‹ Théodore de Banville, 1823-1891Chapitre 56 sur 141 · Revue fantaisiste, ier juin · texte numérisé non relu

Revue fantaisiste, ier juin

l'apostolat poétique, « du rôle orphique du porte-lyre » '. Banville, toutefois, ne fait du poète ni « le pilote qui lit dans les cieux la route du navire », ni le « Mage » qui vaticine. Artiste, il ne doit agir que par les ressources propres de l'art, par la toute-puissance de la beauté. Tel Héraclès, au moment d'étouffer le sanglier d'Erymanthe, se dit :

... Qui sait pourtant S'il voyait dans les cieux le soleil éclatant, Ce que redeviendrait cet animal farouche ? Peut-être que les dents cruelles de sa bouche Baiseraient l'herbe verte et frémiraient d'amour, S'il regardait l'azur éblouissant du jour ! [11, i'-,]

tel le poète peut et doit élever les âmes, mais il n'a besoin pour cela ni de moraliser ni de combattre ; il lui suffit de relever les têtes mortelles vers le ciel, de leur faire contempler la joyeuse, surnaturelle, divine harmonie.

Cette harmonie, qui est proprement la Beauté, existe au fond de toutes choses, sous les accidents de l'apparence, qui simulent le désordre et la laideur; il s'agit seulement de l'y retrouver, mais celui-là seul peut y parvenir qui est un véritable artiste, qui croit pieusement en la Vie belle et rythmique. Les autres « font joli », c'est-à-dire qu'ils ajoutent aux choses de prétendus ornements, arbitraires caprices de la mode, ou bien « fo»t vrai », au sens où l'entendent les réalistes, c'est-à-dire sans dépasser l'apparence instable et triste pour atteindre l'âme éternelle et belle des choses. Voici par exemple un dessinateur tout à fait remarquable, au Salon de 186 1 : le sous bois qu'il expose est vraiment sauvage et quasi fantastique, « le crayon convulsif » de cet habile artisan

... crée à son gré le chaos, la lumière, les animaux horribles et les branches avides de sang ;

ce n'est point cependant une véritable œuvre d'art que ce dessin : Bresdin a manqué de confiance, il est entré dans « la noire ville des feuilles » et n'a vu que le désordre et l'horreur, « les sinistres enchantements et les sombres magies qui se dressent devant nous » :

Mais, si M. Bresdin avait osé s'avancer plus loin et marcher résolu I. J. Gasquet dans l'Effort, 15 janvier 1900.

vers la lumière, s'il avait osé être le chevalier confiant qui regarde l'enfer d'un œil où rit la sérénité bleue et qui, contre les grimaçantes visions, tire résolument son glaive d'or, il aurait vu que, devant les premiers éclairs du regard serein et du glaive sacré, les enchantements s'en vont en fumée, les magies se dissipent, et l'harmonie, vraie âme surnaturelle des choses, rentre dans la création soumise par les dieux et par les hommes aux lois triomphantes de la musique. Alors vous la trouverez encore vivante, la grande nature, mais de sa vie réelle et non d'un cauchemar fantasmagorique '.

Cette vie « réelle », c'est une vie humaine: quand on voit la nature vraie, on y découvre « les dryades frémissantes, les bras amoureux qu'elles lèvent vers le ciel, le bleu regard des naïades éperdues dont les chevelures dénouées se mêlent aux flottantes chevelures des saules, les jambes fauves des sylvains joueurs de flûte, l'escadron aux seins de neige de la chasseresse qui, dans les sillons de blanche lumière, passe avec son arc d'argent». L'honneur impérissable des vieux Hellènes est d'avoir deviné partout, sous la matière, des créatures et des âmes humaines ; ceux qui se nomment artistes, en ce siècle de bourgeoisie, ont renié les Dieux ; de là leur impuissance :

Pas un peintre ne s'est souvenu d'Apollon Lycien, d'Artémis la chasseresse, d'Aphrodite à la ceinture d'or, d'Héré aux pieds charmants ! Et aussi que leurs torses sont laids ! que leurs batailles sont lâches ! que leurs portraits sont bêtes !

Il faut revenir à ces vieilles fables si belles et si profondes ; c'est pour les artistes un devoir impérieux, en France plus que partout ailleurs,

... dans cette France, fille de Pindare et d'Homère, qui, tout enfant, balbutiait une chanson d'Anacréon et une ode d'Horace, dans ce pays de Ronsard, de Racine et de La Fontaine, qui doit tout à la Grèce des héros et des Dieux ! 2

Le poète des Exilés a prêché d'exemple, il a ressuscité les dieux d'Hellas en un décor triomphal ; remarquons toutefois qu'il semble avoir mieux compris ou mieux aimé, dans cette mythologie, le sens humain que le sens naturiste. Sans doute, il n'ignore pas

i. Revue fantaisiste, tç juin 1851.

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