Cf. Orientales, xvm
... le fruit du tuba, de cet arbre si grand Qu'un cheval au galop met, toujours en courant, Cent ans à sortir de son ombre ?
Veux-tu, pour un sourire, un bel oiseau des bois Qui chante avec un chant plus doux que le hautbois,
Plus éclatant que les cymbales.
Que veux-tu ? fleur, beau fruit, ou l'oiseau merveilleux ? — Ami, dit l'enfant grec, dit l'enfant aux yeux bleus,
Je veux de la poudre et des balles.
ne portaient pas parce que la rime ne s'imposait pas ; j'ai tout lieu de croire qu'il jugeait excellents ces deux vers du même Boileau :
Avant lui Juvénal avait dit en latin
Qu'on est assis à Taise aux sermons de Cotin,
parce qu'ici la rime irréprochable nous interdit absolument de supposer qu'on pourrait substituer quelque chose au trait cinglant du second vers. C'est justement la raison d'être de la rime rare qui termine le Critique en mal d'enfant :
On prit tout bonnement une épingle : on pensa Le vider comme un œuf d'autruche.
Il ne sortit pas même, ô rage ! une souris
De ce ventre dont l'orbe excita nos souris : Le critique était en baudruche !
Ce mot terrible, écrasant, impitoyable, nous le devinons grâce a la rime, nous l'avons dit avant le poète, nous le dirions pour lui si sa voix, juste à ce moment, s'arrêtait dans sa gorge : il nous a obligés à nous faire complices de sa méchanceté.
Il ne s'agit plus, dès lors, de faire rire par dés rimes baroques, des gambades et des contorsions de clown, des calembredaines de pitre : il y a, parmi toutes ces folies, des allusions, des coups de fouet qui cinglent jusqu'au sang, des plaisanteries au fer rouge. Ce que nous serions tentés de prendre d'abord pour une bonne turlupinade est peut-être, à mieux regarder, une épigramme féroce. Dans les Folies nouvelles, par exemple, Pierrot mime au Bourgeois des réponses de ce genre :
Monsieur, vous êtes trop bon et vous êtes même joli, pour un birbe accablé de caducité.
Pierrot exprime que la salle dépasse toutes les merveilles du monde et que Louis XIV lui-même, bien qu'il ressemblât au soleil, n'en avait pas de plus splendide. [111, 79.]
Le lecteur qui voit ces lignes pour la première fois se demande si, par aventure, le poète ne se moquerait pas de lui. Un feuilleton du Dix Décembre le détromperait; le 25 février i8jo, Banville écrivait, à propos du ballet Stella ou les Contrebandiers :
Il n'y aura réellement de ballets que le jour où les ballets n'auront plus besoin de livret et où l'on ne s'écriera plus dans les pantomimes...
Trouvez-moi sur la terre, du Spitzberg au cap de Bonne-Espérance, un mime capable de mimer ceci : « Je suis assez riche maintenant pour renoncer à la contrebande ! »
Evidemment, c'est aux faiseurs de ballets qu'en veut le Pierrot des Folies nouvelles. Profitons de l'avertissement qu'il nous donne, et prenons garde qu'il faut lire entre les lignes et chercher les sousentendus.
Le Mirecourt a l'air de n'être qu'une parodie de Y Orientale xm, le Derviche, selon la meilleure formule funambulesque : un jour Dumas passait... au milieu du peuple des gens de lettres ; comme il était à pied et qu'il n'y a pas de derviche sur le boulevard, ce fut seulement Mirecourt qui prit « son twine par la basque », et lui dit: « Tu n'es qu'un pitre, un fabricant de prose en gros, dont « la machine à vapeur fait marcher trois cents plumes » ; mais prends garde au châtiment : un jour tes « ours » (lisez : les ouvriers de son usine) se révolteront contre leur maître, et Porcher, le marchand de billets, le banquier des auteurs dramatiques, te répondra : « Baste !» — Il était un peu plus énergique dans la première édition. Dumas écoute patiemment le derviche de Mirecourt et lui répond seulement avec un sourire : « As-tu bien déjeuné, Jacquot ? »
Voilà de bien folles plaisanteries, terminées par un gros calembour ; mais, il y avait aussi une ironie cruelle à chanter la magnanimité du romancier : au moment où fut écrit le Mirecourt, en 1 846, Jacquot, dit Eugène de Mirecourt, venait de faire paraître la Fabrique de roman, Maison Dumas et Cie ; Dumas avait fait condamner l'auteur à six mois de prison. Lorsque parut le recueil des Odes funambulesques la querelle venait de recommencer : Dumas était pris à partie, une fois de plus, dans la biographie de Mùrger '. Banville n'était qu'à demi fâché d'entendre dire quelques
1. Les Contemporains : Henri Mùrger, par Eug. de Mirecourt. Paris, Gustave Havard, 15, rue Guénégaud, 1856. — On lisait dans cette biographie (p. 80, note, :
« Il [Théodore Barrière] est, avec Mùrger, Vitu et Banville, l'auteur d'un roman par lettres intitulé la Résurrection de Lazare. Publiant ce livre comme suiie aux Amours d'Olivier, l'éditeur Michel Lévy n'accepta que deux signatures sur le titre; mais, dans la préface, Mùrger donne le nom de ses collaborateurs. Nou-> signalons ceci au pirate Alexandre Dumas comme principe élémentaire de l'honnêteté de la plume. »
En tète du volume, la Chronique des Contemporains contenait une lettre d'Hippolyte Auger, qui se déclare l'auteur de Fernande, publié sous le nom de Dumas.
LES QDES FUNAMBULESQUES 199
vérités à un écrivain dont il goûtait l'amusante fantaisie, mais qu'il considérait surtout comme un habile faiseur de littérature commerciale, somme toute, une variété de bourgeois un peu moins ridicule et déplaisante que les autres. Il avait beau se moquer un peu de Mirecourt, il n'épargnait pas le « fabricant de romans » : il reproduisait le reproche le plus grave qu'on ait adressé à Dumas, il le reproduisait en riant, c'est possible, mais rien ne prouve qu'il n'ait pas approuvé — au contraire.
La pièce la plus bouffonne, V"** le baigneur, est peut-être aussi la plus agressive de toutes les satires que Banville ait écrites ; mais il faut, pour la comprendre, se rappeler un petit événement qui précéda de fort peu l'impression des Odes funambulesques. En 18)6, la Société des Gens de Lettres avait organisé un concours de poésie, pour lequel « un généreux anonyme » avait donné une somme de dix mille francs. L'anonyme était tout simplement le docteur Véron, personnage assez peu estimé dans le monde des lettres, mais qui brûlait d'envie de devenir le Mécène du nouvel Auguste ; il voulait encourager la littérature morale, bien pensante, et faire naître, à force de largesses, une poésie napoléonienne. Tous ceux des écrivains qui étaient hostiles à l'homme et au régime résolurent de faire à Véron un accueil qui modérerait sa générosité : le 22 avril, jour de la distribution des récompenses, Mérimée qui présidait, Sainte-Beuve qui avait fait le rapport et Véron qui avait « baillé les fonds » furent hués de compagnie '. Rééditer V*"' le baigneur après cette scène, c'était évidemment se mettre du côté des siftleurs contre l'homme influent, le bonapartiste de marque, l'auteur de projets approuvés « en haut lieu » et dont il ne faisait pas bon se moquer: V. de Laprade l'apprit à ses dépens.
Ainsi cette parodie d'une Orientale est comme une préface bouffonne aux Muses d'Etat ; les folles rimes cachent, parfois, de très frondeuses allusions politiques. En choisissant parmi ses vers de jeunesse, Banville a conservé justement ceux qui, en 1857, visaient un homme en place; qu'a-t-il supprimé au contraire? — Les plaisanteries, même innocentes, sur les hommes du Gouvernement provisoire, sur Charras, sur Lamartine. La Tristesse de Duiricu devint la Tristesse d'Oscar ; le nom du publiciste proscrit fut effacé du livre. J'admets, à la rigueur, que cela prouve seule-
1. Cf. Philibert Audebrand, Un Café de journalistes sous Napoléon ///, chap.vi.
ment sa délicatesse; mais, rééditer en 1857 les satires contre le Bourgeois, n'était-ce pas attaquer l'empire? Ces gens auxquels la Muse funambulesque faisait la nique, ces lampistes à lunettes d'or, ces Chicoisneau de Quimper-Corentin, qui venaient à l'Opéra pour causer de la culture des pommes de terre, tous ces fantoches dont s'étaient égayés les abonnés de la Silhouette, n'était-ce pas eux qui, par égoïsme et par haine du peuple, avaient fait leCoup d'Etat ? Ces boursiers « qui lisent dans leur stalle le cours de la Bourse » [111, 8], n'était-ce pas la nouvelle aristocratie d'argent, née grâce à l'empirer Lorsque, dans cette préface amère et parfois provocante de la première édition, Banville rappelait les vers du « divin Heine » :
Quel piaillement ! on dirait des oies qui ont sauvé le Capitole !
Quel ramage ! Ce sont des moineaux avec des allumettes chimiques dans les serres, qui se donnent des airs d'aigle portant la foudre de Jupiter.
N'était-ce pas une allusion directe à tous ceux qui prétendaient avoir restauré au 2 décembre « la famille et la société » parce qu'ils avaient exterminé « les rouges » ? Ces écrivailleurs de l'Ecole du Bon Sens, les Ducuing et les Rolle qui égorgeaient Shakespeare sur l'autel du dieu Ponsard [lll, 131], ne représentaient-ils pas la littérature officielle, encouragée et félicitée publiquement par l'empereur? '.
Ainsi les retranchements et les corrections affirmaient le désir d'épargner les victimes du Coup d'Etat ; les pièces conservées attaquaient, au contraire, les artisans de l'empire, ses défenseurs ou ses protégés. Les admirations de Banville ne témoignaient pas de dispositions plus favorables : quatre ans après les Châtiments, n'y avait-il pas une certaine hardiesse à opposer Ruy Blas aux « bourgeois nés dans une boîte » que peignait l'Ecole du Bon Sens .; à parodier Victor Hugo, non pour le tourner en ridicule, mais pour lui rendre hommage [lll, 8 et 14] ? Est-ce, enfin, sans intention qu'après s'être demandé si les chevaux cosaques ne viendraient plus jamais manger l'écorce des arbres parisiens, Banville terminait par une allusion élogieuse au « fougueux Théodore Kerner »,
1. Voir dans Cassagne, op. cit., p. 95, la lettre de félicitation annoncée par Napoléon III à Ponsard, au lendemain de la première représentation de La Bourse
à l'un des poètes dont les chants avaient soulevé l'Allemagne contre le premier des Napoléon ?
Pour une fois, le gouvernement eut l'esprit de ne pas se fâcher x ; le livre causa bien un peu de scandale, dit Hippolyte Babou, « dans le tourbillon des profanes et dans la cohue des sots » [Revue française du ior avril 18^7], mais il ne semble pas qu'on ait inquiété l'auteur ni l'éditeur. Avait-on compris que, Banville ayant les rieurs pour lui, des poursuites seraient ridicules ? — Mais, comment croire à tant de sagesse? — A-t-on voulu prouver qu'on savait pardonner quelquefois les offenses ? — Une telle magnanimité m'étonnerait, surtout à cette date, et n'expliquerait pas la conduite du gouvernement à l'égard du poète, dans les années tristes et difficiles qui suivirent.
Depuis longtemps déjà, la santé de Banville était gravement altérée: au printemps de i8)0, il écrivait à un ami qu'il était « à un pas » de la maladie de poitrine2 ; en 1 8 > 2, une crise extrêmement grave avait failli l'emporter ». Sans doute au mal physique, à l'épuisement nerveux, conséquence inévitable de la vie de journaliste, s'ajoutaient aussi quelques chagrins, le découragement de l'artiste méconnu : dans les vers adressés casa mère, le 16 février 1854, il déclare qu'il n'a bu, depuis qu'il est homme, « que le dégoût et l'amertume » | ], 419 | ; au printemps de 1857, son état devenait inquiétant : on le transporta chez le docteur Fleury, à Meudon. Il y arriva, dit-il, « pale, brisé, sans force et sans ressource aucune », et Charles Asselineau, qui l'accompagnait, dut le porter « presque dans ses bras comme un enfant malade » [S., 411 |. La cure dura plusieurs mois, disent les Souvenirs (p. 431), et leur témoignage est confirmé par les Goncourt, qui notent la présence de Banville à Bellevue, le 28 octobre 1857 » or 'a maison du docteur Fleury était fréquentée par « l'aristocratie de la naissance et celle de l'argent » [S., 424 1 : le séjour devait y être extrêmement onéreux pour un écrivain sans grande fortune et qui ne possédait aucune prébende
i. Aurait-il manifesté son mécontentement aux éditeurs? Baudelaire, dans une lettre du il novembre 1858, prétend que le préfet d'Alençon leur aurait demandé « pourquoi ils publiaient des bêtises comme les Odes... » (Baudelaire, Lettres, 1841-1866, Paris, Mercure de France, 1907, in-12.
2. J'ai trouvé cette lettre indiquée et citée en partie dans les catalogues de M. Charavay.
5. D'après une notice biographique écrite par Banville même, et qui m'a été communiquée par M. Rochegrosse.
du haut journalisme. C'est alors qu'à deux reprises, pendant l'année 1 8> 7, le ministère des Beaux-Arts lui vint en aide '. C'était une habile revanche : Banville, devenu l'obligé du gouvernement, ne pouvait plus garder l'attitude manifestement hostile qu'il avait eue jusqu'à ce jour. Mais comment battre en retraite avec dignité? Désavouer les Odes funambulesques ou les corriger était impossible ; un seul moyen s'offrait : modifier l'esprit du recueil non par des suppressions, mais par des additions telles que l'attention du public fût détournée et que les pièces trop subversives fussent, pour ainsi dire, noyées dans la masse. Une querelle, purement littéraire cette fois, lui fournit l'occasion de remanier de la sorte son livre. Le 16 décembre 1858, Sarcey commençait dans le Figaro une série d'articles intitulés les Petits Poètes. Le premier article était consacré à Banville. C'est une longue et pédante élucubration qui reproche laborieusement au poète de ne pas comprendre la poésie comme Boileau, ni la poésie amoureuse comme Parny ; quant à l'urbanité, voici comment le critique la comprenait :
M. de Banville entasse les alliances de mots les plus étranges sur les métaphores les plus incohérentes, les solécismes sur les barbarismes, Pélion sur Ossa. C'est le comble de la prétention sur le comble de l'impuissance...
En vingt ans l'école de M. Victor Hugo est tombée, d'une seule chute, à la décrépitude, à M. Théodore de Banville !
A la rigueur on excuserait cette rudesse, si la discussion était sérieuse et loyale; mais M. de Suttières — comme signait alors Sarcey — s'acharne contre deux ou trois pièces, arbitrairement choisies, ou se contente d'allusions vagues et d'affirmations que rien ne justifie. Une fois, une seule, il a rencontré juste: il a dit de l'auteur de la Femme aux Roses et du Démêloir : « D'amour vrai pas un mot; il décrit pour décrire » ; c'est exact, mais alors pourquoi parler de poésie amoureuse quand il s'agit de tout autre chose ?
Banville fit de ce factum le cas qu'il méritait: il dédaigna de répondre. On pourrait aujourd'hui se dispenser d'en parler, si l'on n'y trouvait pas réunies toutes les métaphores qu'à l'avenir les critiques iront répétant : le clown en poésie, l'acrobate, le jongleur,
1. J'ai vu dans les collections de M. Charavay deux mandats au nom de Banville, l'un de mai, l'autre d'octobre.
tous ces qualificatifs désobligeants qu'on applique encore si facilement au poète du Sang de la Coupe, des Exilés, du Forgeron, tout cela, dis-je, se trouve déjà dans l'article en question :
Seriez-vous bien aise de voir tous les soirs l'éternel clown passant dans son éternel cerceau de papier rouge r M. de Banville est le jongleur de la poésie française...
et ainsi de suite pendant tout un paragraphe, car Sarcey n'était pas homme à lâcher si vite une métaphore.
Le 30 décembre, il revient à la charge : dans un article sur les Scènes de la vie des Etats-Unis, d'Alfred Assolant, il insère un long développement sur l'art de Voltaire,
... cet art de faire tenir une dissertation philosophique dans une épigramme, de peindre tout le personnage d'un seul trait qui soit un trait d'esprit ;
et l'éloge se termine par le cri de guerre contre le romantisme, une ruine « qui en impose encore aux badauds » ; qu'on la démolisse et que sur la place vide on écrive : « Ci-gît la littérature de 182^ ! » L'article contenait encore quelques autres gentillesses : les poètes contemporains, « traînards du romantisme », étaient accusés de fréquenter les « cafés borgnes » et d'y consommer trop de bière ; par contre, les normaliens étaient félicités d'aimer le bourgogne et le Champagne « parce qu'ils sont français ! »
Sur ces entrefaites parut le premier numéro de la Revue anecdotique ; il contenait la réponse de Banville : une villanelle et deux triolets; trois autres triolets s'ajoutèrent encore à ceux-là dans l'édition qui parut peu de jours après chez Michel Lévy. Ce n'était plus cette fois en parodiant les Orientales, mais en imitant nos vieux poèmes à formes fixes que le persécuteur de Paulin Lymairac allait faire rire le public aux dépens des « Prudhommes universitaires ». C'est un procédé comique un peu différent de celui des Occidentales ! : la villanelle et le triolet sont caractérisés par le retour des mêmes mots et des mêmes sonorités à des intervalles réguliers et rapprochés ; par suite, on peut y multiplier les sonorités baroques dont la répétition agace l'oreille et finit par forcer le rire.
1. C'était le nom que portaient dans la première édition d&s Odes funambulesques les parodies de Victor Hugo.
C'est un des éléments comiques du passage où Chicaneau raconte son procès à la Comtesse :
... Je produis, je fournis, De dits, de contredits, enquêtes, compulsoires, Rapports d'experts, transports, trois interlocutoires, Griefs et faits nouveaux, baux et procès-verbaux, J'obtiens lettres royaux et je m'inscris en faux.
Les Plaideurs, acte i, se. 8.
Banville a pour ainsi dire isolé cet élément dans le triolet sur Henri de la Madelène,
... phrase sonore et insensée qui voltige sur l'harmonica, fantasque série de délirantes onomatopées. [111, 218.
J'adore assez le grand Lama,
Mais j'aime mieux La Madelène.
Avec sa robe qu'on lama
J'adore assez le grand Lama.
Mais La Madelène en l'âme a
Bien mieux que ce damas de laine.
J'adore assez le grand Lama.
Mais j'aime mieux La Madelène. 11J. 138.
On retrouverait de semblables jeux de sonorités dans les triolets sur Tassin et sur Néraut [m. 132] ; le poète, il faut se hâter de le dire, les estimait à leur juste valeur; en 1859, il supprima, ou mit à part dans une note, quelques-unes de ces pièces « qui touchaient de trop près à la charge et à l'enfantillage ». Mais il savait utiliser ces effets pour se moquer des gens qu'il n'aimait pas : voulant railler la petite taille de Paulin Lymairac et sa voix pointue, vraie « flûte en démence », il avait écrit sur lui un triolet dont le refrain était :
Le jeune Paulin Lymairac
Est âgé de huit ans à peine 111, 1 - ; .
et une villanelle, parodie d'une villanelle de Passerat, où se lamentait Buloz :
J'ai perdu mon Lymairac,
Ce coup-là me bouleverse.
Je veux me vêtir d'un sac. 111, 146.
Evidemment, les contemporains voyaient, en lisant le triolet, l'acerbe critique dans une pose de petit coq batailleur qui lui convenait
admirablement ; et, sans doute, ils se rappelaient son organe peu mélodieux en écoutant cette villanelle rimée en rtceten erse, criarde et aigre comme la voix d'une commère limousine.
Tel fut le procédé que Banville employa contre Sarcey ; mais les épigrammes furent beaucoup plus mordantes. La moins cruelle est la Villanelle des pauvres housseurs [ni, 148] : elle se contente de « monter une scie » — je ne vois guère d'expression moins triviale et aussi juste — à l'imprudent journaliste qui ne savait écrire une page sans évoquer trois fois le souvenir de Voltaire :
Un tout petit pamphlétaire Voudrait se tenir debout Sur le fauteuil de Voltaire...
et qu'y fait-il, grands Dieux? les petits chiens de L'Intimé ne furent pas plus inconvenants ! Il est vrai que le normalien n'avait pas le droit de se plaindre : le souvenir était du meilleur classique! Mais, un peu plus bas, une allusion contemporaine cinglait autrement le critique des
Petits Poètes :
Bornons-là ce commentaire ; Mais il a manqué... de tout Sur le fauteuil de Voltaire.
7/ a manqué de tout rappelle un mot de Bilboquet, dans les Saltimbanques [lll, 219) ; deux autres triolets, Bilboquet et Elève de Voltaire, rappelaient également deux autres répliques fameuses de la même farce. « Clown ! » avait dit Sarcey. — Banville lui répondait : « Jocrisse ! »
Il ne se bornait pas à cette volée de bois vert : des pièces de la première édition furent retouchées tout exprès, pour introduire des mots méchants à l'adresse de M. de Suttières ou de ses amis de l'Ecole normale. Retouches malheureuses, que Banville, avec raison, supprima par la suite ; elles méritent cependant qu'on les cite, pour montrer avec quel acharnement il poursuivait ses victimes. Dans la Tristesse d'Oscar les vers
Triste comme un bonnet, ou comme ces croûtons De pain que nous cache une malle,
devinrent, en 1859,
Triste comme un bonnet, ou comme ces croûtons De pain à l'Ecole normale.
A la fin de l'ode Bonjour, monsieur Courbet, on lisait, dans la première édition, une strophe qui a été supprimée ensuite:
De mes odes plus tard ayant grossi les listes, Et sur nos Hélicons vivant en zingaro, J'ai composé ces vers assez peu réalistes Pour un petit journal appelé Figaro.
A cette strophe, l'édition de 18^9 en ajoute une autre :
C'est la feuille ingénue où Monsieur de Suttières, Arborant sans vergogne un faux nez en corail, Par son style auvergnat charme les culottières Et même porte ombrage à Ponson du Terrail.
Ce n'est pas très fin, mais il est curieux de voir quelle importance Banville voulait donner à sa querelle contre le « Bataillon de l'Ecole normale ». C'étaient gens peu estimés des artistes, mais encore plus mal vus du gouvernement ; cela faisait oublier un peu les strophes sur Véron ; la Muse funambulesque n'avait plus l'air de s'en prendre aux seuls partisans et aux seuls protégés de l'Empire; le volume grossissait, mais non pas le nombre des allusions frondeuses ; l'esprit d'opposition, très net dans le premier recueil, était plus discret dans le deuxième; les plaisanteries un peu vives étaient perdues dans une foule de plaisanteries plus innocentes.
Une autre modification transforma encore ce petit livre : avant la préface, on imprima un Avertissement du poète, une lettre de Victor Hugo, des stances d'Auguste Vacquerie et une lettre d'Hippolyte Babou « sur l'auteur des Odes funambulesques ». Seul, Hugo semblait prendre au sérieux, presque au tragique, les plaisanteries de Banville : « Sous ces grimaces, disait-il, quel masque douloureux et sévère de l'art et de la pensée indignée ! » Il faut entendre, évidemment, « indignée par la tyrannie impériale » ; mais c'est le seul passage où soit rappelé le caractère politique des Odes funambulesques ; Vacquerie et Babou réservent tous leurs éloges à leur fantaisie délirante:
C'est insolent comme Panurge Et c'est charmant comme Ariel !
C'est Rosalinde qui s'enivre, C'est la rue et c'est le château...
Bottom, à vingt ânes pareils, Tend son dos à Puck qui le monte, Et Scapin bâtonne Géronte Avec un rayon de soleil.
Ce démon lyrique et satirique... a mis le pied dans le ruisseau, il a balancé sa tête dans la nue ; il a tutoyé les dieux et les hommes, secouant lestement en plein Olympe la boue des ruisseaux de Paris, comme si c'eût été du tabac d'Espagne émietté sur la dentelle de son jabot, et versant à flots l'ambroisie céleste sur sa belle chevelure incandescente qui s'est trop approchée du soleil ! III, 2e éd. (1859), 9 et 10.]
A vrai dire, parmi toutes ces gambades, toutes ces pirouettes de clown et d'acrobate, le poète ne perd pas une occasion de débiter « mille gentillesses impertinentes
... à cette société prosaïque et financière, maussade et frivole tout à la fois, indifférente par sécheresse et dédaigneuse par myopie Ibid., 1 j];
mais on rit trop pour comprendre, et surtout pour méditer! On ne garde que le souvenir d'une délirante bouffonnerie :
En fermant votre livre... je vois la Vénus de Milo jouant Colombine, le Bacchus indien mimant Arlequin et l'Apollon du Belvédère avec lçs deux bosses de Polichinelle.
Il ressort, de tout cela, qu'on aurait tort de chercher dans les Odes funambulesques autre chose que de joyeuses fantaisies, de folles arabesques. L'avertissement est encore plus affirmatif :
En écrivant à ses heures perdues les Odes funambulesques, l'auteur n'avait pas cette fois essayé de créer une manifestation de sa pensée ; il cherchait seulement une forme nouvelle... une nouvelle langue comique versifiée, appropriée à nos moeurs et à notre poésie actuelle et qui procéderait du véritable génie de la versification française en cherchant dans la rime elle-même ses principaux moyens comiques. [111, j.]
Ainsi les Odes funambulesques ne sont plus que des études de rythmes, des essais de plaisanteries en vers, depuis la jolie pointe de Marivaux jusqu'à la facétie énorme qui fait rire « à ventre déboutonné ». Est-ce vraiment là ce que Banville voulait faire deux ans auparavant, lorsqu'il déclarait qu'il chantait « pour se consoler de tant de médiocrités » et pour ne pas « mourir de dégoût » ? [111,7] .
2o8 THÉODORE DE BANVILLE
L'édition de 18^9 n'est donc pas seulement une édition augmentée : c'est surtout une édition corrigée, où la fantaisie l'emporte sur la satire. Cet « amendement » s'imposait après les événements de 1857, et il faut reconnaître que Banville s'est tiré avec beaucoup d'esprit de cette conjoncture délicate : il n'a retranché de son livre aucune des pièces qu'on pouvait juger irrévérencieuses ; il l'a seulement modéré en l'allongeant ; ce fut une sorte de compromis entre sa reconnaissance et son indépendance ; la Muse funambulesque capitulait, mais avec tous les honneurs de la guerre. Cependant le poète s'était causé à lui-même, à son insu peut-être, un grave préjudice: attaquer à droite et à gauche l'impérialiste et le libéral, poser face à face Véron, dans un bain de siège, et Sarcey, sur le fauteuil de Voltaire, c'était montrer assurément que la politique n'était pour rien dans l'œuvre, mais c'était fournir une nouvelle preuve à ceux qui accusaient Banville d'être un poète sans principes, sans conviction, sans idées. Dire avec insistance au lecteur, avant qu'il ait lu un seul vers : « Tout ceci n'est que folies, gambades, mystifications ; tout au plus faut-il y voir des études de rythmes, mais jamais une manifestation delà pensée», n'était-ce pas s'incliner d'avance devant la solennelle condamnation que prononceraient les gens graves, les envieux, les poètes vertueux et les pédants ? On a trop répété qu'il n'y avait, dans les Odes funambulesques, que des jeux de rimes ; mais si jamais Banville a protesté contre cette injustice sommaire, les critiques ont eu, ce jour-là, le droit de lui répondre : « C'est vous le premier qui l'avez dit ! »
Il eût été préférable de ne pas l'en croire sur parole, de ne pas enregistrer si précipitamment un prétendu aveu, que démentait chaque page du livre. Les Odes funambulesques ne sont pas toutes de pures fantaisies ; ce sont des satires très personnelles, parfois très amères, mais aussi des satires d'une forme très spéciale. Satires d'un homme qui n'a rien de Juvénal, d'un homme qui veut rire quand même, non parce qu'il trouve tout risible, mais parce que le rire est la seule revanche de l'esprit contre la sottise. Or, comme la vérité n'est que rarement joyeuse, il a cherché dans la forme une bouffonnerie qui n'est pas au fond des choses ; mais cette forme, mais les jeux de mots les plus énormes cachent souvent, pour un lecteur averti, des épigrammes qui mordent au sang. Malheureusement, de telles œuvres ne peuvent se lire qu'avec un commentaire, et celui que Banville a donné est déjà bien insuffisant.
Comme on ne comprend plus, on est tout porté à croire, l'humaine paresse aidant, que le poète a seulement voulu s'amuser avec des rimes, qu'il a même pris à tâche de ne mettre aucune idée dans ses vers. Il le prétendait et, malheureusement, tout concourait pour établir cette légende. Ses ennemis — il n'en manquait pas — avaient trouvé un moyen simple et commode pour l'accabler ; ses amis, des littérateurs comme lui, n'étaient guère sensibles qua la' technique, à la virtuosité de l'exécution ; le public enfin éprouvait surtout le besoin de rire ; il était las de luttes et d'émeutes, il voulait se détendre, maintenant que l'empire assurait, brutalement il est vrai, une tranquillité au moins relative. Il y eut à ce moment comme une renaissance de la littérature bouffonne : le Chapeau de paille d'Italie est de 1 8^ i , la Grèce contemporaine de i8jj ; entre le Roi des montagnes (i 856) et le Nez d'un notaire (1862), deux éditions des Odes funambulesques. Pour Banville, c'était une nécessité de dire à ce public : « Vous savez, je ne suis qu'un clown ! » mais le public ne s'inquiétait guère s'il le disait par convenance ou par prudence; le badaud voulait rire: « Un clown ? mais c'est tout ce que nous demandons ! »