bouffonne :
Au moins reprends notre lien Pour une année entière !
Et d'ailleurs, ami, tu peux bien Chez le vieux Furetière,
Errer comme en un Sahara... [11, 166."
Banville n'a pas usé de l'allitération seulement comme procédé
comique : il subit alors l'influence de Sainte-Beuve, qui l'avait
recommandée et recherchée même dans la poésie sérieuse '. On en
trouve d'assez heureuses dans les Odelettes : le redoublement du v
donne certainement plus de force aux deux mots qui terminent ces
vers :
Loin du monde vulgaire et yain
Vers les cieux tu lèj'es ton perre.
Dans
La place est encor rouge [II, 166 ,
la rencontre des deux r fait, comme eût dit Ronsard, « une merveilleuse batterie » à la fin du vers ; et la répétition de 17 rend fluide et caressante cette strophe où le poète évoque l'ombre amoureuse de « la pensive Mimi » :
Comme une autre Gise//e E//e efïïeure de Fai/e Les /ys extasiés
Et les rosiers. [11, 168.]
Mais il n'y a pas que d'ingénieuses combinaisons musicales dans
t. Cf. Consolations Paris, Lévy, 186}), p. 17?, à la fin de Monsieur Jean : « Je prie une dernière fois les personnes qui liront sérieusement ces études. . de voir si, dans quelques vers, qui, au premier abord, leur sembleraient durs ou négligés, il n'y aurait pas précisément une tentative, une intention d'harmonie particulière par allitération, assonance, etc.; ressources que notre poésie classique a trop ignorées, dont la poésie classique des anciens abonde et qui peuvent, dans certains cas, rendre à notre prosodie une sorte d'accent. Ainsi Ovide dans ses Rcmïdcs d'Amour :
Vincc cupidineas pariter Parlhasquc sagi/tas. Ainsi m©i-mèmc, dans un des sonnets qui suivent :
J'ai rasé ces rochers que la grjce domine... Sorrcflte m'a rendu mon doux rêve infini... »
les Odelettes: elles ne seraient pas vraiment lyriques si elles ne l'étaient que par le rythme, et non par le choix des mots ou des images. Ces courtes pièces, écrites généralement sur des mètres rapides et familiers, n'ont jamais l'élan d'une strophe de Lamartine ou de Victor Hugo, mais elles ne manquent ni d'ampleur ni de vigueur dans leur petitesse : ce qu'une abondance interdite ne peut leur donner, elles l'obtiennent par le choix curieux des mots, surtout des épithètes, tantôt un peu vagues et laissant à dessein l'idée en une sorte de clair-obscur, tantôt concises et pleines de sens, résumant, pour ainsi dire, en quelques syllabes tout un tableau, toute une pensée. On retrouve encore ici l'influence de Sainte- Beuve : dans les Pensées de Joseph Delorme (pensée xv), il louait Chénier d'avoir su,
... tout en usant habituellement du mot propre et pittoresque, tout en rejetant sévèrement le mot vague et général, employer à l'occasion et placer à propos quelques-uns de ces mots indéfinis, inexpliqués, flottants, qui laissent deviner la pensée sous leur ampleur : ainsi des extases choisies, des attraits désirés, un langage sonore aux douceurs souveraines ; les expressions d'étrange, de jaloux, de merveilleux, d'abonder appartiennent à cette famille d'élite.
On pourrait leur trouver de proches parents dans les Odelettes : l'ardente houle, la lune incertaine, les 1rs extasiés, ou la douce toison fatale qui tombe sur les épaules de la jeune Odette. C'est là toutefois un artifice dangereux, dont il ne faut user qu'à propos et qui, chez nous au moins, prêtera toujours à la critique; «qu'on l'en blâme ou l'en loue », le lecteur français veut comprendre, et les brumes sont toujours un peu trop septentrionales pour son goût. Banville est trop français lui-même pour ne pas avoir quelque méfiance ; il préfère ces adjectifs « non oisifs » qui nous en disent bien plus qu'ils ne sont gros. Veut-il peindre l'inconsciente niaiserie de la foule qui regarde sans effroi l'acrobate dont la vie est à la merci d'un faux pas?
Il trône dans la vapeur ; Beau métier, s'il n'avait peur De tomber sur quelque dalle, Parmi les badauds sereins... 11, 176.]
Veut-il résumer ce qu'il pense de ces poupées sans cœur qu'ad-
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mire Paris? Un adjectif suffira, un adjectif long, sourd, presque
lugubre :
O philosophe subtil,
Dis-le-moi, que reste-t-il
A leur front désenchanté ? [Jl, 180.]
Pourquoi féliciter Raoul Lebarbier d'agiter encore
D'une main hardie
Les clochettes d'or
De la mélodie ? [11, 183."
C'est qu'il faut vraiment à l'artiste une sorte de courage pour ne pas se taire au milieu de bourgeois si bêtement graves ; un seul mot suffit à nous rappeler ce que le poète pense de ses contemporains.
Lyriques, les Odelettes le sont encore par la manière dont elles animent et transfigurent les choses ou les êtres. Les vieux arbres qui abritèrent l'enfance du frère et de la sœur ressemblent à de vieux combattants toujours prêts à la lutte, mais ils se penchent avec des tendresses d'aïeuls sur les bambins :
Te souvient-il de ce jardin sauvage
Tout au cœur de Moulins, Où nous courions, ignorant tout servage,
Sous les arbres câlins?
... La liberté sans art Avait rendu leurs énergiques poses
Aux vieux arbres fruitiers. Il, 172. n
La stupide fièvre du jeu se change en un véritable délire sacré, et l'orgie du Carnaval devient une géante aux yeux étincelants, une divinité qu'on croirait imaginée par Rude ou par Carpeaux :
Ces spectres des folles nuits Ne mentent même pas bien Et n'aiment rien.
Rien ! ni l'orgie et le bal Qui se tord en carnaval Sous les clairons furieux,
La flamme aux yeux.
... Ni la colère du Jeu
Qui rend puissants comme un Dieu
Les combattants éblouis
De ses louis. [11, 178.]
Et les créatures humaines grandissent dans les mêmes proportions ; j'aime peu Mme Saqui voltigeant à mille pieds en l'air, si haut que l'on craint de lui voir décrocher les étoiles [il, 176] ; mais la Vendangeuse nous offre un exemple beaucoup plus satisfaisant de cette transfiguration : la belle fille de Châlons devient une sœur
des Ménades :
En tes veines, de toutes parts,
Bourguignonne aux tresses dorées.
Le sang des Bacchantes sacrées
Bouillonne dans ton sang épars,
Et tu tiens tes idolâtries
De ces guerrières des féeries
Qui conduisaient des léopards
Avec des guirlandes fleuries. [11, [94.
Nous écoutions ce charmant causeur et voici qu'il ouvre ses ailes et nous emporte en plein Olympe ! Bien plus, voici qu'il repeuple cet Olympe à sa manière et qu'il recrée des mythes ! N'est-ce pas le plus grand effort auquel le lyrisme peut atteindre?
Etres mythiques également ces Parisiennes de Paris dont les portraits furent crayonnés dans le Figaro, de mai à septembre 18$ j. Banville, disent les Goncourt, « avait un art unique d'exposer les dessous infâmes ou ironiques des choses des coulisses » \ Journal, 1, 21 octobre 18 $6] : c'est là précisément ce qu'il a voulu montrer dans ces petites chroniques, mais non plus avec « cette ironie flûtée et poignardante » qui faisait, paraît-il, un des charmes de sa conversation : tout est grandi, tout a pris une taille surhumaine, les personnages, leurs ridicules et leurs vices, le mal qu'ils causent et le mal qu'ils souffrent. Voici la « triomphante Bêtise » : c'est « Macaron », ex-danseuse de l'Opéra, congédiée pour imbécillité incurable, absolument incapable d'associer deux idées, et devenue, non pas malgré son infirmité, mais grâce à cette infirmité même, lauréate du Conservatoire, actrice de l'Odéon, puis du théâtre de Rouen, puis des Variétés, sans compter trente « bonnes ou mauvaises » livres de rente [E. P., 77]. Voici l'Ingénue qui doit, sous
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peine de cesser de plaire à un public stupide, continuer son rôle à la ville,
... vêtue du tablier de soie à bretelles, parlant gnan-gnan, et, même dans le salon de sa mère, courant après les papillons de M. Scribe. E. P., 28.]
Les quinze mille francs qu'elle gagne chaque année ne lui suffisent pas pour se vêtir « pauvrement » à la scène, et pour faire vivre une honnête famille qui l'exploite :
Il arrive toujours un moment où les dettes s'accumulent au point de rendre la vie impossible. Alors il faut avoir recours à ces ressources mortelles que la vie de théâtre nous impose, et accepter cet or que le Vice et la Richesse nous vendent si cher. [E. P., 31.]
Et voici enfin, rôdant par les couloirs des loges, celle qui découvre le protecteur généreux capable de faire taire les créanciers: c'est Thérèse, la Bonne des grandes occasions :
Elle force les pierres à suer de l'or, monnoie le néant, escompte le brouillard et vend le diable caché au fond des bourses vides. [E. P., 17.]
Mais ses « obligées » deviennent ses esclaves : elles lui ont vendu leur vie et leur âme ; Thérèse, c'est l'ancêtre de la Tricon ; mais elle ne va pas au Grand-Prix, elle va au sabbat:
A-t-elle un charme pour magnétiser les pièces d'or comme on a cru que les serpents magnétisaient les oiseaux, ou bien, comme l'aurait pensé Théodore Hoffmann, est-ce le diable lui-même qui les lui donne dans quelque bouge obscur de la rue de la Limace ?
Cette chambrière est une divinité, elle aussi ; elle est le démon pourvoyeur de la Débauche parisienne.
Tout cela pourtant serait assez pauvre, si les Esquisses parisiennes se bornaient à transfigurer de la sorte les faits-divers du côté cour et du côté jardin ; auprès de Thérèse, d'Emerance et d'Irma Caron, d'autres figures prouvent clairement que le poète a vu plus haut et plus loin : c'est Lucie Chardin, l'actrice en ménage, une honnête femme mariée à un jeune écrivain qu'elle aime, à un poète de talent, dont l'âme était « sans tache et sans voiles » : elle a vu son mari mourir sur la copie et sur les épreuves, sans avoir pu
goûter un seul jour au bonheur du foyer ; le théâtre était la geôle de l'une, l'imprimerie le bourreau de l'autre. Voilà des pages qui rattachent ces chroniques aux Cariatides d'une part, aux Exilés, à Florise de l'autre: cette impossibilité du bonheur terrestre pour l'Elu, ce supplice de Tantale infligé à l'artiste qui voudrait connaître, comme les autres hommes, la paix et la joie de la famille, nous les retrouverons à chaque pas dans l'œuvre du poète, jusque dans ce Baiser, où certains ne veulent voir qu'une vaine et presque ennuyeuse fantaisie.
Une autre nouvelle du même recueil se terminait, dans le Figaro du 22 juillet i8jf, par les lignes suivantes :
Ce conte ne demande-t-il pas, comme ceux de Claude Perrault, une Moralité qu'on appellerait le Vin de l'amour :
Accablé de soif, l'Amour, etc.
Cette phrase a été supprimée, et les vers se retrouvent dans le Sang de la Coupe qui parut deux ans plus tard, mais leur véritable place serait dans les Exilés: ce Cœur de marbre dont il est question dans le conte [E. P., 47], cette Valentine est un « mauvais ange » comme celui des Cariatides :
L'Agonie la salue avec un sourire et le râle des mourants lui dit : ma sœur ! car elle s'appelle Démence et elle s'appelle Luxure.
Mais cette démone est en même temps une réprouvée : celle dont l'Amour avilit et tue est capable d'aimer aussi, mais non d'être jamais une amante ; elle est de ces femmes au sang glacé
... dont l'esprit et l'imagination seuls vivent, mais dont le cœur ne palpite jamais, et qui restent de marbre sous les baisers.
Celle qui faisait horreur fait pitié : la prêtresse détestable de l'Amour est la première victime du dieu féroce ; c'est une« exilée », elle aussi ; le poète lui doit plus de larmes que de mépris.
L'humanité tout entière n'est-elle pas en effet le jouet d'un ironique démon ? Cette amère conception ira s'affirmant chaque jour dans l'œuvre de Banville : témoin la Vieille Funambule écrite en 1862. Ce conte est particulièrement intéressant, car nous possédons une autre pièce qui nous permet de suivre presque phrase par phrase le travail du conteur : c'est la chronique écrite par lui
dans la Revue fantaisiste, le icr octobre 1 86 1 , au lendemain de la représentation donnée à l'Hippodrome, au bénéfice de Mme Saqui. Banville essaie bien de faire croire qu'Hébé Caristi fut la contemporaine et la rivale heureuse de la célèbre funambule, mais ses précautions ne trompent personne : peut-être même pourrait-on lui reprocher d'avoir laissé trop bien voir que les deux personnages n'en font qu'un. Mme Saqui était née en 1778, Hébé Caristi en 1781, la première était reparue devant le public de l'Hippodrome à soixante-seize ans, la seconde revint au Cirque à soixante-treize ; la Revue fantaisiste rappelle qu'un jour
... l'Empereur prit le châle de l'une des princesses placées à ses côtés et le posa lui-même sur les épaules nues de la grande artiste ;
Hébé Caristi « avait senti ondoyer sur ses épaules le cachemire de la princesse Borghèse » ; aucun doute n'est possible : la Vieille Funambule c'est Mme Saqui elle-même, devenue l'héroïne d'une lamentable, d'une atroce tragédie.
La chronique de la Revue fantaisiste commençait par rappeler ce qu'avait été, pour les contemporains du premier empire, la funambule oubliée depuis longtemps et que peut-être on croyait morte; puis elle racontait, non sans protester « pour la décence même de l'art », la pénible exhibition de « cette pauvre femme, arrachée par la faim à son isolement et à la dignité de sa retraite » ; le douloureux spectacle de l'octogénaire s'arrachant aux supplications de ses amis, bondissant sur la corde et retrouvant là, pour quelques minutes,
... non pas seulement le jarret et la souplesse, mais aussi le beau sourire, l'œil amoureux, les lèvres roses, le visage enchanté de sa première jeunesse.
Mais cette illusion ne dure qu'un instant : ses forces l'abandonnent, elle s'arrête:
... elle était pâle, brisée, son visage était redevenu jaune et ridé, c'était la vieille femme, la vieille fée qui se soutient à peine ; elle avait eu quinze ans tout à l'heure, et tout à coup elle avait cent ans, on lui donnait la main pour l'aider à descendre.
Elle disparaissait enfin, acclamée, couverte de fleurs, et pleurant... Et tout de suite, une triste, une détestable nouvelle que je veux
croire fausse circulait dans l'amphithéâtre : on assurait que ce bénéfice, dont la recette s'est élevée à quinze mille francs, avait été acheté à l'avance à Mmc Saqui et payé quinze cents francs par son directeur, M . Arnault ! Comment un pareil marché serait-il possible ! Pour obtenir un dernier morceau de pain M",e Saqui risquait sa vie ; comment M. Arnault pouvait-il bénéficier de ce danger et détourner à son profit ce morceau de pain qui aurait pu être mouillé de sang et qui est mouillé de tant de larmes ?
Hébé Caristi sera contrainte par la misère à revenir danser sur la corde ; elle conclura, sur son lit de mort, un marché plus abominable encore ; à tout cela Banville n'a rien changé, mais il nous a fait voir dans tous ces malheurs une fatalité impitoyable et vengeresse.
Hébé Caristi est une bohémienne aux yeux de braise, au cœur de glace ; une sorcière tort redoutée de sa tribu lui a prédit que tout lui réussirait jusqu'au jour où elle marcherait dans le sang. Elle fait une rapide fortune, elle a des triomphes inouïs, elle est encensée, adorée de tout Paris. Mais, un soir, un jeune homme qu'elle rebutait se brûle la cervelle à la porte de son théâtre, et, lorsqu'elle sort, la représentation finie, elle met les deux pieds dans le sang de sa victime. Ce Paris, qui la célébrait, l'accuse maintenant de ce meurtre : elle doit s'enfuir, se laisser oublier ; et ce n'est là pourtant que le commencement de l'expiation : celle dont l'amour a tué un homme, mourra d'amour, et de quel amour ! A soixante-dix ans passés, elle se consumera pour un gredin qui la gruge et la bafoue ; elle connaîtra toutes les douleurs ridicules, toutes les impuissantes jalousies d'un amour sénile ; elle fera rire et elle fera peur ; lorsqu'elle n'aura plus rien, quand elle sera condamnée à mourir de faim, quand elle aura obtenu, malgré la réprobation générale, de jouer une dernière fois pour gagner les vingt-cinq louis qui lui permettront une fin décente ; quand elle aura, devant un public stupéfait, dansé comme au temps de sa jeunesse ; lorsque, défaillante, elle se sera traînée jusqu'à la caisse, elle apprendra que son Raphaël vient de toucher la somme en présentant un faux reçu, et elle mourra, quelques heures plus tard, en un taudis de la rue de Venise, après avoir vendu son cadavre pour quatre billets de cent francs, que Raphaël vient prendre sous le chevet de son agonie. Ainsi la vieille femme, dont un directeur avide a exploité la misère, est devenue la victime ridicule et dou-
loureuse du Dieu féroce dont les Exilés vont nous conter bientôt l'enfance, la mort et la résurrection.
Mais prenons garde qu'un autre personnage s'est introduit dans le récit : ce « sacripant, admirable jeune homme arrangé en Malek- Adel de pendule », cette face pâle entre une cravate rouge et un béret de velours bleu, cette voix éraillée « qui fredonne la dernière chanson de Nadaud avec d'ignobles fioritures », c'est un être que Banville a rencontré sur le boulevard et dans les coulisses, dans les bureaux de rédaction et dans les restaurants de nuit. Chaque jour il pullule un peu plus, car il est le produit naturel d'une société où les filles sont reines. Ecoutez en effet cette Femme de treize ans [E. P., 87] : son visage candide joue à merveille l'innocence élégiaque et lamartinienne... mais elle est fille d'une marchande à la toilette, et bon sang ne saurait mentir : Rothschild n'est auprès d'elle qu'un bon comptable et Scapin qu'un écolier montrant des dispositions; elle sait « où sont les cadavres », et les lettres de change qu'on a signées, par mégarde, du nom d'autrui ; elle aura deux cent mille francs sur l'affaire des terrains du clos Saint-Lazare et deux cents actions dans l'affaire des fiacres ; elle sait s'introduire chez le confesseur d'une grande dame, intéresser le faubourg Saint- Germain à ses malheurs, — et jouer du couteau à l'occasion ; elle est le mauvais génie qui perdra la société moderne, et dont Banville dira, dans une douzaine d'années, tous les méfaits. Les Esquisses parisiennes n'annoncent pas seulement les Exilés, elles font pressentir les Occidentales.
Cette société, qui va faire de la prostituée une puissance, abonde en pharisiens, en professeurs officiels de vertu. On conçoit que Banville ait détesté cette engeance et l'on s'explique aussi que les puissances aient traité sans indulgence le petit journaliste qui montrait sans vergogne les dessous infâmes de la vie parisienne. Son animosité, comme l'hostilité du pouvoir, eurent l'occasion de se manifester dans la querelle avec Janin, qui termina la collaboration de Banville au Figaro. Dans un article adressé à son cousin Constant Janin, élève au grand séminaire d'Evreux, le critique des Débats écrivait, le 24 janvier 1856 :
Ne lisez pas un livre de ce siècle. Je n'en connais pas deux qui méritent les regards honnêtes d'un brave jeune homme, qui a conservé la piété, la pudeur, les chastes enivrements de ses dix-huit ans..
AU PARIS ET AU FIGARO lj$
Banville releva aussitôt, non sans colère, cette phrase injurieuse pour ses maîtres. Les rapports étaient fort tendus entre Janin et lui depuis que, du 25 novembre au 16 décembre i8)0, les Débats avaient « persécuté » la Sapho de Philoxène Boyer, en termes d'une courtoisie fort douteuse ; mais cette fois on s'en prenait à de grands poètes dont le plus illustre était proscrit : Banville, rendonslui cette justice, chercha tout ce qu'il put trouver de plus blessant pour faire payer à son adversaire ce malencontreux accès de vertu.
En décembre 1 8C4, le Mousquetaire publiait une série d'articles intitulés Opinions de M. Janin: on y relevait quelques-unes des innombrables palinodies d'un homme qui changeait d'opinions comme de bureau de rédaction et qui s'en vantait '. D'autres petits journaux firent chorus, et Janin, « contre son habitude, fut extrêmement affecté » [Journal des Goncourt, 1, mars 1855]; donc l'idée était bonne et Banville reprit la môme tactique : il releva les bévues énormes que son ennemi laissait échapper, dans ses feuilletons écrits à la diable : noms estropiés, personnages d'une œuvre introduits dans une autre, citations latines semées de barbarismes :
La Petite ville, où il y a Mmc Senneville, Mi;c Flore, M"" Guiberti et surtout la fameuse Diane de Vernon, si j'en crois l'auteur de Y Histoire de la littérature dramatique.
(Pour moi, je laisserais le nom de Diana Vernon à la ligure préférée de sir Walter Scott, à l'héroïque chasseresse du roman de Rob Roy.)
Quelques personnes attribuent la retraite de l'éminent comédien au chagrin qu'il aurait justement éprouvé en voyant que l'auteur de VHistoire de la littérature dramatique confond le nom de Samson, qui s'écrit par un m, avec le nom du bourreau Sanson qui s'écrit par un n.
Ainsi dans cette phrase :
A M. Samson, ses hautes œuvres reliées dans le panier rouge de Clamart. [Histoire de la littérature dramatique, 1, 160.
A Rome a eu lieu, le 1 3 et le 14 janvier, la Fête des Langues... Qui sait ? à cette fête des Langues un critique s'écrierait peut-être
Mediocribus aquas Ignosco vitiis tremor,
1. « Janin nous disait aujourd'hui dans un accès de franchise : « Savez- vous « pourquoi j'ai duré vingt ans?... Parce que j'ai changé d'opinion tous les quinze « jours. » [Journal des Goncourt, 1, 1855.]
mots qui ne sont d'aucune langue assurément, mais que j'ai heureusement découverts au volume 11 de Y Histoire de la littérature dramatique, page 395 ! -
Janin, piqué au vif, irrité par les attaques antérieures, intente un procès au Figaro pour injures et diffamation. Banville redouble : le 14 février, au-dessous même de l'assignation que le journal a reproduite, il relève une phrase sur Jeanne d'Arc2 :
L'héroïne qui sauva la France il y a trois siècles. ... 1856 — 1429 = 427... Comme on voit, à 127 années près, le calcul est exact.
Le 17 février, il lui décoche cette épigramme :
Un assembleur de mots, enflé jusqu'au talon, Disait : « Fouet déchaîné contre mon pantalon,
En vain tu me bats et me cingles.
Fouet d'Archiloque, ailé comme un noir aquilon Et plus dur que l'acier des tringles, Je suis plein d'air, comme un ballon, Et je n'ai peur que des épingles. »
Mais voici le plus cruel : le 7, avait paru dans le Figaro une pièce assez dure, où Banville se moquait de Courbet, de sa vanité et de ses tons sales ; or, trois semaines plus tard, il eut l'occasion de visiter dans son atelier le peintre d'Ornans, qui venait de faire le portrait de Gueymard dans Robert le Diable. Il en sort émerveillé, réconcilié avec Courbet, et, le 28, il commence ainsi le récit de sa visite :
Je veux devenir un critique véritable, un critique tout à fait. Je vais commencer aujourd'hui les palinodies.
C'était une allusion sanglante aux articles du Mousquetaire ; c'était rappeler qu'on attaquait surtout le journaliste réconcilié avec l'empire, devenu pieux lorsqu'il était avantageux de l'être. Et contre ce feuilletoniste bien pensant, Banville osait prendre la défense de Victor Hugo. C'était plus d'audace que n'en pouvait