Revue fantaisiste, i$ mai et 15 juillet
Sans daigner s'abaisser jusqu'à l'opérette, Banville s'attaque à Gustave Boulanger, un peintre habile qui n'est plus capable de comprendre l'antiquité : il faut lui faire voir ce qu'aurait dû être son tableau. L'Hercule aux pieds d'Omphale est pareil à quelque valet d'abattoir :
Certes, à cette musculature invincible, à ces pectoraux de Titan, on peut reconnaître le fils d'Alcmène, mais non pas à cette tête bestiale où jamais n'eussent mûri les vastes projets de celui « qui promenait partout l'éternelle justice ».
Ces lignes parurent dans la Revue fantaisiste du ier juin ; le numéro suivant contient la Reine Omphale, où l'on voit un Hercule romantique, véritable ancêtre des chevaliers qui sauvèrent le petit roi de Galice et la Margrave de Lusace :
... comment pouvaient-ils, Sans craindre avec raison que tout s'anéantisse, Entraver le héros qui s'appelle Justice ? Et ne savaient-ils pas que, sur cet astre noir, Si tout les nomme Loi, je me nomme Devoir } [11, 32.]
Le poète est venu au secours du critique d'art, pour dire comment il aurait fallu prêter au tueur de monstres des pensées dignes d'un Dieu.
Mais on ne saurait borner là le rôle du poète : quelque triste que soit l'époque, elle offre encore une plus riche matière à ses chants: n'est-il plus aujourd'hui de héros? n'est-il plus, en dépit des bourgeois,
... des passants épris du beau et du juste, qui, au milieu d'hommes gouvernés par les vils appétits, se sentent brûlés par la flamme divine ? 11, 4.]
Le féroce enfant, effroi des Dieux même, a-t-il cessé de lancer sur le troupeau des hommes ses traits envenimés? Donc, chantons ceux qui combattent et ceux qui souffrent ; consolons les victimes en évoquant à leurs yeux l'image radieuse de Ghrysis Aphrodite; et quant aux héros, puisque pour eux « nulle espérance n'existe ici-bas », réveillons leur fierté, relevons leur courage, rendons à ces vaincus la confiance en l'équitable avenir. Ainsi doit s'expliquer le curieux mélange qu'offre ce livre où Brizeux se rencontre avec
Hésiode, Desbordes- Valmore avec la reine de Saba, les mythes de la Théogonie avec la chronique du jour.
Une dernière cause augmente encore la complexité de l'œuvre : non seulement elle renferme deux catégories de sujets, les antiques et les modernes, mais on y découvre, de plus, deux manières tout à fait différentes et comme deux poétiques opposées. Le plus embarrassant est que cette flivision ne correspond qu'à peu près à la précédente.
On a déjà vu plusieurs fois que Banville est surtout un coloriste ; cette aptitude particulière de son imagination à voir sa pensée en images éclatantes dut évidemment se développer encore à cette époque où la Revue fantaisiste, puis l'Artiste (à partir de 1 863), lui demandent des articles sur les Salons. On a vu, également, qu'il veut agir par les moyens propres à l'esthétique, c'est-à-dire — l'origine même du mot l'indique — par la sensation. Evoquer de belles images en vers harmonieux, tel est l'objet de la poésie : que l'esprit, charmé à son tour, réfléchisse et découvre dans le poème un sens caché, une idée haute et généreuse, tant mieux ; mais ce n'est pas au poète à provoquer ces réflexions, à commenter son œuvre en moraliste. Seulement tous les sujets ne peuvent pas subir cette transfiguration : l'antiquité s'y prête admirablement, parce qu'elle n'est plus et que nous la recréons par l'imagination ; au contraire ce qui est trop près de nous pour être tout à fait mort, se refuse à la métamorphose : s'agit-il de célébrer Victor Hugo ? Le poète a beau rappeler Hésiode et Eschyle, placer son héros au bord de la mer et l'égaler à la majesté de l'océan, faire de Guernesey un séjour de rêve, pareil à cette île d'Avallon où « le divin Heine » place le palais de la fée Habonde, il n'en reste pas moins que Hugo est un homme de chair et d'os, qui boit, mange, lit le journal, et reçoit des lettres quand le cabinet noir le permet : tout cela ne peut guère être représenté dans une gloire d'apothéose. Comment faire alors? Il faut bien se résoudre à laisser de côté les images pour les idées abstraites, le tableau pour les réflexions morales. Aurons-nous alors une poésie antique et picturale, une poésie moderne et idéaliste ? Les choses ne vont pas si simplement : il est des sujets antiques qui sont de purs symboles et se refusent à la poésie plastique: tel le poème d'Erinna [11,73]; inversement, des sujets modernes peuvent par exception être transfigurés par la peinture ; il suffit pour cela qu'ils ne correspondent pas pour le
public à quelque image réelle déterminée ; tout ce qui concernera l'histoire intime du poète, tout ce qui sera poésie personnelle pourra se traduire de la sorte. Prenons garde cependant : c'est possible, mais c'est dangereux ; le sentiment ne peut pas toujours se traduire en image : il se peut qu'il y perde toute sincérité. Ce danger, Banville ne l'a pas toujours évité : admirable dans les poèmes antiques, sa palette somptueuse lui fut parfois plus nuisible qu'utile et nous devons nous féliciter qu'il ait, dans ses poèmes modernes, changé sa manière et préféré une poésie moins éclatante, plus proche de la rhétorique — au meilleur sens du mot — que de la peinture.
Deux poèmes nous laissent voir avec une netteté remarquable la manière dont le poète transpose ce qu'il imite : Penthésilêe et Dioné suivent d'assez près Quintus de Smyrne et Homère ; ce serait presque une traduction si Banville, à chaque instant, ne donnait une importance considérable aux détails plastiques indiqués seulement d'un mot bref et d'un trait léger par le poète grec :
Le fils de Pelée était accablé de douleur en voyant le corps aimable de la jeune fille dans la poussière... »
« L'amazone morte », quel beau sujet de tableau ! Banville n'y a pas manqué :
On détacha son casque au panache mouvant Qui tout à l'heure encor frissonnait sous le vent, Et puis on dénoua la cuirasse et l'armure ; Et, comme on voit le cœur d'une grenade mûre, La blessure apparut, dans la blanche pâleur De son sein délicat et fier comme une rieur. La haine et la fureur crispaient encor sa bouche, Et sur ses bras hardis, comme un fleuve farouche Se précipite avec d'indomptables élans, Tombaient ses noirs cheveux, hérissés et sanglants.