Souvenirs des frères Lionnet, p
2. Alph. Leveaux, le Théâtre de la Cour à Compiègne pendant le règne de Napoléon III.
2l8 THÉODORE DE BANVILLE
Pourtant Banville, décoré, restait pauvre, la Revue fantaisiste attendait vainement l'abonné et son rédacteur en chef faisait, à vingt ans, quelques semaines de séjour à Sainte-Pélagie. Aussi bien tous les espoirs que l'empire avait fait naître un instant ne tardaient pas à s'évanouir : Mentana faisait oublier Solférino ; les élections de 1863 profitaient surtout à la bourgeoisie orléaniste, Thiers devenait le coryphée de l'opposition. D'autre part, Wagner quittait Paris sous les ineptes sifflets d'une cabale scandaleuse ; à l'Ecole des Bçaux-Arts et à l'Ecole de Rome, les tentatives de réforme aboutissaient à un compromis qui ne satisfaisait personne. Après une brève éclaircie, le ciel redevenait sombre ; les plus clairvoyants ne savaient plus exactement ce qu'ils devaient craindre et ce qu'ils pouvaient encore espérer. Cette incertitude, ce trouble des esprits se voit nettement dans les Exilés : ce très beau livre manque d'unité : certaines pages sont pleines d'espoir, d'autres sont amères et découragées; l'ensemble est composite, sinon disparate. Pourtant, c'est la confiance qui, tout compte fait, l'emporte. Qui donc lui a rendu l'espoir? Mme Rochegrosse, qu'il vient de rencontrer.
C'est en 1863 qu'il lui adresse pour la première fois des vers: elle venait de perdre sa petite Jeanne, un malheureux bébé d'un an, 'voué à la mort dès sa naissance. Elle restait seule avec son fils Georges, âgé de quatre ans. Banville aimait beaucoup les enfants : il se prit pour celui-là d'une affection toute paternelle. De son côté, Mme Rochegrosse ne fut pas seulement pour lui
... la douce compagne Dont les regards vous font un ciel dans la maison [11, 86],
ni la bonne ménagère qu'il a chantée dans une de ses ballades [il, 382]: elle était pieuse, et ne fut sans doute pas étrangère à l'espèce de rénovation du sentiment religieux que l'on constate dans les Exilés. Il a dédié à « sa chère femme » ce livre de foi et d'espérance: il est probable qu'elle l'avait mérité, qu'elle avait contribué un peu à donner une allure toute chrétienne au panthéisme païen de son inspiration. Seulement une bonne partie des Exilés était déjà composée à cette époque, et ce sourire de femme éclaire seulement les dernières pièces ; les autres furent écrites dans la tristesse et la solitude. Cela contribue encore à faire de ce recueil une œuvre extrêmement complexe et difficile à juger.
Une différence matérielle nous montre que la pensée de Ban-
ville est encore hésitante en 1867 et que, de 1867 à 1874, elle a évolué vers une philosophie plus sereine et plus confiante. On a déjà vu qu'il avait accoutumé d'écrire pour chacun de ses recueils un prologue et un épilogue en vers, qui annonçait ou résumait — plus ou moins clairement — l'esprit de l'ensemble : or, en 1874, il a déplacé et remplacé les deux pièces qui ouvraient et fermaient le recueil de 1867. Cette première édition avait une allure franchement pessimiste, avec un souvenir de l'ironie funambulesque dans ce qu'elle, eut de plus amer. Elle commençait par les Torts du Cygne [il, 81 j: des corbeaux, qui ressemblent fort à M. Prudhomme, insultent à la blancheur indécente de ce vilain oiseau
Barbouillé de lys et de neige ;
cependant, un oiseau de proie fond sur le cygne et le frappe au cœur : aussitôt s'élève sur les eaux du lac un chant mélodieux, qui ravit toutes les créatures, les ânes exceptés :
Que nous veut ce mauvais chanteur?
Nous savons des airs bien plus crânes !
et le mélodieux agonisant expire sous ces outrages, consolé cependant par les anges qui viennent saluer en lui leur frère. Bien que le symbole ne soit pas plus expliqué que dans le Saut diiTrcmplin, il est facile de reconnaître l'artiste, exilé parmi les sots et les cuistres, voué à la douleur et au mépris. Heureux celui qui peut supporter de telles épreuves sans faiblir et se dire, avec un légitime orgueil, qu'il est resté fidèle à la Muse! Telle est la pensée sur laquelle se terminait le livre :
Vingt autres comme moi, beaux, forts de leur jeunesse,
Musiciens aux fronts pensifs, que décoraient
Aussi de longs cheveux d'or éclatant, juraient
De t'adorer, jaloux, jusqu'à leur dernière heure...
... Les autres sont partis, Muse. Je suis resté. [II, 142.
Banville voulait-il donc pleurer seulement la misère morale et l'isolement de l'artiste ? On le croirait à lire ces deux pièces ; mais, dès 1867, son livre avait déjà un sens plus large et plus humain : sa pitié allait aussi « à ceux qui sont exilés dans la pauvreté, dans le vice, dans la douleur » [il, 4], à tous ceux dont « je ne sais
quel plomb vil » retient l'âme captive [il, 88J, à tous ceux qui vivent courbés sous le joug de l'Amour, du Dieu jeune et féroce, nourri de sang et de larmes [il, 62, 91], à tous les hommes en un mot. Et d'autre part ce « formidable exil » de la terre ne sera pas sans fin ni terme : non seulement la mort délivre, embellit, divinise l'être, mais pendant la vie terrestre même, l'homme peut apercevoir, grâce à l'artiste, l'azur de la patrie céleste [il, 142J. Cette double idée de la compassion universelle et de l'art consolateur se trouvait déjà dans le livre de 1867, mais elle se dégageait mal, elle était comme perdue dans la masse : en 1874 seulement, elle a été mise en pleine lumière, lorsque Banville, modifiant l'ordre de ses poèmes, remplaça les Torts du Cygne et les vers A la Muse par l'Exil des Dieux et le Festin des Dieux.
L'Exil des Dieux offre un curieux exemple d'un procédé de « contamination » cher à Banville : il y reprend une idée que Laprade avait développée en 1841 dans Eleusis, mais il y mêle des souvenirs de la Malédiction de Cypris et d'autres, plus précis et plus nombreux encore, du Nord-See de Heine. Nous sommes dans les bois de la Germanie, au bord de la mer, au temps où l'empereur Constance vient de se faire chrétien ; les Dieux chassés de l'Olympe errent à l'aventure dans la nuit : Zeus n'est plus qu'un vieillard, l'arc d'argent d'Apollon est rompu, le rameau d'or s'est flétri dans la main d'Hermès. Tels les avait déjà vus le poète allemand :
Voici Kronion, le roi du ciel ; les hivers ont neigé sur les boucles de ses cheveux, de ces cheveux célèbres qui, en s'agitant, faisaient trembler tout l'Olympe. Il tient à la main sa foudre éteinte... Le jeune Phébus Apollo penche tristement la tête ; sa lyre, qui résonnait d'allégresse au banquet des Dieux, est détendue. Héphaistos semble encore plus sombre et véritablement le boiteux n'empiète plus sur les fonctions d'Hébé et ne verse plus, empressé, le doux nectar à l'assemblée céleste... et depuis longtemps s'est éteint l'inextinguible rire des Dieux.
Ils s'en vont, résignés ; de nouveaux Dieux les chassent comme jadis eux-mêmes ont chassé les Titans. Mais avant de sombrer dans la nuit, ils diront à l'homme quel châtiment punira son crime sacrilège : les Dieux sont morts, l'Univers est vide. « Adieu l'amour ! adieu la poésie ! » s'écriait le chœur d'Eleusis :
Adieu les songes d'or qui pleuvent des vieux aulnes, Les meutes d'Artémis et la syrinx des faunes !
Un deuil silencieux va peser sur nos champs.
Car les Dieux ne sont plus qui conduisaient les chants.
A qui conterons-nous nos souffrances secrètes,
Et qui nous répondra dans les saintes retraites r
Si la Nature est vide et si les Dieux sont morts,
S'il ne nous reste plus ici-bas que leurs corps,
Si les mers, les forêts, n'ont rien qui souffre et veuille.
Quand la vague se gonfle et quand tremble la feuille ;
Si tout enfin, les cieux, les vents, les eaux, les nuits,
Au lieu d'avoir des voix n'ont plus rien que des bruits,
Qu'écoutons-nous encor ? Sur nos lyres muettes
Penchons-nous pour pleurer et pour mourir, poètes ! '
Tel est le tunèbre avenir qu'en une nouvelle malédiction Cypris annonce à l'ingrate humanité :
Homme, vil meurtrier des Dieux, es-tu content ?
Les bois profonds, les monts et le ciel éclatant
Sont vides, et les flots sont vides: c'est ton règne !
Cherche qui te console et cherche qui te plaigne !
Les sources des vallons boisés n'ont plus de voix,
L'antre n'a plus de voix, les arbres dans les bois
N'ont plus de voix, ni l'onde où tu buvais, poète 1
Et la mer est muette, et la terre est muette,
Et rien ne te connaît dans le grand désert bleu
Des cieux, et le soleil de feu n'est plus un Dieu!... [11, il.
Voilà de quel mal souffrent les mortels ; en chassant les Dieux, ils se sont exilés eux-mêmes, ils se sont condamnés à la solitude au milieu d'une nature effrayante et vide que n'habitent plus leurs mystérieux amis. Mais le châtiment ne sera pas éternel, les Dieux reviendront de leur exil : les voici, réunis à nouveau devant un festin splendide,
Dans le brillant palais du roi Zeus, reconstruit Au sommet d'un Olympe idéal et céleste. [II, 142.
Ce sont les poètes qui les ont ramenés, et qui, du même coup, ont rendu la joie à la terre :
...voici qu'en des âges plus doux Les poètes nouveaux ont eu pitié de nous !
1. V. de Laprade, Eleusis, Revue des Deux Mondes, ier juillet 1841.
Tout est ressuscité dans l'aurore vermeille,
Et la sainte Louange avec nous se réveille.
Vois le ciel est vivant, les astres sont vivants ;
Une ode ivre de joie éclate aux quatre vents.
Partout, dans le flot clair et sur l'âpre colline,
Brille, nue en sa fleur, la beauté féminine ;
Les fleuves, tout emplis de rires ingénus,
Se soulèvent, charmés, sous les jeunes seins nus
Qu'on voit fuir et glisser vers les grottes obscures ;
Chevelures d'azur et vertes chevelures,
Les ondes, les rameaux frémissent de plaisir. [11, 147.]
Ainsi les accents douloureux du début s'achèvent par un cri d'espérance ; l'homme puni n'est point damné ; un Médiateur, qui souffre pour lui, le réconciliera avec les Dieux; l'artiste rachètera les maudits et les exilés de la terre.
Si bien qu'en définitive l'homme de génie, malgré tout ce qu'il endure, est peut-être celui qui souffre le moins cruellement : il n'a pas oublié complètement la patrie céleste et
Balbutie encor des mots
Dont l'origine est divine. [11, 89.]
Non seulement l'avenir le venge des perfidies et des persécutions, mais pendant sa vie même, honni, misérable, il reste le héros souriant « d'un sourire vermeil » que la malice humaine ne saurait plus atteindre :
Le sage errant n'a plus ici-bas de prison.
Le délaissé qui n'a plus rien n'a plus de chaînes,
Sa demeure infinie a pour mur l'horizon ;
Il parle avec la source et vit avec les chênes ! Il, 37.
Que lui importe l'indifférence ? ajoute Banville dans son Salon de 1861, qu'il faut avoir toujours présent à la mémoire en lisant les Exilés :
Il ne s'inquiète pas si la foule est attentive ou non, il lui apporte le pain de vérité et la parole de vie '.
Ainsi va s'affirmant l'idée — entrevue dès les Cariatides — de