Iliade, xi
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Mais il a surtout cherché à rappeler les deux tons fondamentaux :
D'autres monstres sortis des antres, leurs alcôves... Dans sa chair déchirée enfonçaient leurs crocs blancs... Et tout son corps teignait de sang leurs gueules roses...
Plus d'une fois, Banville a déclaré que, chez le vrai poète, les mots s'appellent les uns les autres, d'après leurs sonorités ou leurs affinités rythmiques : il faudrait ajouter que, chez lui, les images s'appellent les unes les autres, d'après la tonalité de leur coloris.
Il faut reconnaître que cette manière flamboyante fatigue à la longue. A bien regarder, la palette de Banville est plutôt pauvre : il n'emploie guère que l'azur, le blanc, l'or et le rouge ; il note avec amour leurs chatoiements, leurs irisations, les reflets dorés illuminant la blancheur des chairs, les rayonnements de la pourpre; il répand à profusion, parmi les étoffes resplendissantes, l'argent, les perles, l'opale, la nacre, le saphir, le rubis sanglant; tout cela fait un peu trop d'ardentes chevelures et de blanches nudités, de I pierreries et de métaux précieux. Déjà, en 1858, Monselet s'en était égayé dans le Figaro ; il avait représenté Banville condamné, dans les enfers, à un supplice qui rappelle à la fois celui de Tantale et celui de Midas. Dans un paysage athénien, l'auteur des Odelettes se promène, vêtu seulement... d'un thyrse, et tout ce qu'il touche se change en or :
Voilà, Dieux immortels ! un éclatant prodige ! Des ors ! partout des ors ! comme dans le tableau De Couture ! Est-ce là l'Eldorado ? — Que dis-je ! Je suis place Saint-George et j'entre chez Millaud.
VII brandit son thyrse.)
Essayons de ravir la pêche à double joue Et d'y porter la dent... Ciel ! le miracle encor ! Faudra-t-il donc aussi, monnayable Capoue, Que j'aiguise ma faim sur des biftecks en or ? Il brandit son thyrse.)
Par Cornus ! ce prodige est bien désagréable ! Les Véfour sont ici richement inhumains. J'ai soif. Buvons le flot en cet endroit guéable. Eh quoi ! toujours de l'or coulant entre mes mains !
(II brandit son thyrse.)
Je trouve un tel supplice absurde et médiocre, Et, parce que j'ai fait abus de ce métal Comme Arsène des fleurs, comme Théo de l'ocre, Jupin, à mon égard, se montre trop brutal. (Il grelotte en brandissant son thyrse ) '
Une telle imagination échoue presque fatalement si elle choisit des sujets où tout élément plastique manque. Banville me paraît tout à fait inférieur à lui-même lorsqu'il s'inspire de la Chanson de Roland. Passe encore pour son Roland, tout rouge, tout flamboyant, qui tranche les fronts casqués et troue les poitrines, bien que, à dire vrai, on sourie un peu en voyant l'archange qui accourt,
... enjambant dans l'éther quatre à quatre Les clairs escaliers bleus du paradis [11, 26] ;
mais l'erreur grave et totale, c'est son poème de la Belle Aude [il, 109]. Son Charlemagne est presque choquant; le langage manque de sobriété, l'attitude manque de calme. Dans la Chanson, l'empereur rentre au palais sans dire un mot :
Muntet el'palais, est venuz en la sale
et sa douleur muette est plus émouvante que toutes les exclamations qui remplissent la première strophe de Banville. Plus loin, au simple vers si douloureux:
Soer, chère amie, d'home mort me demandes,
s'est substituée une période de trois vers :
Hélas ! dit-il, ce faiseur de travaux, Cet artisan d'exploits, mon capitaine, Le bon Roland, est mort à Roncevaux !
Charlemagne, en dépit de son émotion, tourne encore agréablement la phrase. Au vers suivant, il appellera la belle Aude « amie au col de cygne » : c'est peut-être un peu précieux pour un homme si violemment agité ; car il est « pâle et tremblant », il « baisse la tête et frémit de terreur », il pleure des pleurs de haine, il tremble et tressaille, il est glacé d'épouvante. Le Charlemagne de la geste est plus émouvant et plus simple.
1. Ch. Monselet, l'Enfer des gens de lettres: Figaro, 15 avril 1858.
Il s'en faut que l'ensemble laisse une impression nette et saisissante : l'attention est distraite par quelques tableaux trop gracieux et trop brillants. C'est d'abord l'apparition de la belle Aude vêtue comme une princesse de féerie :
Sous un habit d'argent où l'émeraude Jette ses feux près du rubis sanglant ;
puis, le groupe du vieil empereur soulevant la jeune morte : La tête, hélas ! retombe sur l'épaule.
Ses longs cheveux, tandis qu'elle s'endort, Tombent pareils à des branches de saule ;
et surtout l'avant-dernière strophe, l'évocation de cette tombe virginale où les oisesux viennent chanter au milieu des roses blanches. Dans tout ce beau décor, on oublie ce qui ne peut se traduire par des lignes et par des couleurs, ce qui, pourtant, est l'essentiel dans cet épisode : le drame intime, l'embarras touchant du vieux guerrier, la douleur muette de la jeune fille. Cette poésie si somptueuse, dont l'éclat peut même transporter l'imagination par-delà les bornes du monde visible, est incapable de traduire les sentiments : elle peint des corps admirables, mais les âmes lui échappent.
Elle devrait, semble-t-il, s'interdire absolument de chanter l'Amour : d'où vient que cet artiste si avisé, d'ordinaire, ne l'a pas compris? La poésie amoureuse est représentée dans les Exilés par les « odelettes amoureuses sur des rythmes de Ronsard », autrement dit par les Améthystes ; ajoutons-y le Cher Fantôme, et nous avons... toutes les pièces les plus faibles du recueil. Pourquoi Banville ne les a-t-il pas éliminées, lui qui parfois s'est montré si impitoyable pour certaines de ses productions ? C'est que l'Amour et la Femme méritaient l'un et l'autre d'avoir leur place dans un livre comme celui-ci : le premier ne cause-t~il pas, à lui seul, presque toutes les douleurs, toutes les Lâchetés, toute la misère morale de l'humanité ? L'homme n'est-il pas un Exilé surtout parce qu'il ne peut se soustraire au pouvoir de cet enfant
... qui joue avec les athlètes jusqu'à ce qu'il les étrangle avec ses petites mains et qu'il leur mette le genou sur la poitrine, et qui casse les mâchoires des lions échevelés avec ses petits pieds couleur de rose ? [X D., 22 juillet 1849.]
Et la Femme n'est-elle pas le vivant symbole de la Beauté? Son charme, sa grâce, les lignes voluptueuses de son corps, les tons adorables de sa chair et de sa chevelure ne sont-ils pas un reflet du ciel, la meilleure et la seule consolation des exilés de la terre? Chanter l'Amour, c'est consoler la pire misère de l'homme en l'idéalisant ; chanter la Femme, c'est ramener la divine beauté parmi les laideurs de la vie réelle : la poésie n'a pas le droit de les dédaigner.
Par malheur, il est difficile de chanter l'Amour, quand on n'a pas éprouvé quelque passion profonde et douloureuse; il faut avoir vécu le Roman d'un enfant du siècle pour écrire les Nuits ; il faut surtout prendre cette passion au sérieux, estimer que les histoires de son cœur et de ses sens peuvent intéresser le public. Je doute fort que c'ait été l'avis de notre poète : l'amour me semble n'avoir été à ses yeux qu'une faiblesse — à laquelle, d'ailleurs, nul ne pouvait se vanter d'échapper. Il ne se faisait guère d'illusions sur « l'amie » et sur la sainteté de la passion ; après Yseult il fut guéri définitivement des transports romantiques. Mais si les premiers aveux, l'angoisse des refus, le délire de la possession, le déchirement de la rupture, ne sont que bagatelles sans valeur, que restet-il à chanter? Rien, sinon la lâcheté de l'homme en face de la femme aimée : il n'y a presque pas autre chose dans les Améthystes. Encore cette lâcheté, avec tous les désespoirs et tous les remords qu'elle inflige, il conviendra de ne la représenter que dans un décor splendide. Ainsi Watteau, « le doux martyr de la peinture », a caché « les mélancolies désespérées » de ses personnages
... sous la soie vert d'eau et sous le satin pourpre ; à la douleur humaine, il imposait la parure et le calme sourire, comme le veut la pudeur de notre âme.
Aurons-nous au moins de beaux portraits de femme ? Le poète va-t-il nous peindre celle qu'il a aimée ? Je crains bien que la dédicace A Marie ne soit mise en tête de ces odelettes qu'en souvenir de Ronsard. Cette femme aux cheveux d'or1, à la lèvre en fleur2, au teint de rose5, aux noirs sourcils, aux grands cils4, à la
i. Les Baisers. — En silence. — Reste belle.