‹ Théodore de Banville, 1823-1891Chapitre 68 sur 141 · Tisbe. — Le charme de la voix · texte numérisé non relu

Tisbe. — Le charme de la voix

une émotion vraie : c'est dans les vers A Elisabeth et dans les Roses de Noël. Sous ce dernier titre, sont réunis quelques-uns des vers que le poète adressait, chaque année, à sa mère, le jour de sa fête (19 novembre), et le jour de son anniversaire (16 février); il ne les a publiés que pour obéir au dernier désir de celle qui les avait reçus. Jamais Mme de Banville ne fut mieux inspirée qu'en souhaitant cette publication, et l'on ne saurait trop regretter que son fils ait supprimé un assez grand nombre de pièces. A raison de deux par an, de 1843 à 1878, le recueil devrait en contenir soixante-dix : il n'en contient que trente. Banville peut avoir manqué deux ou trois fois à ces anniversaires, mais il est invraisemblable que ses oublis aient été si nombreux. L'histoire perd à cette suppression, et la gloire du poète aussi : nous sommes moins bien renseignés sur quelques épisodes de sa vie et nous voyons moins bien l'âme délicate et tendre, la foi solide et confiante de cet homme qu'on a si durement traité de fantaisiste, de jongleur et de clown.

Banville a renoncé tout à fait, ici, aux rimes curieuses et rares, aux tableaux éclatants, à la mythologie. Nul ornement d'emprunt ne gâte la sincérité de ces petites pièces. Peut-être les plus anciennes paraîtront-elles un peu menues, mais il faut savoir gré au poète de s'être contenté de quelque détail humble et vrai. En cette morne fin de novembre, les fleurs sont pâles et chétives; les chants d'un poète de vingt ans n'ont pas plus de prix; qu'importe, si la mère accueille d'un sourire l'offrande de son fils !

Voici de pauvres fleurs qui tremblaient sous les cieux. Toi, tu les trouveras charmantes entre toutes, Et mes chants seront beaux puisque tu les écoutes, Et ce jour terne et gris sera délicieux. [I, 408.]

D'autres fois, comme, en ces jours d'anniversaire, la pensée retourne volontiers vers le passé, il évoquera le vieux Moulins, le cours Bérulle embaumé par les tilleuls fleuris, le verdoyant domaine de la Font-Georges, le jardin familial aux luxuriantes frondaisons. Mais la vie ne devait pas tarder à lui fournir, pour ces pages intimes, des sujets plus graves et plus douloureux.

En 1846, son père s'éteint à soixante ans; puis, après un moment de folle jeunesse, ce sont les déboires, les rancœurs, bientôt la maladie : l'enfant prodigue revient au foyer, douloureu-

sèment meurtri. En 1867, il perd sa chère Zélie, et la douleur que lui cause cette mort s'augmente encore de l'inconsolable chagrin de sa mère. Les rôles sont retournés : c'est à son tour à sécher des larmes, à panser des blessures. Tous ces deuils, toutes ces amertumes se retrouvent dans les Roses de Noël. En 18^4, le voici malade, attristé, aigri :

Je veux redevenir ignorant, je le veux ! « Et revoir, oubliant mes plaintes étouffées, Ce temps où vous passiez dans mes petits cheveux Un peigne d'or, comme les fées !

Oui, je veux y penser encor, si je le puis,

Et rêver près de vous, comme j'avais coutume,

Aux bonheurs envolés, car je n'ai bu depuis

Que le dégoût et l'amertume! [1, 412.

Sa mère est la seule consolatrice qui lui reste. N'a-t-elle pas encouragé sa vocation poétique, n'est-ce pas près d'elle que doit se réfugier

La Muse, enfant craintive et que le monde lasse 1, 414 ,

et n'a-t-elle pas, pour rendre la vaillance a son enfant, le « sourire enthousiaste et fier » qui conserve une jeunesse éternelle à ses cheveux blancs? [1, 421.]

Plus tard, un autre amour va faire oublier au poète les mauvais jours : il rencontrera enfin « celle que pour lui Dieu lui-même avait faite » [l, 436], celle qui lui donnera « la flamme vive de son esprit » [il, 140]. Pour sa femme comme pour sa mère, Banville éprouve une tendresse mêlée de reconnaissance : il sent leur affection qui veille sur lui, il voit en elles une sauvegarde, dont il a pu comprendre la nécessité ; delà l'émotion grave et quasi religieuse des petites pièces qui leur sont dédiées.

Lorsque son tour est venu de consoler sa mère, un autre sentiment va dominer tous ses poèmes : la ferme croyance en la vie éternelle. Non pas l'immortalité purement théorique pour ainsi

1. Vers corrigé par Banville en 1889 (édition Lemerre, Cariatides et Roses de Noël). Il avait d'abord écrit :

Oh ! je veux revenir à ces jours, je le veux !

dire, que pourrait concevoir un métaphysicien, mais l'immortalité qu'annonce et définit l'Eglise dans le Symbole, l'immortalité réelle et corporelle, la résurrection de la chair en un corps glorieux, par l'intercession du Rédempteur :

Prions ! comme entre nous il n'est pas de barrière,

Nous sommes réunis déjà par la Prière

Qui franchit mille cieux d'un vol aérien.

Le sang de Jésus coule et ne dédaigne rien !... '

... C'est toi qui me prendras entre tes bras fidèles,

Alors nous sentirons tous nos maux s'apaiser,

Heureuse, tu mettras sur mon front ton baiser. [1, 432.]

Cet acte d'espérance et de foi strictement chrétienne terminera le recueil ; mais cette éternité se réalise déjà sur la terre, par la perpétuité de la vie : malgré les deuils, le bonheur revient au foyer de ceux qui se soumettent à l'universelle loi : Hier est triste et funèbre sans doute,

Mais Hier, c'est Demain riant qui veut éclore [1, 431] ;

devant l'aïeule, qui pleure ses chers disparus, sourit

... l'enfant adoré qui porte dans ses yeux Un monde qui s'agite, encor mystérieux. [1, 430.]

Ainsi, le petit livre mélancolique et parfois douloureux se termine par le spectacle consolant du bonheur retrouvé et la douce vision d'un visage d'enfant; ainsi, de ces vers de circonstance, de ces pages intimes que le poète ne destinait pas au public, sort, comme de toute son œuvre, une leçon de joyeuse confiance en la vie.

C'est qu'en réalité les incidents de chaque jour ne sont pour lui qu'une occasion de rappeler une importante vérité, morale ou religieuse. C'est le même procédé, sinon tout à fait la même philosophie, qu'on retrouve dans les poétiques adieux qu'il adressait aux disparus, à Musset, à Rouvières, à Desbordes- Valmore, à Brizeux, à Baudelaire. Ce sont là de véritables oraisons funèbres, presque des apothéoses: le personnage, grandi, devient le symbole de l'artiste,

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