Sonnet vi des Princesses
on le croyait perdu ; il partit pour Nice, dernier recours des poitrinaires; Camille Doucet lui avait remis une lettre de recommandation pour le consul de France : il ne put en faire usage et dut s'aliter dès son arrivée1. Aux souffrances physiques s'ajoutait le chagrin de l'homme qui se sent vieillir méconnu. En 1 856, au lendemain des Odelettes, Ch. Asselineau protestait contre l'injustice du public :
Aujourd'hui M. de Banville, après avoir publié deux livres de poésies remarquables et répandu dans les journaux, dans les revues, de nombreuses pages d'une prose savante, correcte, pleine de nombre et de mouvement, est encore considéré par bien des gens comme un jeune écrivain qui promet. Revue française, [80. Reproduit en tête de la 2e édition.l
Lui-même s'apercevait bien de cette indifférence et il en souffrait. Qu'importe, écrit-il à sa mère,
Qu'importe si l'on écoute Avec dédain trop souvent Ma voix par les pleurs voilée ! [II, 8$
et, dans/r Cousin du Roi (4 avril 18^7), il faisait dire par Dufresny ces vers, où se devine sa tristesse :
Je suis bien fatigué !
Quels sont les vieux amis qui de moi se souviennent - Et la gloire qui fuit ! les quarante ans qui viennent ! Encor si la maison n'était pas vide ! Mais Etre triste, être seul, être pauvre, et jamais Ne voir sur ces murs froids que l'ennui décolore Ce sourire indulgent qui me rendrait l'aurore ! Se. 8.]
Rien ne porte à croire qu'il ait été abandonné de ses vieux amis, mais il voyait mourir l'un après l'autre tous ceux qui méritaient en France le nom de poètes; en 1857 Musset, en 1 8> 8 Brizeux, en 1 8 jç Desbordes-Valmore, en 1 863 Vigny ; Baudelaire devait partir à son tour en 1867 et déjà il luttait sans relâche contre la maladie et contre de perpétuelles difficultés d'argent. Cependant le public
1. J'ai vu, dans les collections de M. E. Charavay, la lettre que Banville adressait au consul, pour s'excuser de ne lui avoir pas fait visite dès son
arrivée.
sifflait Henriette Maréchal1, mais Offenbach et Hervé faisaient fortune ; le parquet, de son côté, poursuivait les Fleurs du Mal et Madame Bovary. Le moyen pour un cœur d'artiste de ne pas s'emplir de tristesse en voyant la mort qui frappe tout autour de lui et presque toute la société conjurée pour décourager les vrais talents ?
Mais, loin de Paris, du journal et du théâtre, il ne tardait pas à reprendre force et courage : la tiède gaîté d'un ciel toujours ensoleillé, les effluves salubres d'une mer de saphir et d'améthyste eurent bientôt rendu un peu de santé au malade, au poète beaucoup de joie. On peut suivre les étapes de cette résurrection dans les feuilletons qu'il écrivit pour le Moniteur et qui furent plus tard réunis sous le titre de la Mer de Nice. D'abord il jouit paresseusement de cette lumière dorée, de cet hiver plus doux que nos printemps, de cette berceuse des flots caressante et séductrice comme un chant de sirènes ; mais bientôt le convalescent est pris d'un besoin d'activité ; « Lève-toi et marche ! » lui dit cette nature féerique, et le voilà parti sur la Corniche, dans la gorge sauvage du torrent Paillon, ou sur cette Méditerranée, toute peuplée pour lui d'Océanides et de Déesses. Et c'est alors un enthousiasme de chaque minute, un hymne sans fin à la gloire de ce paradis des poètes, l'Esterel aux rochers couleur de pourpre, la Turbie et son laurier géant, la Bordighera dont les palmiers centenaires s'élancent vers le ciel, comme si, pareils à nos âmes, ils voulaient retourner dans leur vraie patrie; Monaco enfin, Monaco tout -fleuri de violettes et de roses, de caroubiers écarlates, d'euphorbes gigantesques et de cactus aux corolles de sang, aux tiges fantastiques, qui semblent des hydres ou des glaives d'archange. Puis, la joie revenue, reviennent aussi le rire et l'ardeur batailleuse: nous entendons affirmer, le plus sérieusement du monde, que les croupiers de Monaco sont de merveilleux automates, tout à fait « pareils à des personnes naturelles », mais faits de ressorts et d'engrenages: car un simple mortel peut bien voler, mentir, siffler les beaux vers et même applaudir des opérettes, mais il ne saurait, sans devenir idiot, répéter ainsi, pendant des heures, toujours sur le même ton : « Faites vos jeux, messieurs... Rien ne va plus... Rouge, impair, manque ! »
I. La chute d'Henriette Maréchal dut être d'autant plus pénible pour Banville qu'il avait insisté vivement auprès des Goncourt pour qu'ils consentissent à donner leur pièce au Théâtre français. [Cf. la Préface d'Henriette Maréchal.]
Ailleurs est signalé avec dédain Menton, une petite ville pleine de bourgeois « qui prennent au sérieux leur cercle et leur partie de dominos» ; ailleurs c'est un plus noble adversaire, Victorien Sardou, qui donna pour asile à l'agonie de Rachel la plus prétentieuse, la plus poncive, la plus sotte villa que jamais bourgeois ait déshonorée de rocailles, de fausses ruines, de cartonnages et de papiers peints. Sous prétexte de raconter son pèlerinage aux lieux qui virent expirer la grande artiste, Banville, pendant un feuilleton entier, s'acharne, avec la plus réjouissante férocité, contre le malencontreux propriétaire de cette insipide bâtisse ; le soleil de Provence a ressuscité la Muse funambulesque.
D'autres événements achevèrent l'œuvre du soleil et des roses : réconcilié pour un moment avec le pouvoir, Banville allait voir enfin son talent récompensé dignement ; de nouveaux et jeunes amis allaient lui rendre quelque confiance en l'avenir, enfin il rencontrait, au même moment, celle dont l'affection allait transformer sa vie.
Depuis les Odes funambulesques un grand changement était survenu dans la politique impériale: malgré les clameurs des ultramontains, Napoléon III aidait l'Italie à conquérir son indépendance ; il annexait pacifiquement deux provinces à la France, donnait un coup d'épée dans l'œuvre de la Sainte-Alliance et renouait la tradition révolutionnaire des guerres entreprises pour délivrer les nationalités opprimées. Quels qu'aient été les motifs secrets de cette politique, elle dut plaire à un homme qui avait conservé de son éducation, de sa jeunesse, une sorte de sentimentalité républicaine. Banville était encore à Nice lorsqu'on fêta l'annexion : il écrivit à cette occasion un curieux à-propos qui fut récité le 14 juin sur le théâtre de la ville. Cette pièce n'a jamais été rééditée, à ma connaissance, et les exemplaires en sont devenus assez rares. Ce n'est pas un chef-d'œuvre : on y trouve, comme dans toute littérature officielle, du banal et du convenu ; mais il est intéressant de voir ce que le poète a loué chez l'allié de Victor- Emmanuel. Les deux Napoléon représentent, pour l'auteur de Nice française1, les continuateurs et, pour ainsi dire, les exécuteurs
1. Nice française, scène lyrique ; le Vœu de Nice, ode ; le Vingt avril, stances d'anniversaire; récitées sur le Théâtre français de Nice par MIIe Marie Daubrun. Nice, imprimerie Suchet fils, in-8°.
2l6 THÉODORE DE BANVILLE
testamentaires de la Révolution : ils sont les « fils de quatre-vingttreize » [p. 6] ; l'oncle parcouiut l'Europe « sur ses pas traînant la Liberté », et le neveu, à son tour, vient de venger un peuple opprimé par la vengeance des rois :
... jamais je n'ai tiré l'épée Que pour l'honneur du monde et pour la foi trompée ; Et quand un peuple auguste, ivre de maux soufferts, Mourant, désespéré, flétri, chargé de fers, Voit que tout l'abandonne, et que sa destinée Le poursuit lâchement, à sa perte obstinée... ... S'il pense que la France et Dieu lui resteront, Il s'écrie, embrassant encor cette espérance : « Je ne périrai pas... il me reste la France ! » [p. 8.]
Bien significative encore cette allusion à l'hymne révolutionnaire, plus d'une fois interdit par la police impériale :
Il s'éveille, ce chant qui poussa nos armées,
Et résonna des flots du Tibre aux flots du Rhin ;
J'entends la Marseillaise et ses notes d'airain ! p. 8.]
Qu'importe après cela que la scène se termine par un assez médiocre Domine salvum sur l'air de Partant pour la Syrie ! [p. i j.] C'était le couplet obligatoire, et Banville a satisfait tant bien que mal aux exigences du cérémonial : il n'en a pas moins célébré, dans la politique de Napoléon III, ce qui pouvait apparaître au public comme une reprise des traditions républicaines.
A l'intérieur, le régime de l'empire autoritaire semblait également se relâcher ; la presse retrouvait une ombre de liberté, et c'était encore, assurément, un spectacle agréable pour un homme qui avait pu connaître, par expérience personnelle, les tracasseries que la police infligeait aux écrivains. Mais ce qui dut particulièrement toucher Banville, c'est la nouvelle attitude que prenait l'empereur à l'égard des artistes : il ne s'agissait plus de couvrir de fleurs la littérature moralisatrice, encore moins de faire créer par Véron et Sainte-Beuve une poésie impériale ; le goût personnel de Napoléon III, sans doute aussi l'influence de la princesse Mathilde et peut-être le secret désir de déplaire à la bourgeoisie réactionnaire inspiraient une série de mesures hardiment novatrices: en 1861, on joue Tanntmuser à l'Opéra; en 1863, s'ouvre le « Salon des Refusés » et, quelques mois plus tard, une tentative de réforme
dans l'enseignement des Beaux-Arts soulève de violentes colères à l'Institut. C'était le libéralisme artistique après le libéralisme politique : y aurait-il encore de beaux jours pour l'art et la poésie ? On put un moment l'espérer.
La Mer de Nice et Nice française valurent au poète la croix de la Légion d'honneur en 1860; en 1863, les frères Lionnet font applaudir aux Tuileries une saynète qu'il avait composée pour eux ' ; en 1864, ses Fourberies de Nèrine sont jouées chez la princesse Mathilde : l'empereur complimente l'auteur et s'entretient avec lui des réformes libérales qu'on pourrait apporter à la réglementation des théâtres [l'Artiste, iermars 1864J ; en 1866 enfin, il était invité au château de Compiègne, où l'on jouait Gringoire 2 . Il ne manquait plus à la gloire de Banville que d'être salué comme un maître par la jeunesse littéraire; or, en 1861, Catulle Mendès réunissait à la Revue fantaisiste quelques recrues et quelques vétérans, dont Banville taisait partie. Avec Léon Cladel, Alphonse Daudet, Glatigny, Gozlan, dont les cinquante-huit ans avaient vu l'Age héroïque du romantisme, Monselet, Baudelaire, Philoxène Boyer, Jules Noriac, il allait tenir tète aux élégants abonnés de l'Opéra, comme jadis les Jeune-France aux classiques du Théâtre français. Au contact de cette jeunesse, le poète redevenait vaillant ; s'il constatait la défaite irrémédiable du romantisme, il s'en consolait en considérant les résultats acquis :
Le romantisme a été vaincu, mais à la façon des Précieuses du xvuc siècle qui ont succombé, mais en imposant toutes leurs volontés et en laissant leurs conquêtes inattaquables. L'Artiste, i) mars [864.
Non seulement il ne désespérait pas, mais il disait assez rudement leur tait aux Jérémies :
J'entends bien dire autour de moi que la poésie va se mourant ; ce cri obstiné me paraît avoir justement la même valeur que les prédictions relatives à la fin du monde. Tous les vingt ans, les niais, les impuissants et les débiteurs insolvables inventent un nouvel an mil ; l'an mil se passe, ceux qui devaient de l'argent en doivent toujours, ceux qui n'ont pas planté de cerisiers ne recueillent pas de cerises et ceux qui étaient des imbéciles restent des imbéciles. Ibid., ier février 1864.;