‹ Théodore de Banville, 1823-1891Chapitre 65 sur 141 · Iliade, v · texte numérisé non relu

Iliade, v

Pléiade qui n'a pas laissé d'en abuser. Banville semble mettre une certaine coquetterie à reprendre cette idée banale, à la renouveler, à la transformer: de ce lieu commun, il a su tirer une suite de sujets qu'il a traités avec tout l'éclat et la magie de sa palette, dans l'Education de l'Amour.

Il a commencé par rappeler l'Eros de la Théogonie, le mystérieux Incréé, sorti du Chaos, le premier des Dieux, chassé par les Olympiens avec les Titans. C'est seulement après cette introduction qu'il parle du second Eros, fils de Vénus. Ronsard, au contraire, commençait ainsi :

On dit, lorsque Vénus de son fils accoucha...

Banville, de ce prosaïque alexandrin, va faire un délicieux croquis d'enfant :

Bientôt d'une déesse à l'œil limpide et fier Un autre Eros naquit, charmant, la lèvre pure Tout en fleur, agitant de l'or pour chevelure Et portant haut son front de neige, où resplendit L'éclat sacré du jour... [11, 63.

Malgré sa beauté, l'entant ne trouve pas grâce devant le maître des Dieux : Jupiter « se fâcha », dit Ronsard,

Jugeant, à voir l'enfant seulement à la face Que bientôt il perdrait toute l'humaine race.

C'est bien maigre, pour parler d'un Dieu qui va devenir le fléau de l'humanité ! Ecoutons Banville :

... quand Zeus entendit Ses premiers bégaiements, plus doux qu'un chant de lyre, Quand il vit ses regards de femme et son sourire Où la caresse, les aveux, les doux refus Erraient, il devina dans l'avenir confus Tant de colères, tant de larmes, tant de crimes Hâtant leurs pieds sanglants sur le bord des abîmes, Tant de douleurs penchant le front, tant de remords Hurlant de longs sanglots à l'oreille des morts ; Il vit si clairement la trahison vivante, Qu'il sentit dans son cœur s'amasser l'épouvante, Et fronça par trois fois son sourcil triomphant.

Ce n'est pas, comme dans Ronsard, Vénus qui, pour sauver son fils, le cache dans un bois : c'est Zeus qui le fait exposer dans une jungle fantastique, éclatante de pourpre, de verdure, de neige et de sang. Il espère que les bêtes de proie l'y dévoreront ; mais elles, devinant l'avenir qui l'attend, le nourrissent pour qu'il les venge, plus tard, des hommes et des Dieux. Voilà, du même coup, le conte, un peu banal, du vieux poète, relevé à la hauteur d'un symbole : l'amour, c'est la revanche de la nature brutale sur ce qu'il y a de meilleur et de plus noble dans l'homme.

Dans ce bois, l'enfant-dieu est allaité par les femelles des animaux les plus féroces. Ce n'est, pour Ronsard, qu'une occasion d'exposer une étrange théorie physiologique :

La renarde une fois, la louve une autre fois. Et l'ourse l'allaita, humant sa nourriture Des bêtes dont le lait est aigre de nature. D'un vivre si amer cet enfant se reput, Gardant les qualités du même lait qu'il but.

Voici la même idée reprise par notre poète :

Les louves, s'avançant vers lui d'un pas hautain Léchaient pour le polir son visage enfantin ; Les lionnes voyant qu'il était fier comme elles, Sur sa bouche de rose abaissaient leurs mamelles ; Les gueules aux crocs blancs, ces fournaises de feu. Baisaient le petit roi frissonnant du ciel bleu.

Les deux récits avancent ainsi parallèlement ; Ronsard et Banville racontent tous les deux comment le jeune Eros inventa l'arc et la flèche, comment il essaya ses armes d'abord contre les bêtes qui l'avaient nourri, puis contre les hommes. Mais où l'un dessine avec la sécheresse d'un primitif, l'autre brosse hardiment une toile toute de lumière et de flamme ; tandis que l'un, poète de cour, termine en rappelant que les rois mêmes peuvent être atteints par les flèches du petit dieu, et rabaisse son Eros a n'être qu'un mièvre Cupidon, l'autre termine sur la tragique vision des nymphes frappées au cœur, furieuses et hurlantes, premières victimes de l'impassible Eros, vainqueur des Dieux :

... Les Nymphes éperdues, Quittant le lac, au loin sur les roches ardues

Couraient, folles, sentant brûler leurs seins meurtris, Arrachant leurs cheveux touffus, poussant des cris, Ne sachant plus où fuir l'épouvantable outrage, Et se roulaient dans l'herbe avec des pleurs de rage. L'enfant Eros, content de ce premier exploit, Regarda les grands cieux qu'il menaça du doigt, Et, sans vouloir entendre une plainte importune, Entra dans l'univers pour y chercher fortune.

L'idée picturale s'impose à Banville avec une espèce de tyrannie. Que, dans un recueil intitulé les Exilés, un poème soit consacré à Dante, quoi de plus naturel ? Dans tout ce poème, pourtant, un seul vers, le dernier, fait une allusion, bien vague, à l'exil de Dante: dans un bois couvert de neige, il voit une bande de loups déchirant

Un fier cheval de race, à la noble encolure,

et ce spectacle lui rappelle sa patrie :

Et Dante s'écria, l'âme en pleurs : O Florence ! [Il, 1 j.

Mais, en réalité, le héros du poème ce n'est pas Dante exilé : c'est l'homme au camail rouge de Delacroix, tout flamboyant encore des reflets de l'enfer. Pour le faire étinceler davantage, il faudra le mettre au milieu d'un paysage de neige et répandre sur ce fond, pour lui donner un scintillement quasi fantastique, la lumière delà lune. Puis, ce rouge et ce blanc, il faudra, comme disent les peintres, les « rappeler » dans le reste du tableau : quoi de mieux pour ce rappel que le sang, le sang tout frais qui coule des blessures? Peut-être, ici, Banville s'est-il souvenu d'un passage de Ylliade :

Les Troyens l'entouraient, comme les loups sanguinaires dans les montagnes entourent un cerf au bois rameux qu'un homme a frappé et blessé d'un trait de son arc : il cherche le salut dans la fuite, tant que circule .son sang tiède et que ses jambes se meuvent ; mais lorsque le trait rapide l'a dompté, les loups dévorants le déchirent sur la montagne '.

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